Pour le politologue Arthur Borriello, il faut d’abord prendre ses distances avec deux notions devenues omniprésentes. « Les concepts de post-vérité et de populisme jouent aujourd’hui le même rôle dans le débat public : celui de concepts-valises qui permettent de désigner très largement des évolutions politiques, sans toujours les analyser avec la précision qu’elles méritent. »
La définition dominante du populisme repose sur une opposition entre un « peuple vertueux » et des « élites corrompues », ce qui conduit à qualifier de populistes des mouvements très différents, y compris ceux d’extrême droite. Dans son ouvrage « Populisme, le mal nommé », le politologue défend une conception qu’il reconnaît minoritaire selon laquelle le populisme est avant tout un moment démocratique, porté par une volonté d’approfondir la démocratie et de rendre davantage de pouvoir au peuple. « Cette définition exclut de facto l’extrême droite, qui ne cherche pas à approfondir la démocratie, mais à restreindre le champ de ceux qui en bénéficient. »
Mais pourquoi cette promesse de rendre le pouvoir au peuple est-elle utilisée par de nombreux mouvements politiques, y compris l’extrême droite ? Elle répond à une expérience bien réelle. De nombreux citoyens ont le sentiment d’avoir perdu une partie de leur capacité à peser sur les décisions politiques. Arthur Borriello l’explique par la désintermédiation observée depuis les années 70 : partis, syndicats et associations, qui permettaient traditionnellement de transformer des préoccupations individuelles en revendications collectives, ont perdu de leur importance.
La force du discours politique repose donc davantage sur sa capacité à donner sens à une expérience vécue et sur sa cohérence interne. Cette lecture le conduit à relativiser l’efficacité d’une stratégie qui consisterait uniquement à « fact-checker » les discours de l’extrême droite. Il l’illustre par un exemple volontairement radical : « Face à Hitler qui affirmait que les Juifs étaient la cause de tous les maux, un fact-checking aurait-il enlevé de la force à ce discours ? Certainement pas. Le seul moyen de lutter contre ce type de discours, c’est de proposer un autre récit suffisamment convaincant, qui résonne avec l’expérience concrète des gens. Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie. »
Concrètement, Arthur Borriello plaide pour la reconstruction d’espaces d’intermédiation : associations, organisations collectives, lieux de débat et de mobilisation qui permettent aux citoyens de retrouver une capacité d’action et de représentation. La Belgique francophone offre à cet égard un élément de réflexion intéressant. Alors que l’extrême droite progresse fortement dans plusieurs pays européens, elle y reste jusqu’ici relativement marginale. Une résistance qu’il met notamment en relation avec la persistance d’un tissu associatif dense et avec l’ancrage local de certaines formations politiques, comme le PTB à travers ses organisations de jeunesse, maisons médicales, etc.
La réponse à l’extrême droite ne se joue donc pas uniquement dans le champ de la véracité de l’information. Elle se joue aussi dans la capacité d’une société à créer du lien et à proposer des récits collectifs dans lesquels chacun peut se reconnaitre.