« Il n’y a pas de définition consensuelle arrêtée de la post-vérité », prévient Olivier Sartenaer, directeur du Département de sciences, philosophies et sociétés et membre de l’Institut ESPHIN (Espace philosophique de Namur). Il préfère décrire quatre évolutions qui, ensemble, dessinent le phénomène.

Premier constat : notre rapport aux consensus établis se fragilise. Des idées autrefois marginales bénéficient aujourd’hui d’une visibilité inédite grâce aux réseaux sociaux. Deuxième transformation : la frontière entre opinion et savoir tend à s’effacer. « L’opinion de tout un chacun vaut connaissance. » Troisième changement : le mensonge a perdu une partie de son coût symbolique. « Jusqu’à récemment, quand une personnalité politique était prise à mentir éhontément, elle devait en payer un prix, électoral ou symbolique. Aujourd’hui, mentir peut même devenir une sorte de badge d’honneur. »

La quatrième transformation, la plus subtile, touche à ce que les philosophes appellent le baratin. « Si le menteur connaît la vérité et la dissimule, le baratineur produit du discours pour séduire, faire peur ou convaincre, indépendamment de la question de savoir si c’est vrai. » Ainsi, quand Donald Trump affirme qu’il faudrait boire de l’eau de Javel pour soigner la COVID, le plus important n’est peut-être pas le contenu de la proposition. « Dire cela  le positionne contre les élites et fait parler de lui. Est-ce que c’est vrai ? Il ne se pose même pas la question. »

Olivier Sartenaer explique l’émergence de la post-vérité par le « déluge épistémique », cette surabondance d’informations véhiculée notamment par les technologies numériques. Nos capacités critiques ne se sont pas nécessairement affaiblies, mais l’environnement dans lequel elles s’exercent est devenu infiniment plus complexe. Cette complexité interpelle également le droit.

Olivier Sartenaer
Olivier Sartenaer

Le droit face aux désordres de l’information

Si la post-vérité n’est pas une catégorie juridique en soi, Alejandra Michel, chercheuse au CRIDS (Centre de recherche en Information, droit et société), au sein de l’Institut NaDI (Namur Digital Institute), aborde le phénomène à travers ce que l’on appelle les désordres de l’information. Une première distinction éclaire les mécanismes à l’œuvre : la mésinformation désigne une information erronée diffusée sans intention de tromper, la désinformation suppose au contraire une intention de manipuler, et la malinformation  se fonde sur une information vraie, mais sortie de son contexte ou utilisée pour nuire. Dans la pratique, ces catégories restent toutefois difficiles à distinguer. Une fausse information produite intentionnellement peut être reprise de bonne foi par des milliers de personnes qui la croient authentique, et son statut change alors au fil de sa circulation.

Pour le droit, l’enjeu est d’autant plus délicat que la liberté d’expression protège à la fois celui qui s’exprime et celui qui reçoit l’information. Faut-il sanctionner les auteurs de fausses informations ? Pas si simple : la pénalisation pourrait se retourner contre les journalistes, les lanceurs d’alerte ou ceux qui diffusent des informations dérangeantes pour les pouvoirs en place. 

Alejandra Michel s’intéresse dès lors davantage au droit de recevoir une information de qualité sans obligation absolue de vérité, mais avec une exigence de tendre vers l’exactitude et de respecter les règles encadrant la collecte et la diffusion de l’information. 

Du côté du droit européen, le Digital Services Act agit sur l’environnement informationnel lui-même, notamment en imposant aux grandes plateformes numériques des mesures de modération, de transparence et d’adaptation des systèmes de recommandation.

Alejandra Michel
Alejandra Michel

La lutte contre la désinformation ne peut donc être uniquement juridique. Elle passe aussi par l’éducation aux médias, le soutien au journalisme de qualité et la protection du pluralisme. Reste une question que le droit ne résout pas : quand plus personne ne semble prendre la vérité comme référence commune, qu’est-ce qui fonde encore la crédibilité de quelqu’un ?

L’authenticité, nouvelle monnaie de la crédibilité

Une partie de la réponse se joue dans l’humour, devenu un mode de communication dominant sur le web. Pour Fanny Barnabé, chargée de cours au CRIDS/NaDI, mèmes, détournements, trolling et shitposting occupent une place si importante dans les cultures numériques qu’ils brouillent, eux aussi, notre rapport à la vérité. 

Dans l’ironie classique, le locuteur dit le contraire de ce qu’il pense tout en laissant à son interlocuteur assez d’indices pour saisir le sens réel du message. L'ironie a aujourd'hui perdu son caractère transgressif parce qu'elle est devenue omniprésente. Pour continuer à surprendre, les internautes ont alors développé de nouveaux niveaux d'ambiguïté. Aujourd’hui, les frontières sont brouillées : « On ne sait plus si l’énoncé est ironique, sincère ou partiellement les deux. » C’est ce qu’on appelle la post-ironie.

La crédibilité d’un créateur de contenu ne repose dès lors plus sur son rapport à la vérité, mais sur son authenticité. Fanny Barnabé observe ce glissement sur la plateforme de streaming Twitch où la relation entre streamer et communauté tient au sentiment d’un lien direct et sincère : maladresses, réactions spontanées et personnalité affichée y valent davantage que l’exactitude.

Pour Fanny Barnabé, la vraie question est alors peut-être de savoir s’il reste possible d’être sérieux sur Internet. Sur Twitch, le renversement est devenu si total qu' « il arrive que les utilisateurs précisent explicitement qu'ils parlent sérieusement. On ne signale plus qu'un message est ironique. C'est le premier degré qu'il faut désormais annoncer. »

Fanny Barnabé
Fanny Barnabé

Quand l’authenticité devient un argument politique

On retrouve exactement ce mécanisme en politique. Des personnalités comme Donald Trump ou Elon Musk utilisent désormais mèmes, provocation, trolling et références à la culture du gaming pour s’adresser directement à leur public. La post-ironie leur offre une protection rhétorique puissante. Des propos graves peuvent être formulés sur le mode de la plaisanterie et, si la réaction est négative, il suffit de répondre « c’était pour rire ». 

Pour Arthur Borriello, professeur de sciences politiques à l’UNamur et chercheur de l’institut Transitions, la crédibilité en politique se mesure de la même manière que sur Twitch : à l’authenticité perçue plutôt qu’à la véracité. « Trump peut se permettre de passer pour un menteur ou un farfelu. L’important, c’est qu’il apparaisse comme authentique », explique le politologue. L’insulte, l’extravagance et la transgression des normes de langage deviennent ainsi des marqueurs de proximité avec les gens ordinaires, par opposition au discours policé des élites.

Arthur Boriello
Arthur Boriello

L’authenticité ne promet pas la vertu, elle promet la proximité. Être du côté des gens ordinaires, avec leurs défauts, leurs colères et parfois même leurs transgressions. Face à Hillary Clinton, Trump déclarait en substance : oui, le système de Wall Street est corrompu, puisque j’en fais moi-même usage. Il ne promettait pas d’y mettre fin, il promettait d’être authentique. 

Le politologue va plus loin. Il remet en question l’idée même que la politique serait une affaire de vérité. « Le discours politique n’est pas un discours de vérité. Ce n’est pas sa visée. » Sa force réside plutôt dans sa cohérence interne et sa capacité à donner sens à une expérience vécue. Le trumpisme, par exemple, relie dans un même récit dégradation économique, chômage, immigration et sentiment de déclin américain. « Les immigrés mangent-ils des animaux domestiques ? Peu importe que cette affirmation soit vraie ou fausse. L’important est que ça s’articule avec l’ensemble des éléments dans ce récit cohérent », résume le politologue.

Ce que coûte le brouillage du vrai

Pour Olivier Sartenaer, les conséquences de ce nouveau rapport à la vérité ne sont pas que rhétoriques. « Si on prétend par exemple que les recommandations du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sont juste une religion d’écologistes bobos et qu’on préfère le bon sens populaire favorable aux centrales à charbon, on crée un climat qui devient inhabitable. » Le problème ici n’est pas seulement de se tromper sur un phénomène scientifique, c’est de choisir de ne pas tenir compte des connaissances disponibles alors que les conséquences sont prévisibles.

Le même mécanisme est à l’œuvre dans les débats sur la vaccination. Quand les connaissances scientifiques cèdent la place au « bon sens » ou aux convictions politiques, les décisions collectives peuvent avoir des conséquences dramatiques. « La recrudescence de la rougeole aux États-Unis est directement liée à la diffusion de doutes sur les vaccins. Aujourd’hui, des enfants meurent d’une maladie qui avait pourtant été enrayée depuis très longtemps », regrette le philosophe. 

Au-delà des erreurs de décision, c’est la possibilité même de faire société qui est en jeu. « Pour discuter, pour s’entendre, il faut un monde commun. Si on polarise à l’extrême, on perd ce monde commun. On ne peut plus ni se comprendre ni agir ensemble. »

Répondre autrement

Au-delà des fake news ou des théories du complot, la post-vérité et la post-ironie révèlent donc une transformation profonde de notre rapport au monde commun. Authenticité contre-expertise, humour qui brouille les intentions : la question devient moins celle du vrai que celle de la confiance. D’où l’importance, pour les chercheurs, de reconstruire des espaces communs à travers une information de qualité, une éducation aux médias, une société civile vivante, des lieux de débat, des récits collectifs. Car sans monde commun, il devient difficile non seulement de s’accorder sur les faits, mais de faire société. Reste une dernière question proprement politique : peut-on seulement combattre ce brouillage à coups de vérité ? Arthur Borriello pense que non, et l’explique en encadré.

Arthur Borriello : « Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie »

Pour le politologue Arthur Borriello, il faut d’abord prendre ses distances avec deux notions devenues omniprésentes. « Les concepts de post-vérité et de populisme jouent aujourd’hui le même rôle dans le débat public : celui de concepts-valises qui permettent de désigner très largement des évolutions politiques, sans toujours les analyser avec la précision qu’elles méritent. »

La définition dominante du populisme repose sur une opposition entre un « peuple vertueux » et des « élites corrompues », ce qui conduit à qualifier de populistes des mouvements très différents, y compris ceux d’extrême droite. Dans son ouvrage « Populisme, le mal nommé », le politologue défend une conception qu’il reconnaît minoritaire selon laquelle le populisme est avant tout un moment démocratique, porté par une volonté d’approfondir la démocratie et de rendre davantage de pouvoir au peuple. « Cette définition exclut de facto l’extrême droite, qui ne cherche pas à approfondir la démocratie, mais à restreindre le champ de ceux qui en bénéficient. »

Mais pourquoi cette promesse de rendre le pouvoir au peuple est-elle utilisée par de nombreux mouvements politiques, y compris l’extrême droite ? Elle répond à une expérience bien réelle. De nombreux citoyens ont le sentiment d’avoir perdu une partie de leur capacité à peser sur les décisions politiques. Arthur Borriello l’explique par la désintermédiation observée depuis les années 70 : partis, syndicats et associations, qui permettaient traditionnellement de transformer des préoccupations individuelles en revendications collectives, ont perdu de leur importance.

La force du discours politique repose donc davantage sur sa capacité à donner sens à une expérience vécue et sur sa cohérence interne. Cette lecture le conduit à relativiser l’efficacité d’une stratégie qui consisterait uniquement à « fact-checker » les discours de l’extrême droite. Il l’illustre par un exemple volontairement radical : « Face à Hitler qui affirmait que les Juifs étaient la cause de tous les maux, un fact-checking aurait-il enlevé de la force à ce discours ? Certainement pas. Le seul moyen de lutter contre ce type de discours, c’est de proposer un autre récit suffisamment convaincant, qui résonne avec l’expérience concrète des gens. Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie. »

Concrètement, Arthur Borriello plaide pour la reconstruction d’espaces d’intermédiation : associations, organisations collectives, lieux de débat et de mobilisation qui permettent aux citoyens de retrouver une capacité d’action et de représentation. La Belgique francophone offre à cet égard un élément de réflexion intéressant. Alors que l’extrême droite progresse fortement dans plusieurs pays européens, elle y reste jusqu’ici relativement marginale. Une résistance qu’il met notamment en relation avec la persistance d’un tissu associatif dense et avec l’ancrage local de certaines formations politiques, comme le PTB à travers ses organisations de jeunesse, maisons médicales, etc. 

La réponse à l’extrême droite ne se joue donc pas uniquement dans le champ de la véracité de l’information. Elle se joue aussi dans la capacité d’une société à créer du lien et à proposer des récits collectifs dans lesquels chacun peut se reconnaitre. 

Pour aller plus loin

La vérité en crise : désinformation, pensée critique, droit à l’information

Ouvrage collectif à paraître à l’automne 2026 aux éditions Larcier Intersentia. Cet ouvrage rassemble plusieurs contributions, notamment des textes d’Alejandra Michel et de Fanny Barnabé.

Arthur Borriello, Populisme : le mal nommé

Éditions de l’Université de Bruxelles, collection « Débats ».

Dans cet essai, le politologue interroge les usages contemporains de la notion de populisme et propose une lecture critique d’un concept devenu omniprésent dans le débat public.

Denis Saint-Amand, Contrer le rire fasciste. Trolling et résistance

Éditions Rue de l’Échiquier, collection « Les Incisives ».

Une analyse des usages politiques de l’humour, du trolling et des cultures numériques, ainsi que des formes de résistance qu’ils peuvent susciter.

Denis Saint-Amand est chercheur qualifié du FNRS à l’UNamur et président du Namur Institute of Language, Text and Transmediality (NALTT)

« Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme » : La thématique des fakenews dans le domaine de la santé et en particulier de la vaccination était un des sujets abordés lors de la Cérémonie officielle de rentrée académique 2026 de l'UNamur. Retrouvez cette intervention en vidéo.

Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026