L’Institut de recherche Transitions réunit des chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales pour étudier les grandes mutations qui traversent nos sociétés contemporaines. Face aux multiples tensions environnementales, démocratiques, économiques, sanitaires ou encore sociales, nos modèles de développement, nos institutions et nos façons de vivre ensemble sont remis en question. 

Les recherches de l’Institut se concentrent sur des domaines d’importance critique tels que l’environnement, la politique, le droit, la justice, la cohésion sociale, le système alimentaire, le développement, l’éducation, les vulnérabilités, etc. S’appuyant sur des approches critiques et mobilisant des perspectives disciplinaires, interdisciplinaires et transdisciplinaires, l’institut Transitions vise à améliorer la compréhension des enjeux contemporains tout en participant activement à certaines dynamiques de changement sur le terrain. 

Grâce à leurs expertises reconnues aux niveaux national et international (F.R.S.-FNRS, Union européenne, État fédéral, Région wallonne, etc.), les membres de l’Institut Transitions développent des projets de recherche  fondamentale  mais également des projets recherches-action  au service de la société.

Logo de l'Institut Transitions

L’institut s’organise actuellement autour de quatre grands entités :

  • Le pôle Transformations Démocratiques s’attache aux évolutions des systèmes politiques, de la représentation électorale, des modes de participation citoyenne et de la légitimité démocratique (Membres permanents: Arthur Borriello, Jérémy Dodeigne et Vincent Jacquet).
  • Le pôle Transformations Territoriales et Environnementales propose une lecture systémique des liens entre humains et nature, en promouvant des approches participatives et ancrées localement pour accompagner les transformations socio-écologique à l’échelle des territoires (Membres permanents: Nicolas Dendoncker et Johan Yans).
  • Le pôle Transitions et Âges de la Vie s'intéresse aux recompositions des parcours de vie, en mettant en lumière les effets des politiques publiques sur les fragilités individuelles et collectives (Membre permanent : Nathalie Burnay).
  • Le centre Vulnérabilités et Sociétés examine, à travers une approche interdisciplinaire, les formes contemporaines de vulnérabilités au sein de l’entreprise, de l’État et de la famille et les transformations du droit engendrées par ces déplacements (Membres permanents : Géraldine Mathieu, Stéphanie Wattier, Marc Nihoul, Nathalie Basecqz et Pauline Colson).

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Post-vérité : et si la vérité n’était plus la question ?

Démocratie
Droit
Sciences politiques

Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme. Le réchauffement climatique ne serait qu’un phénomène naturel. Les immigrés mangeraient les chats du voisinage. Ces affirmations ont toutes un point commun : elles ont été démenties par les faits. Pourtant, elles continuent de circuler, d’être partagées et parfois d’influencer les urnes. Plus étonnant encore, certaines sont relayées par des personnalités occupant les plus hautes fonctions politiques. Que devient notre rapport à la vérité lorsque l’opinion se présente comme un savoir, que l’humour brouille les intentions et que l’information se propage sans passer par les intermédiaires traditionnels ? Pour comprendre ces transformations, quatre chercheurs de l’UNamur croisent leurs regards. Derrière les débats sur les fake news, ils voient se dessiner une évolution plus profonde : la vérité continue d’importer, mais elle ne suffit plus toujours à convaincre.

foule de gens - post vérité

« Il n’y a pas de définition consensuelle arrêtée de la post-vérité », prévient Olivier Sartenaer, directeur du Département de sciences, philosophies et sociétés et membre de l’Institut ESPHIN (Espace philosophique de Namur). Il préfère décrire quatre évolutions qui, ensemble, dessinent le phénomène.

Premier constat : notre rapport aux consensus établis se fragilise. Des idées autrefois marginales bénéficient aujourd’hui d’une visibilité inédite grâce aux réseaux sociaux. Deuxième transformation : la frontière entre opinion et savoir tend à s’effacer. « L’opinion de tout un chacun vaut connaissance. » Troisième changement : le mensonge a perdu une partie de son coût symbolique. « Jusqu’à récemment, quand une personnalité politique était prise à mentir éhontément, elle devait en payer un prix, électoral ou symbolique. Aujourd’hui, mentir peut même devenir une sorte de badge d’honneur. »

La quatrième transformation, la plus subtile, touche à ce que les philosophes appellent le baratin. « Si le menteur connaît la vérité et la dissimule, le baratineur produit du discours pour séduire, faire peur ou convaincre, indépendamment de la question de savoir si c’est vrai. » Ainsi, quand Donald Trump affirme qu’il faudrait boire de l’eau de Javel pour soigner la COVID, le plus important n’est peut-être pas le contenu de la proposition. « Dire cela  le positionne contre les élites et fait parler de lui. Est-ce que c’est vrai ? Il ne se pose même pas la question. »

Olivier Sartenaer explique l’émergence de la post-vérité par le « déluge épistémique », cette surabondance d’informations véhiculée notamment par les technologies numériques. Nos capacités critiques ne se sont pas nécessairement affaiblies, mais l’environnement dans lequel elles s’exercent est devenu infiniment plus complexe. Cette complexité interpelle également le droit.

Olivier Sartenaer
Olivier Sartenaer

Le droit face aux désordres de l’information

Si la post-vérité n’est pas une catégorie juridique en soi, Alejandra Michel, chercheuse au CRIDS (Centre de recherche en Information, droit et société), au sein de l’Institut NaDI (Namur Digital Institute), aborde le phénomène à travers ce que l’on appelle les désordres de l’information. Une première distinction éclaire les mécanismes à l’œuvre : la mésinformation désigne une information erronée diffusée sans intention de tromper, la désinformation suppose au contraire une intention de manipuler, et la malinformation  se fonde sur une information vraie, mais sortie de son contexte ou utilisée pour nuire. Dans la pratique, ces catégories restent toutefois difficiles à distinguer. Une fausse information produite intentionnellement peut être reprise de bonne foi par des milliers de personnes qui la croient authentique, et son statut change alors au fil de sa circulation.

Pour le droit, l’enjeu est d’autant plus délicat que la liberté d’expression protège à la fois celui qui s’exprime et celui qui reçoit l’information. Faut-il sanctionner les auteurs de fausses informations ? Pas si simple : la pénalisation pourrait se retourner contre les journalistes, les lanceurs d’alerte ou ceux qui diffusent des informations dérangeantes pour les pouvoirs en place. 

Alejandra Michel s’intéresse dès lors davantage au droit de recevoir une information de qualité sans obligation absolue de vérité, mais avec une exigence de tendre vers l’exactitude et de respecter les règles encadrant la collecte et la diffusion de l’information. 

Du côté du droit européen, le Digital Services Act agit sur l’environnement informationnel lui-même, notamment en imposant aux grandes plateformes numériques des mesures de modération, de transparence et d’adaptation des systèmes de recommandation.

Alejandra Michel
Alejandra Michel

La lutte contre la désinformation ne peut donc être uniquement juridique. Elle passe aussi par l’éducation aux médias, le soutien au journalisme de qualité et la protection du pluralisme. Reste une question que le droit ne résout pas : quand plus personne ne semble prendre la vérité comme référence commune, qu’est-ce qui fonde encore la crédibilité de quelqu’un ?

L’authenticité, nouvelle monnaie de la crédibilité

Une partie de la réponse se joue dans l’humour, devenu un mode de communication dominant sur le web. Pour Fanny Barnabé, chargée de cours au CRIDS/NaDI, mèmes, détournements, trolling et shitposting occupent une place si importante dans les cultures numériques qu’ils brouillent, eux aussi, notre rapport à la vérité. 

Dans l’ironie classique, le locuteur dit le contraire de ce qu’il pense tout en laissant à son interlocuteur assez d’indices pour saisir le sens réel du message. L'ironie a aujourd'hui perdu son caractère transgressif parce qu'elle est devenue omniprésente. Pour continuer à surprendre, les internautes ont alors développé de nouveaux niveaux d'ambiguïté. Aujourd’hui, les frontières sont brouillées : « On ne sait plus si l’énoncé est ironique, sincère ou partiellement les deux. » C’est ce qu’on appelle la post-ironie.

La crédibilité d’un créateur de contenu ne repose dès lors plus sur son rapport à la vérité, mais sur son authenticité. Fanny Barnabé observe ce glissement sur la plateforme de streaming Twitch où la relation entre streamer et communauté tient au sentiment d’un lien direct et sincère : maladresses, réactions spontanées et personnalité affichée y valent davantage que l’exactitude.

Pour Fanny Barnabé, la vraie question est alors peut-être de savoir s’il reste possible d’être sérieux sur Internet. Sur Twitch, le renversement est devenu si total qu' « il arrive que les utilisateurs précisent explicitement qu'ils parlent sérieusement. On ne signale plus qu'un message est ironique. C'est le premier degré qu'il faut désormais annoncer. »

Fanny Barnabé
Fanny Barnabé

Quand l’authenticité devient un argument politique

On retrouve exactement ce mécanisme en politique. Des personnalités comme Donald Trump ou Elon Musk utilisent désormais mèmes, provocation, trolling et références à la culture du gaming pour s’adresser directement à leur public. La post-ironie leur offre une protection rhétorique puissante. Des propos graves peuvent être formulés sur le mode de la plaisanterie et, si la réaction est négative, il suffit de répondre « c’était pour rire ». 

Pour Arthur Borriello, professeur de sciences politiques à l’UNamur et chercheur de l’institut Transitions, la crédibilité en politique se mesure de la même manière que sur Twitch : à l’authenticité perçue plutôt qu’à la véracité. « Trump peut se permettre de passer pour un menteur ou un farfelu. L’important, c’est qu’il apparaisse comme authentique », explique le politologue. L’insulte, l’extravagance et la transgression des normes de langage deviennent ainsi des marqueurs de proximité avec les gens ordinaires, par opposition au discours policé des élites.

Arthur Boriello
Arthur Boriello

L’authenticité ne promet pas la vertu, elle promet la proximité. Être du côté des gens ordinaires, avec leurs défauts, leurs colères et parfois même leurs transgressions. Face à Hillary Clinton, Trump déclarait en substance : oui, le système de Wall Street est corrompu, puisque j’en fais moi-même usage. Il ne promettait pas d’y mettre fin, il promettait d’être authentique. 

Le politologue va plus loin. Il remet en question l’idée même que la politique serait une affaire de vérité. « Le discours politique n’est pas un discours de vérité. Ce n’est pas sa visée. » Sa force réside plutôt dans sa cohérence interne et sa capacité à donner sens à une expérience vécue. Le trumpisme, par exemple, relie dans un même récit dégradation économique, chômage, immigration et sentiment de déclin américain. « Les immigrés mangent-ils des animaux domestiques ? Peu importe que cette affirmation soit vraie ou fausse. L’important est que ça s’articule avec l’ensemble des éléments dans ce récit cohérent », résume le politologue.

Ce que coûte le brouillage du vrai

Pour Olivier Sartenaer, les conséquences de ce nouveau rapport à la vérité ne sont pas que rhétoriques. « Si on prétend par exemple que les recommandations du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sont juste une religion d’écologistes bobos et qu’on préfère le bon sens populaire favorable aux centrales à charbon, on crée un climat qui devient inhabitable. » Le problème ici n’est pas seulement de se tromper sur un phénomène scientifique, c’est de choisir de ne pas tenir compte des connaissances disponibles alors que les conséquences sont prévisibles.

Le même mécanisme est à l’œuvre dans les débats sur la vaccination. Quand les connaissances scientifiques cèdent la place au « bon sens » ou aux convictions politiques, les décisions collectives peuvent avoir des conséquences dramatiques. « La recrudescence de la rougeole aux États-Unis est directement liée à la diffusion de doutes sur les vaccins. Aujourd’hui, des enfants meurent d’une maladie qui avait pourtant été enrayée depuis très longtemps », regrette le philosophe. 

Au-delà des erreurs de décision, c’est la possibilité même de faire société qui est en jeu. « Pour discuter, pour s’entendre, il faut un monde commun. Si on polarise à l’extrême, on perd ce monde commun. On ne peut plus ni se comprendre ni agir ensemble. »

Répondre autrement

Au-delà des fake news ou des théories du complot, la post-vérité et la post-ironie révèlent donc une transformation profonde de notre rapport au monde commun. Authenticité contre-expertise, humour qui brouille les intentions : la question devient moins celle du vrai que celle de la confiance. D’où l’importance, pour les chercheurs, de reconstruire des espaces communs à travers une information de qualité, une éducation aux médias, une société civile vivante, des lieux de débat, des récits collectifs. Car sans monde commun, il devient difficile non seulement de s’accorder sur les faits, mais de faire société. Reste une dernière question proprement politique : peut-on seulement combattre ce brouillage à coups de vérité ? Arthur Borriello pense que non, et l’explique en encadré.

Arthur Borriello : « Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie »

Pour le politologue Arthur Borriello, il faut d’abord prendre ses distances avec deux notions devenues omniprésentes. « Les concepts de post-vérité et de populisme jouent aujourd’hui le même rôle dans le débat public : celui de concepts-valises qui permettent de désigner très largement des évolutions politiques, sans toujours les analyser avec la précision qu’elles méritent. »

La définition dominante du populisme repose sur une opposition entre un « peuple vertueux » et des « élites corrompues », ce qui conduit à qualifier de populistes des mouvements très différents, y compris ceux d’extrême droite. Dans son ouvrage « Populisme, le mal nommé », le politologue défend une conception qu’il reconnaît minoritaire selon laquelle le populisme est avant tout un moment démocratique, porté par une volonté d’approfondir la démocratie et de rendre davantage de pouvoir au peuple. « Cette définition exclut de facto l’extrême droite, qui ne cherche pas à approfondir la démocratie, mais à restreindre le champ de ceux qui en bénéficient. »

Mais pourquoi cette promesse de rendre le pouvoir au peuple est-elle utilisée par de nombreux mouvements politiques, y compris l’extrême droite ? Elle répond à une expérience bien réelle. De nombreux citoyens ont le sentiment d’avoir perdu une partie de leur capacité à peser sur les décisions politiques. Arthur Borriello l’explique par la désintermédiation observée depuis les années 70 : partis, syndicats et associations, qui permettaient traditionnellement de transformer des préoccupations individuelles en revendications collectives, ont perdu de leur importance.

La force du discours politique repose donc davantage sur sa capacité à donner sens à une expérience vécue et sur sa cohérence interne. Cette lecture le conduit à relativiser l’efficacité d’une stratégie qui consisterait uniquement à « fact-checker » les discours de l’extrême droite. Il l’illustre par un exemple volontairement radical : « Face à Hitler qui affirmait que les Juifs étaient la cause de tous les maux, un fact-checking aurait-il enlevé de la force à ce discours ? Certainement pas. Le seul moyen de lutter contre ce type de discours, c’est de proposer un autre récit suffisamment convaincant, qui résonne avec l’expérience concrète des gens. Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie. »

Concrètement, Arthur Borriello plaide pour la reconstruction d’espaces d’intermédiation : associations, organisations collectives, lieux de débat et de mobilisation qui permettent aux citoyens de retrouver une capacité d’action et de représentation. La Belgique francophone offre à cet égard un élément de réflexion intéressant. Alors que l’extrême droite progresse fortement dans plusieurs pays européens, elle y reste jusqu’ici relativement marginale. Une résistance qu’il met notamment en relation avec la persistance d’un tissu associatif dense et avec l’ancrage local de certaines formations politiques, comme le PTB à travers ses organisations de jeunesse, maisons médicales, etc. 

La réponse à l’extrême droite ne se joue donc pas uniquement dans le champ de la véracité de l’information. Elle se joue aussi dans la capacité d’une société à créer du lien et à proposer des récits collectifs dans lesquels chacun peut se reconnaitre. 

Pour aller plus loin

La vérité en crise : désinformation, pensée critique, droit à l’information

Ouvrage collectif à paraître à l’automne 2026 aux éditions Larcier Intersentia. Cet ouvrage rassemble plusieurs contributions, notamment des textes d’Alejandra Michel et de Fanny Barnabé.

Arthur Borriello, Populisme : le mal nommé

Éditions de l’Université de Bruxelles, collection « Débats ».

Dans cet essai, le politologue interroge les usages contemporains de la notion de populisme et propose une lecture critique d’un concept devenu omniprésent dans le débat public.

Denis Saint-Amand, Contrer le rire fasciste. Trolling et résistance

Éditions Rue de l’Échiquier, collection « Les Incisives ».

Une analyse des usages politiques de l’humour, du trolling et des cultures numériques, ainsi que des formes de résistance qu’ils peuvent susciter.

Denis Saint-Amand est chercheur qualifié du FNRS à l’UNamur et président du Namur Institute of Language, Text and Transmediality (NALTT)

« Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme » : La thématique des fakenews dans le domaine de la santé et en particulier de la vaccination était un des sujets abordés lors de la Cérémonie officielle de rentrée académique 2026 de l'UNamur. Retrouvez cette intervention en vidéo.

Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026

Nouveau Code pénal : quand la théorie rencontre le terrain

Droit

Le 1er septembre 2026, la Belgique s’est dotée d’un nouveau Code pénal, une réforme attendue de longue date pour remplacer un texte de 1867 devenu difficile à lire à force d’être modifié. Au-delà de la simple modernisation d’un texte ancien, cette réforme traduit une nouvelle manière de penser la peine. Pour en saisir les enjeux, le regard croisé de Nathalie Colette Basecqz, avocate, doyenne de la Faculté de droit, professeure de droit pénal et membre de l’Institut Transitions, centre de recherche Vulnérabilités et Sociétés (V&S), et de Julien Moinil, procureur du Roi de Bruxelles et collaborateur didactique à la Faculté de droit, permet de confronter les ambitions du législateur à la réalité du terrain.

Droit - Réforme Code pénal

Pour Nathalie Colette Basecqz, la réforme était devenue nécessaire. Le Code pénal avait près de 160 ans et portait les traces de nombreuses adaptations successives. Criminalité informatique, réforme du droit pénal sexuel… les ajouts se sont multipliés sans restructuration d’ensemble, si bien que le texte avait fini par perdre en clarté. Les auteurs de la réforme ont alors travaillé en poursuivant trois objectifs : la précision, la cohérence et la simplicité. « Ils ont fait cet effort de bien structurer et préciser les choses, avec des définitions qui sont claires, tout en ayant intégré la jurisprudence », souligne la professeure. 

La distinction entre contraventions, délits et crimes disparaît au profit d’une échelle de huit niveaux d’infraction. Le niveau 1 regroupe les infractions les moins graves et exclut toute peine d’emprisonnement, tandis que le niveau 8 rassemble les infractions les plus graves passibles de l’emprisonnement à perpétuité.

Cette logique vaut aussi pour les entreprises. Le nouveau Code pénal introduit une échelle de huit niveaux pour les personnes morales et abandonne le mécanisme complexe de conversion des peines de prison en amendes. Il crée de nouvelles sanctions, comme la prestation en faveur de la communauté ou la peine pécuniaire fixée en fonction du profit escompté ou obtenu grâce à l’infraction. Une sanction que Nathalie Colette Basecqz considère comme particulièrement pertinente dans la lutte contre certaines formes de criminalité économique.

Julien Moinil et Nathalie Colette Basecqz
Julien Moinil et Nathalie Colette Basecqz

Sortir de la logique punitive  

La réforme ne se limite cependant pas à réorganiser le Code, elle s'inscrit dans une philosophie claire : faire de la prison l'ultime recours. Le nouveau Code pénal supprime ainsi les peines d'emprisonnement de moins de six mois et privilégie d'autres formes de sanction comme la probation, la peine de travail, la confiscation.

Mais la nouveauté la plus marquante est peut-être ailleurs : le nouveau Code pénal inscrit explicitement les finalités de la peine dans la loi. « On est sorti d’une logique punitive », observe la professeure. Le juge devra désormais concilier quatre objectifs : exprimer la désapprobation de la société, réparer le dommage causé, favoriser la réinsertion de l’auteur et protéger la société. Aucun de ces objectifs ne prime automatiquement sur les autres.

Pour autant, Nathalie Colette Basecqz met en garde contre une lecture trop idéaliste de la réforme.

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Nathalie Colette-Basecqz

C’est très joli de dire que la prison ne résout rien, qu’il faut agir sur les causes en amont, mais il faut quand même des peines d’emprisonnement dans certaines situations. L’objectif de protection de la société reste important parce que nous ne vivons pas dans un monde de bisounours.

Nathalie Colette Basecqz Doyenne de la Faculté de droit et professeure de droit pénal

Protéger la société  

Un point de vue partagé par Julien Moinil qui regrette la suppression de toute peine d’emprisonnement pour les infractions de niveau 1. Sans plaider pour davantage d’incarcérations, il estime qu’il faut laisser une marge d’appréciation suffisante aux magistrats. Cette position s’appuie sur des situations rencontrées au quotidien. Certains cas d’exhibitionnisme associés à des troubles psychiatriques ou encore certaines situations dans lesquelles des squatters prennent possession de votre maison pendant votre absence, illustrent les limites de la suppression totale de l’emprisonnement pour les infractions les moins graves. La protection de la société doit, selon lui, demeurer un élément déterminant de la réflexion.

Puisque les peines d’emprisonnement restent nécessaires, le procureur estime que la réforme du Code pénal aurait dû s’accompagner d’une réforme profonde du système carcéral, avec davantage d’accompagnement psychologique, social et professionnel au sein des prisons. « Pour moi, il faut intra-muros un réel travail de réinsertion plutôt que dire la prison ne fonctionne pas. Aujourd’hui, la prison ne grandit pas l’individu, mais elle a au moins le mérite de protéger les personnes qui n’ont rien demandé ».

Entre ambition et réalité

Mais ce qui inquiète surtout le procureur bruxellois, c’est la mise en œuvre du nouveau Code pénal qui repose largement sur le développement des alternatives à l’incarcération. Ces dispositifs rencontrent déjà aujourd’hui d’importantes difficultés. Il cite l’exemple du sursis probatoire qui suppose un suivi par les assistants de justice. « Une peine de sursis probatoire prononcée actuellement peut connaître un délai d’exécution de quatorze mois. »

Malgré leurs sensibilités et expériences différentes, le procureur comme la professeure s’accordent à dire que la diversification des peines n’aura de sens que si les structures chargées de les exécuter disposent de ressources suffisantes. Sans suivi effectif, même les sanctions les plus innovantes risquent de perdre leur portée. 

Le procureur cite volontiers l’exemple des Pays-Bas, où les réformes de la justice ont été accompagnées d’investissements substantiels dans l’exécution des peines, les services judiciaires et l’accompagnement des condamnés. 

Une équipe qui mêle théorie et pratique

À l'UNamur, l'équipe de droit pénal rassemble universitaires, chercheurs, avocats et magistrats. Pour Nathalie Colette Basecqz, cette diversité constitue une véritable richesse. Elle nourrit aussi bien la recherche que les colloques, les publications et les formations continues organisés par la Faculté de droit.

Des praticiens comme Julien Moinil, Étienne Gaublomme ou Camille Danthine participent activement à la formation des étudiants à travers leurs enseignements, les procès simulés ou des initiatives telles que les visites à la Cour pénale internationale de La Haye. 

Une manière de rappeler que le droit pénal se construit autant dans les textes que dans leur application quotidienne et que le dialogue entre théorie et pratique constitue l'une des grandes forces de l'UNamur.

Cet article est tiré de la rubrique "L'Invité" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026

Ludopédagogie : L'approche originale de la Faculté de médecine

Pédagogie
Psychologie
Médecine

En proposant plusieurs modules aux étudiants en formation dans le domaine de la santé centrés sur l'apprentissage par le jeu, la Faculté de médecine de l'Université de Namur fait preuve d’originalité en Fédération Wallonie-Bruxelles. Des méthodes qu'Hélène Givron, coordinatrice pédagogique, a explorées durant sa thèse et qui remettent la communication au centre du jeu.

Ludopédagogie

Il y a des choses qui ne s'apprennent pas dans les livres. L'Université le sait bien, elle qui réserve toujours un temps de l'enseignement dédié aux travaux pratiques. Mais au-delà du savoir et du savoir-faire, il existe une troisième dimension qui est rarement enseignée de façon appliquée : le savoir-être. Pourtant, être à l'écoute de l'autre, être capable de délivrer un message, cela s'apprend ! Et le jeu peut être un vecteur puissant de transmission de ce savoir. 

Engagée en 2016 à l'UNamur pour réaliser sa thèse après des études de psychologie clinique, Hélène Givron, membre de l’Institut de recherche TRANSITIONS, doit alors enseigner aux étudiants en 3e bachelier de médecine la relation médecin-patient dans le cadre du cours de psychologie médicale du professeur Martin Desseilles. « À force de lire la littérature existante sur la communication soignant-soigné, j'ai compris que ce n'était pas en leur enseignant la théorie qu'ils allaient devenir de meilleurs communicants », analyse-t-elle. « Il nous fallait passer par de l'apprentissage expérientiel, notamment avec de la simulation. C'est ainsi que j'ai commencé à m'intéresser à des pédagogies plus actives. »

Hélène Givron

La méthode idéale aurait demandé aux étudiants de se retrouver face à des patients acteurs, afin d'être au plus près de leur future réalité, mais la taille des promotions empêche un tel système. « J'ai donc décidé de passer par des jeux de rôles, où les étudiants se mettaient tour à tour dans la peau du médecin et du patient », décrit Hélène Givron. « Le jeu a été très bien reçu par les étudiants, qui endossaient au fond ce rôle de médecin pour la première fois ! Et la littérature montrait que se mettre dans la peau d'un patient travaille également leur empathie. »

Chaque simulation est filmée, ce qui permet aux étudiants de se revoir et ainsi revenir sur ce qui a été fait et comment améliorer leur communication. « Il s'agit d'un moment très important, qui peut avoir des conséquences délétères sur les étudiants s'il n'est pas mené par des personnes correctement formées », avertit la psychologue. « Même s'il ne s'agit que de simulation, cela engage fortement les étudiants dans ce qui est leur futur métier. Il ne faudrait pas que l'un d'entre eux, face à un débriefing mal encadré, en conclue être un mauvais médecin. »

Pour éviter cette situation, Hélène Givron a participé à l’élaboration d’une formation interuniversitaire spécifiquement dédiée aux formateurs en simulation : « La posture du modèle de rôle est à mon sens très importante, parce que les étudiants apprennent beaucoup par mimétisme. Il serait dès lors un peu absurde de leur apprendre à être dans l'écoute, tandis que nous serions nous-mêmes dans le jugement lors d'un débriefing. Nous devons incarner ce que l'on enseigne. »

En raison de son évaluation positive, cet atelier de communication est désormais obligatoire pour tous les étudiants de troisième année de médecine. À l'aide d'un cabinet fictif permettant de coller au plus près de la réalité, les étudiants simulent tout d'abord l'accueil d'un nouveau patient, avant d'appréhender des situations plus complexes. « On les met dans des contextes très spécifiques, comme la gestion d'un patient en état de stress intense, ou l'annonce d'une mauvaise nouvelle », énumère Hélène Givron. « Tout l'enjeu est de leur apprendre à travailler leur écoute et apprendre à lire ce que les patients ne disent pas en observant leur comportement non verbal. »

« Ce programme s'est depuis enrichi d'un escape game, créé par Milena Jarosik et Sophie Evrard de la Haute école Hénallux dans le but de sensibiliser les étudiants à la prise en charge des violences familiales et conjugales », continue la psychologue. « Le débriefing est mené avec des intervenants de terrain qui peuvent partager leur vécu sur ce sujet. »

Jouer le rôle de sa vie

Les étudiants en médecine ne sont par ailleurs pas les seuls à bénéficier de ce genre de pédagogie : « Les étudiants en pharmacie disposent d'une officine didactique, qui leur permet d'expérimenter le contact avec les patients », révèle Hélène Givron. « Tous les jeux de rôles sont également filmés, car on apprend beaucoup en se revoyant. »

Et depuis peu, grâce à un projet Punch (Pédagogie Universitaire Namuroise en Changement) de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation et à l’aide de Christine Laurent, médecin hygiéniste et ludopédagogue, la psychologue a également pu mettre sur pied un atelier de ludopédagogie dédié à la communication interprofessionnelle. « Depuis quelques années, mes cours se sont étendus à d'autres professions, comme les étudiants en sciences infirmières ou aux sages-femmes », explique-t-elle. « Mais je gardais cette frustration de fonctionner en silo, alors que la littérature montre que les incidents médicaux apparaissent à 70% pour des raisons communicationnelles. »

La psychologue a donc décidé de construire un jeu dont la communication entre les différentes professions est la seule manière de progresser. « Les étudiants y font face à une situation concernant un patient qui est absent, alors qu'il doit recevoir des soins », indique-t-elle. « On y aborde toutes les compétences associées au travail en équipe et au leadership. »

Reste que, si tous ces ateliers passent par le jeu, ils n'en sont pas moins rigoureusement encadrés. « Nous avons adopté une approche très scientifique de ces apprentissages », argumente Hélène Givron. « Suite à leur mise en place, nous avons étudié leurs effets et les attitudes des étudiants afin qu'ils n'aient pas de conséquences négatives. Tout cela a été rapporté au cours des conseils facultaires où nos actions étaient motivées. Enfin, nous nous sommes tous formés à cette approche, ce qui la rend d'autant plus robuste. »

Ainsi fait-on vivre la déclaration du psychologue et spécialiste de l'enfance Francesco Tonucci : « Tous les apprentissages importants de la vie se font en jouant. »

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Hélène Givron

 Nous avons adopté une approche très scientifique de ces apprentissages. Nous avons étudié leurs effets et les attitudes des étudiants afin qu'ils n'aient pas de conséquences négatives. Nous nous sommes tous formés à cette approche, ce qui la rend d'autant plus robuste. 

Hélène Givron Coordinatrice pédagogiqueet membre de l’Institut de recherche TRANSITIONS

Le bien être au centre des TP

Outre la ludopédagogie, la thèse d'Hélène Givron a eu des conséquences plus inattendues : « Nous avons constaté que, lorsque les étudiants étaient anxieux ou en burn-out, la communication les intéressait beaucoup moins. En effet, comment mobiliser des ressources pour écouter l'autre quand on est soi-même au bout du rouleau ? » Cela a permis à la chercheuse de mettre en place des TP centrés sur le bien-être de l'étudiant. « On leur donne ainsi des stratégies de régulation des émotions qu'ils vont pouvoir utiliser pour eux-mêmes, mais aussi pour identifier lorsque leur patient ne va pas bien. Tout est intrinsèquement lié. »

A decouvrir aussi :

Cet article est tiré de la rubrique "Tomorrow learn" du magazine Omalius #41 (Juin 2026).

Omalius 41

Formation continue : une carte à jouer pour l’université

Pédagogie

Le temps où l’on choisissait un métier une fois pour toutes et où l’expérience suffisait à gravir les échelons semble révolu. Désormais, se former tout au long de la vie est presque devenu une évidence. « Il y a clairement une évolution en ce sens, en particulier dans un contexte d’automatisation et d’intelligence artificielle qui rend d’autant plus importante l’acquisition de nouvelles compétences », commente Michel Ajzen, professeur au sein du Département Management à la Faculté Économie Management Communication SciencePo de l’UNamur et membre du Namur Digital Institute. « Et ce n’est pas une question de générations : qu’on ait 30, 40 ou 50 ans, ce besoin existe. » 

Formation continue

Si de nombreuses entreprises mettent en place des formations à destination de leurs salariés, il semble par ailleurs que la « responsabilité de l’employabilité » ait progressivement basculé dans le chef des travailleurs, appelés à prendre davantage en main leur carrière. « Par le passé, le patron était perçu comme responsable du développement du travailleur, voire de son épanouissement, même parfois au-delà du travail », souligne Michel Ajzen. « Mais au fil du temps, cette responsabilité de l’employabilité s’est diluée. » Une tendance renforcée par les nouveaux « scripts de carrière », fortement basés sur la mobilité. « Quand je demande aux étudiants combien d’employeurs ils pensent avoir dans leur vie, la réponse est six en moyenne », poursuit l’enseignant. « Cela veut dire qu’avant même d’entrer dans le monde professionnel, ils ont dans l’idée qu’ils passeront d’un employeur à l’autre, ce qui peut pousser à se sentir “responsable” de sa carrière et donc potentiellement à suivre des formations de sa propre initiative. » 

Tactiques de carrière

Se former d’accord, mais à quoi ? Et comment ? Comme l’analyse Michel Ajzen, ce choix relève en grande partie des « tactiques de carrière » adoptées par les travailleurs. « Selon les moments de la vie, ils pourront avoir des tactiques plutôt orientées vers l’emploi, avec l’objectif de s’assurer rapidement un travail alimentaire », explique-t-il.

 « À d’autres moments, ils auront une tactique davantage orientée vers l’employabilité, avec l’idée d’acquérir au fil du temps des connaissances qui leur permettront de passer des paliers, qu’il s’agisse de mobilité verticale — au sein d’une même entreprise — ou horizontale — vers une autre entreprise ou un autre poste. Enfin, il y a la tactique “sens” : faire une formation qui les mènera vers un travail qui leur donnera encore plus envie de se lever le matin… » 

Michel Ajzen
Michel Ajzen

Par ailleurs, les périodes de formation sont souvent perçues par les travailleurs comme une respiration : l’occasion de prendre du recul et de sortir « le nez du guidon », dans un quotidien professionnel souvent survolté. Un temps de « pause » aujourd’hui encadré par différents dispositifs. Ainsi, la loi du 3 octobre 2022 garantit aux employés du secteur privé un droit individuel à la formation, équivalent à 5 jours par an pour un temps plein. Cette formation peut être organisée par l’employeur ou laissée au libre choix des travailleurs (avec un droit de regard de l’employeur). « Certaines entreprises ne sont toutefois pas tenues de garantir ce droit à leurs travailleurs. C’est notamment le cas des entreprises qui comptent moins de dix membres du personnel », précise Charlotte Lambert, maître de conférences et spécialiste en droit social. « En droit social, il existe par ailleurs des conventions collectives de travail qui complètent la loi par secteur et peuvent prévoir davantage de jours de formation. » 

CEP et crédit-temps

Lorsqu’un travailleur souhaite suivre une formation plus conséquente — par exemple un certificat universitaire dont la durée excède le plus souvent cinq jours par an —, il peut par ailleurs recourir à d’autres dispositifs lui permettant de sécuriser tout ou partie de sa rémunération. « Le congé éducation payé ou CEP, qui est une compétence régionale, permet de suivre une formation reconnue d’au moins 32 heures, en ce compris une formation initiale », explique Charlotte Lambert. « Le travailleur conserve sa rémunération, tandis que l’employeur est indemnisé par l’ONEM. » 

L’autre option est le crédit-temps « avec motif formation » : ce dispositif régional qui existe uniquement dans le secteur privé permet de réduire ou suspendre temporairement son temps de travail sans porter atteinte à l’existence de son contrat. Dans ce cas, le travailleur reçoit directement une indemnisation de l’ONEM, sous réserve de certaines conditions d’âge et d’ancienneté. Le crédit-temps est par ailleurs limité à une durée de 36 mois. « Ces différents dispositifs ne sont pas nécessairement bien connus du public », commente Charlotte Lambert, « ce qui explique aussi que beaucoup de personnes se découragent de suivre une formation, notamment par peur de perdre leur emploi ou de devoir réduire leur temps de travail et, par conséquent, leur rémunération ». Par ailleurs, ils ne sont accessibles qu’aux travailleurs avec un statut relativement stable (CDI, CDD long…). « Des mécanismes spécifiques mais similaires existent dans le secteur public. Pour les indépendants, par contre, le recours à des congés payés ou des crédits-temps n’est pas possible. Ils doivent donc prendre eux-mêmes en charge le coût indirect de leur formation », précise encore la spécialiste en droit social. 

Les super-héros de l’horaire décalé

Face au besoin de formation des travailleurs, les universités ont bien sûr un rôle à jouer. Le décret Paysage du 7 novembre 2013 stipule ainsi qu’elles sont habilitées à organiser des formations continues validées par l’ARES (Académie de recherche et d’enseignement supérieur). « Au sens décrétal, la formation continue ne concerne pas les diplômes de bachelier ou de master, mais plutôt les certificats », précise Charlotte Lambert. Ainsi, pour éviter toute méprise, les étudiants doivent savoir qu’obtenir un certificat universitaire n’équivaut pas à décrocher un grade académique et ne donne donc pas droit aux mêmes prérogatives sur le marché du travail. 

En revanche, il existe bel et bien la possibilité pour les travailleurs d’obtenir un diplôme de bachelier ou de master en horaire décalé, comme c’est le cas à la Faculté de droit de l’UNamur. « La particularité du bachelier — puis idéalement du master — universitaire, c’est qu’il s’agit d’une véritable remise à zéro », appuie Mathieu Rolain, coordinateur pédagogique de ce programme et chercheur au Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S) de l’Institut Transitions). « Souvent, c’est une reconversion professionnelle complète et parfois même la réalisation d’un rêve : certains ont 50 ans et vont commencer le barreau… ». En bloc 1 de la Faculté de droit en horaire décalé, on compte chaque année quelque 50 à 60 inscrits : 10 à 15 d’entre eux seront diplômés en bloc 3. « Ce sont des étudiants extrêmement solidaires, qui s’échangent leurs notes et se soutiennent quand l’un d’entre eux est en train de flancher », observe le coordinateur. 

Formation

Dans la même optique, l’UNamur a à cœur d’adapter au mieux ses dispositifs à ce public. « Beaucoup ont des responsabilités familiales et vivent parfois très loin de Namur », poursuit Mathieu Rolain. « Tous nos cours sont donc enregistrés et mis en ligne. Nous leur donnons aussi accès aux parkings du personnel, nous leur communiquons très en avance les dates d’examens… On essaie de leur montrer qu’on les soutient, qu’on les comprend. » Car pour ces adultes à la vie professionnelle et personnelle bien remplie, (re) commencer des études universitaires « en cours du soir » exige une discipline et une détermination hors du commun, de même que le soutien inconditionnel de l’entourage. « J’ai vraiment beaucoup d’admiration pour eux », s’enthousiasme Mathieu Rolain. « Pour moi, ce sont des super-héros. On a eu des médecins spécialistes qui venaient après leur journée, des parents solos… Ce sont des profils très atypiques, avec des parcours brillants. C’est aussi un public très exigeant, qui vous attend au tournant, ce qui pour nous, enseignants, est très stimulant. » Car en ouvrant ses portes à un public expérimenté, le monde universitaire continue lui aussi de se former. 

L’UNamur, pionnière dans la formation continuée des enseignants

Depuis les années 80, l’Université de Namur se distingue par son expertise dans la formation continuée des enseignants, à la fois dans ses aspects didactiques et psychopédagogiques. 

« C’est la Faculté de philosophie et lettres qui avait au départ entamé ce travail pour proposer ce qu’on appelait à l’époque des “recyclages” aux professeurs de français », commente Sandrine Biémar, coordinatrice du centre de formation continuée des enseignants de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation (FaSEF), enseignante et membre de l'Institut de Recherche en Didactiques et Éducation (IRDENa). « Ensuite, des formations plus générales sur les aspects psychopédagogiques ont suivi : elles ont été prises en charge initialement par le Département éducation et technologies, aujourd’hui devenu la FaSEF. De même, dans les années 90, la Faculté des sciences et la Faculté des sciences économiques ont développé leur propre centre de formation continuée des enseignants. » Ces quatre centres de formation continuée des enseignants sont désormais réunis dans la « Salle des Pros ». 

Si le décret du 17/06/2021 (Livre 6 du Code de l’enseignement) formalise les droits et devoirs des membres du personnel de l’enseignement en termes de formation continue, celle-ci est loin d’être une nouveauté pour la profession. 

« Le métier est tellement complexe, soumis à tellement de changements, notamment au niveau des programmes et des méthodes pédagogiques, qu’il est important pour l’enseignant d’inscrire son parcours dans une continuité », insiste Sandrine Biémar. « C’est pourquoi, dès la formation initiale, nous informons les étudiants de ces possibilités de formation continuée. » 

Avec pour objectif de former des « praticiens réflexifs », capables de remettre en question leurs propres pratiques pour les réguler et les faire évoluer au fil du temps.

 « Nous essayons de rapprocher le monde de la recherche du monde de la pratique : que nous puissions informer les enseignants des nouvelles études, mais qu’ils puissent aussi nous informer de ce qui se passe sur le terrain, poursuit la coordinatrice. La Salle des Pros constitue cet espace d’ouverture vers le monde. »

La Salle des Pros

La dynamique de la formation continue des enseignants à l'Université de Namur, carrefour entre recherche et terrain !

La Salle des Pros est avant tout un lieu à l’écoute des questions que les enseignants se posent dans le cadre de leur pratique.  A l'intersection entre les milieux de la pratique et de la recherche, elle traite des problématiques qui émergent du terrain par le biais de réflexions, d'échanges et de constructions communes.

Logo Salle des pros

Différenciation et langue de scolarisation

Outre les formations obligatoires et gratuites qu’elle dispense en tant qu’ « opérateur de formation » pour les enseignants, l’UNamur propose aussi plusieurs certificats autour de thématiques spécifiques. « Les enseignants viennent suivre volontairement ces certificats, en plus de leur formation obligatoire et en-dehors de leurs heures de cours, et prennent les frais à leur charge », précise Sandrine Biémar. Parmi les thématiques qui suscitent un intérêt croissant dans le monde enseignant, citons les pratiques de différenciation pédagogique. « Au quotidien, les enseignants sont face à des groupes d’élèves où chacun a des besoins différents, apprend à des rythmes différents », détaille la coordinatrice. « Or il existe toute une série de méthodologies qui permettent de tenir compte de ces différences, ce qui constitue un enjeu aujourd’hui très important, surtout avec la mise en place du tronc commun. » Les formations autour de la langue de scolarisation, centrales pour lutter contre les inégalités, se sont aussi largement développées. « Nous sensibilisons les enseignants au fait qu’ils utilisent un langage propre à l’école — "asseyez-vous", "prenez votre cahier", "analysez", "coloriez" — et que ce langage doit être explicité. Il faut dire aux élèves dans quel but on leur fait faire telle ou telle chose. » Enfin, l’IA constitue sans surprise l’une des nouvelles thématiques dans la formation continue des enseignants, mais aussi d’autres publics (managers, décideurs, etc.). Une nouvelle micro-formation universitaire en intelligence artificielle est ainsi proposée depuis début 2026.

Les atouts d'une formation à horaire décalé / adapté
  • Diplôme identique : Le diplôme décerné est le même qu'en horaire de jour.
  • Expérience valorisée : Une valorisation des acquis antérieurs est assurée.
  • Horaires : Un calendrier et des horaires adaptés à un public adulte.
  • Accès : Un campus facilement accessible, tant en train qu'en voiture.
  • Organisation : Une dizaine d’heures de cours par semaine.

Nos programmes à horaire décalé /adapté

Bacheliers

  • Droit
  • Économie et gestion
  • Informatique

Masters

  • Économie et gestion
  • Enseignement (section 4 et 5)
  • Informatique

Masters de spécialisation

Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #41 (Juin 2026).

Omalius 41

Post-vérité : et si la vérité n’était plus la question ?

Démocratie
Droit
Sciences politiques

Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme. Le réchauffement climatique ne serait qu’un phénomène naturel. Les immigrés mangeraient les chats du voisinage. Ces affirmations ont toutes un point commun : elles ont été démenties par les faits. Pourtant, elles continuent de circuler, d’être partagées et parfois d’influencer les urnes. Plus étonnant encore, certaines sont relayées par des personnalités occupant les plus hautes fonctions politiques. Que devient notre rapport à la vérité lorsque l’opinion se présente comme un savoir, que l’humour brouille les intentions et que l’information se propage sans passer par les intermédiaires traditionnels ? Pour comprendre ces transformations, quatre chercheurs de l’UNamur croisent leurs regards. Derrière les débats sur les fake news, ils voient se dessiner une évolution plus profonde : la vérité continue d’importer, mais elle ne suffit plus toujours à convaincre.

foule de gens - post vérité

« Il n’y a pas de définition consensuelle arrêtée de la post-vérité », prévient Olivier Sartenaer, directeur du Département de sciences, philosophies et sociétés et membre de l’Institut ESPHIN (Espace philosophique de Namur). Il préfère décrire quatre évolutions qui, ensemble, dessinent le phénomène.

Premier constat : notre rapport aux consensus établis se fragilise. Des idées autrefois marginales bénéficient aujourd’hui d’une visibilité inédite grâce aux réseaux sociaux. Deuxième transformation : la frontière entre opinion et savoir tend à s’effacer. « L’opinion de tout un chacun vaut connaissance. » Troisième changement : le mensonge a perdu une partie de son coût symbolique. « Jusqu’à récemment, quand une personnalité politique était prise à mentir éhontément, elle devait en payer un prix, électoral ou symbolique. Aujourd’hui, mentir peut même devenir une sorte de badge d’honneur. »

La quatrième transformation, la plus subtile, touche à ce que les philosophes appellent le baratin. « Si le menteur connaît la vérité et la dissimule, le baratineur produit du discours pour séduire, faire peur ou convaincre, indépendamment de la question de savoir si c’est vrai. » Ainsi, quand Donald Trump affirme qu’il faudrait boire de l’eau de Javel pour soigner la COVID, le plus important n’est peut-être pas le contenu de la proposition. « Dire cela  le positionne contre les élites et fait parler de lui. Est-ce que c’est vrai ? Il ne se pose même pas la question. »

Olivier Sartenaer explique l’émergence de la post-vérité par le « déluge épistémique », cette surabondance d’informations véhiculée notamment par les technologies numériques. Nos capacités critiques ne se sont pas nécessairement affaiblies, mais l’environnement dans lequel elles s’exercent est devenu infiniment plus complexe. Cette complexité interpelle également le droit.

Olivier Sartenaer
Olivier Sartenaer

Le droit face aux désordres de l’information

Si la post-vérité n’est pas une catégorie juridique en soi, Alejandra Michel, chercheuse au CRIDS (Centre de recherche en Information, droit et société), au sein de l’Institut NaDI (Namur Digital Institute), aborde le phénomène à travers ce que l’on appelle les désordres de l’information. Une première distinction éclaire les mécanismes à l’œuvre : la mésinformation désigne une information erronée diffusée sans intention de tromper, la désinformation suppose au contraire une intention de manipuler, et la malinformation  se fonde sur une information vraie, mais sortie de son contexte ou utilisée pour nuire. Dans la pratique, ces catégories restent toutefois difficiles à distinguer. Une fausse information produite intentionnellement peut être reprise de bonne foi par des milliers de personnes qui la croient authentique, et son statut change alors au fil de sa circulation.

Pour le droit, l’enjeu est d’autant plus délicat que la liberté d’expression protège à la fois celui qui s’exprime et celui qui reçoit l’information. Faut-il sanctionner les auteurs de fausses informations ? Pas si simple : la pénalisation pourrait se retourner contre les journalistes, les lanceurs d’alerte ou ceux qui diffusent des informations dérangeantes pour les pouvoirs en place. 

Alejandra Michel s’intéresse dès lors davantage au droit de recevoir une information de qualité sans obligation absolue de vérité, mais avec une exigence de tendre vers l’exactitude et de respecter les règles encadrant la collecte et la diffusion de l’information. 

Du côté du droit européen, le Digital Services Act agit sur l’environnement informationnel lui-même, notamment en imposant aux grandes plateformes numériques des mesures de modération, de transparence et d’adaptation des systèmes de recommandation.

Alejandra Michel
Alejandra Michel

La lutte contre la désinformation ne peut donc être uniquement juridique. Elle passe aussi par l’éducation aux médias, le soutien au journalisme de qualité et la protection du pluralisme. Reste une question que le droit ne résout pas : quand plus personne ne semble prendre la vérité comme référence commune, qu’est-ce qui fonde encore la crédibilité de quelqu’un ?

L’authenticité, nouvelle monnaie de la crédibilité

Une partie de la réponse se joue dans l’humour, devenu un mode de communication dominant sur le web. Pour Fanny Barnabé, chargée de cours au CRIDS/NaDI, mèmes, détournements, trolling et shitposting occupent une place si importante dans les cultures numériques qu’ils brouillent, eux aussi, notre rapport à la vérité. 

Dans l’ironie classique, le locuteur dit le contraire de ce qu’il pense tout en laissant à son interlocuteur assez d’indices pour saisir le sens réel du message. L'ironie a aujourd'hui perdu son caractère transgressif parce qu'elle est devenue omniprésente. Pour continuer à surprendre, les internautes ont alors développé de nouveaux niveaux d'ambiguïté. Aujourd’hui, les frontières sont brouillées : « On ne sait plus si l’énoncé est ironique, sincère ou partiellement les deux. » C’est ce qu’on appelle la post-ironie.

La crédibilité d’un créateur de contenu ne repose dès lors plus sur son rapport à la vérité, mais sur son authenticité. Fanny Barnabé observe ce glissement sur la plateforme de streaming Twitch où la relation entre streamer et communauté tient au sentiment d’un lien direct et sincère : maladresses, réactions spontanées et personnalité affichée y valent davantage que l’exactitude.

Pour Fanny Barnabé, la vraie question est alors peut-être de savoir s’il reste possible d’être sérieux sur Internet. Sur Twitch, le renversement est devenu si total qu' « il arrive que les utilisateurs précisent explicitement qu'ils parlent sérieusement. On ne signale plus qu'un message est ironique. C'est le premier degré qu'il faut désormais annoncer. »

Fanny Barnabé
Fanny Barnabé

Quand l’authenticité devient un argument politique

On retrouve exactement ce mécanisme en politique. Des personnalités comme Donald Trump ou Elon Musk utilisent désormais mèmes, provocation, trolling et références à la culture du gaming pour s’adresser directement à leur public. La post-ironie leur offre une protection rhétorique puissante. Des propos graves peuvent être formulés sur le mode de la plaisanterie et, si la réaction est négative, il suffit de répondre « c’était pour rire ». 

Pour Arthur Borriello, professeur de sciences politiques à l’UNamur et chercheur de l’institut Transitions, la crédibilité en politique se mesure de la même manière que sur Twitch : à l’authenticité perçue plutôt qu’à la véracité. « Trump peut se permettre de passer pour un menteur ou un farfelu. L’important, c’est qu’il apparaisse comme authentique », explique le politologue. L’insulte, l’extravagance et la transgression des normes de langage deviennent ainsi des marqueurs de proximité avec les gens ordinaires, par opposition au discours policé des élites.

Arthur Boriello
Arthur Boriello

L’authenticité ne promet pas la vertu, elle promet la proximité. Être du côté des gens ordinaires, avec leurs défauts, leurs colères et parfois même leurs transgressions. Face à Hillary Clinton, Trump déclarait en substance : oui, le système de Wall Street est corrompu, puisque j’en fais moi-même usage. Il ne promettait pas d’y mettre fin, il promettait d’être authentique. 

Le politologue va plus loin. Il remet en question l’idée même que la politique serait une affaire de vérité. « Le discours politique n’est pas un discours de vérité. Ce n’est pas sa visée. » Sa force réside plutôt dans sa cohérence interne et sa capacité à donner sens à une expérience vécue. Le trumpisme, par exemple, relie dans un même récit dégradation économique, chômage, immigration et sentiment de déclin américain. « Les immigrés mangent-ils des animaux domestiques ? Peu importe que cette affirmation soit vraie ou fausse. L’important est que ça s’articule avec l’ensemble des éléments dans ce récit cohérent », résume le politologue.

Ce que coûte le brouillage du vrai

Pour Olivier Sartenaer, les conséquences de ce nouveau rapport à la vérité ne sont pas que rhétoriques. « Si on prétend par exemple que les recommandations du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sont juste une religion d’écologistes bobos et qu’on préfère le bon sens populaire favorable aux centrales à charbon, on crée un climat qui devient inhabitable. » Le problème ici n’est pas seulement de se tromper sur un phénomène scientifique, c’est de choisir de ne pas tenir compte des connaissances disponibles alors que les conséquences sont prévisibles.

Le même mécanisme est à l’œuvre dans les débats sur la vaccination. Quand les connaissances scientifiques cèdent la place au « bon sens » ou aux convictions politiques, les décisions collectives peuvent avoir des conséquences dramatiques. « La recrudescence de la rougeole aux États-Unis est directement liée à la diffusion de doutes sur les vaccins. Aujourd’hui, des enfants meurent d’une maladie qui avait pourtant été enrayée depuis très longtemps », regrette le philosophe. 

Au-delà des erreurs de décision, c’est la possibilité même de faire société qui est en jeu. « Pour discuter, pour s’entendre, il faut un monde commun. Si on polarise à l’extrême, on perd ce monde commun. On ne peut plus ni se comprendre ni agir ensemble. »

Répondre autrement

Au-delà des fake news ou des théories du complot, la post-vérité et la post-ironie révèlent donc une transformation profonde de notre rapport au monde commun. Authenticité contre-expertise, humour qui brouille les intentions : la question devient moins celle du vrai que celle de la confiance. D’où l’importance, pour les chercheurs, de reconstruire des espaces communs à travers une information de qualité, une éducation aux médias, une société civile vivante, des lieux de débat, des récits collectifs. Car sans monde commun, il devient difficile non seulement de s’accorder sur les faits, mais de faire société. Reste une dernière question proprement politique : peut-on seulement combattre ce brouillage à coups de vérité ? Arthur Borriello pense que non, et l’explique en encadré.

Arthur Borriello : « Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie »

Pour le politologue Arthur Borriello, il faut d’abord prendre ses distances avec deux notions devenues omniprésentes. « Les concepts de post-vérité et de populisme jouent aujourd’hui le même rôle dans le débat public : celui de concepts-valises qui permettent de désigner très largement des évolutions politiques, sans toujours les analyser avec la précision qu’elles méritent. »

La définition dominante du populisme repose sur une opposition entre un « peuple vertueux » et des « élites corrompues », ce qui conduit à qualifier de populistes des mouvements très différents, y compris ceux d’extrême droite. Dans son ouvrage « Populisme, le mal nommé », le politologue défend une conception qu’il reconnaît minoritaire selon laquelle le populisme est avant tout un moment démocratique, porté par une volonté d’approfondir la démocratie et de rendre davantage de pouvoir au peuple. « Cette définition exclut de facto l’extrême droite, qui ne cherche pas à approfondir la démocratie, mais à restreindre le champ de ceux qui en bénéficient. »

Mais pourquoi cette promesse de rendre le pouvoir au peuple est-elle utilisée par de nombreux mouvements politiques, y compris l’extrême droite ? Elle répond à une expérience bien réelle. De nombreux citoyens ont le sentiment d’avoir perdu une partie de leur capacité à peser sur les décisions politiques. Arthur Borriello l’explique par la désintermédiation observée depuis les années 70 : partis, syndicats et associations, qui permettaient traditionnellement de transformer des préoccupations individuelles en revendications collectives, ont perdu de leur importance.

La force du discours politique repose donc davantage sur sa capacité à donner sens à une expérience vécue et sur sa cohérence interne. Cette lecture le conduit à relativiser l’efficacité d’une stratégie qui consisterait uniquement à « fact-checker » les discours de l’extrême droite. Il l’illustre par un exemple volontairement radical : « Face à Hitler qui affirmait que les Juifs étaient la cause de tous les maux, un fact-checking aurait-il enlevé de la force à ce discours ? Certainement pas. Le seul moyen de lutter contre ce type de discours, c’est de proposer un autre récit suffisamment convaincant, qui résonne avec l’expérience concrète des gens. Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie. »

Concrètement, Arthur Borriello plaide pour la reconstruction d’espaces d’intermédiation : associations, organisations collectives, lieux de débat et de mobilisation qui permettent aux citoyens de retrouver une capacité d’action et de représentation. La Belgique francophone offre à cet égard un élément de réflexion intéressant. Alors que l’extrême droite progresse fortement dans plusieurs pays européens, elle y reste jusqu’ici relativement marginale. Une résistance qu’il met notamment en relation avec la persistance d’un tissu associatif dense et avec l’ancrage local de certaines formations politiques, comme le PTB à travers ses organisations de jeunesse, maisons médicales, etc. 

La réponse à l’extrême droite ne se joue donc pas uniquement dans le champ de la véracité de l’information. Elle se joue aussi dans la capacité d’une société à créer du lien et à proposer des récits collectifs dans lesquels chacun peut se reconnaitre. 

Pour aller plus loin

La vérité en crise : désinformation, pensée critique, droit à l’information

Ouvrage collectif à paraître à l’automne 2026 aux éditions Larcier Intersentia. Cet ouvrage rassemble plusieurs contributions, notamment des textes d’Alejandra Michel et de Fanny Barnabé.

Arthur Borriello, Populisme : le mal nommé

Éditions de l’Université de Bruxelles, collection « Débats ».

Dans cet essai, le politologue interroge les usages contemporains de la notion de populisme et propose une lecture critique d’un concept devenu omniprésent dans le débat public.

Denis Saint-Amand, Contrer le rire fasciste. Trolling et résistance

Éditions Rue de l’Échiquier, collection « Les Incisives ».

Une analyse des usages politiques de l’humour, du trolling et des cultures numériques, ainsi que des formes de résistance qu’ils peuvent susciter.

Denis Saint-Amand est chercheur qualifié du FNRS à l’UNamur et président du Namur Institute of Language, Text and Transmediality (NALTT)

« Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme » : La thématique des fakenews dans le domaine de la santé et en particulier de la vaccination était un des sujets abordés lors de la Cérémonie officielle de rentrée académique 2026 de l'UNamur. Retrouvez cette intervention en vidéo.

Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026

Nouveau Code pénal : quand la théorie rencontre le terrain

Droit

Le 1er septembre 2026, la Belgique s’est dotée d’un nouveau Code pénal, une réforme attendue de longue date pour remplacer un texte de 1867 devenu difficile à lire à force d’être modifié. Au-delà de la simple modernisation d’un texte ancien, cette réforme traduit une nouvelle manière de penser la peine. Pour en saisir les enjeux, le regard croisé de Nathalie Colette Basecqz, avocate, doyenne de la Faculté de droit, professeure de droit pénal et membre de l’Institut Transitions, centre de recherche Vulnérabilités et Sociétés (V&S), et de Julien Moinil, procureur du Roi de Bruxelles et collaborateur didactique à la Faculté de droit, permet de confronter les ambitions du législateur à la réalité du terrain.

Droit - Réforme Code pénal

Pour Nathalie Colette Basecqz, la réforme était devenue nécessaire. Le Code pénal avait près de 160 ans et portait les traces de nombreuses adaptations successives. Criminalité informatique, réforme du droit pénal sexuel… les ajouts se sont multipliés sans restructuration d’ensemble, si bien que le texte avait fini par perdre en clarté. Les auteurs de la réforme ont alors travaillé en poursuivant trois objectifs : la précision, la cohérence et la simplicité. « Ils ont fait cet effort de bien structurer et préciser les choses, avec des définitions qui sont claires, tout en ayant intégré la jurisprudence », souligne la professeure. 

La distinction entre contraventions, délits et crimes disparaît au profit d’une échelle de huit niveaux d’infraction. Le niveau 1 regroupe les infractions les moins graves et exclut toute peine d’emprisonnement, tandis que le niveau 8 rassemble les infractions les plus graves passibles de l’emprisonnement à perpétuité.

Cette logique vaut aussi pour les entreprises. Le nouveau Code pénal introduit une échelle de huit niveaux pour les personnes morales et abandonne le mécanisme complexe de conversion des peines de prison en amendes. Il crée de nouvelles sanctions, comme la prestation en faveur de la communauté ou la peine pécuniaire fixée en fonction du profit escompté ou obtenu grâce à l’infraction. Une sanction que Nathalie Colette Basecqz considère comme particulièrement pertinente dans la lutte contre certaines formes de criminalité économique.

Julien Moinil et Nathalie Colette Basecqz
Julien Moinil et Nathalie Colette Basecqz

Sortir de la logique punitive  

La réforme ne se limite cependant pas à réorganiser le Code, elle s'inscrit dans une philosophie claire : faire de la prison l'ultime recours. Le nouveau Code pénal supprime ainsi les peines d'emprisonnement de moins de six mois et privilégie d'autres formes de sanction comme la probation, la peine de travail, la confiscation.

Mais la nouveauté la plus marquante est peut-être ailleurs : le nouveau Code pénal inscrit explicitement les finalités de la peine dans la loi. « On est sorti d’une logique punitive », observe la professeure. Le juge devra désormais concilier quatre objectifs : exprimer la désapprobation de la société, réparer le dommage causé, favoriser la réinsertion de l’auteur et protéger la société. Aucun de ces objectifs ne prime automatiquement sur les autres.

Pour autant, Nathalie Colette Basecqz met en garde contre une lecture trop idéaliste de la réforme.

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Nathalie Colette-Basecqz

C’est très joli de dire que la prison ne résout rien, qu’il faut agir sur les causes en amont, mais il faut quand même des peines d’emprisonnement dans certaines situations. L’objectif de protection de la société reste important parce que nous ne vivons pas dans un monde de bisounours.

Nathalie Colette Basecqz Doyenne de la Faculté de droit et professeure de droit pénal

Protéger la société  

Un point de vue partagé par Julien Moinil qui regrette la suppression de toute peine d’emprisonnement pour les infractions de niveau 1. Sans plaider pour davantage d’incarcérations, il estime qu’il faut laisser une marge d’appréciation suffisante aux magistrats. Cette position s’appuie sur des situations rencontrées au quotidien. Certains cas d’exhibitionnisme associés à des troubles psychiatriques ou encore certaines situations dans lesquelles des squatters prennent possession de votre maison pendant votre absence, illustrent les limites de la suppression totale de l’emprisonnement pour les infractions les moins graves. La protection de la société doit, selon lui, demeurer un élément déterminant de la réflexion.

Puisque les peines d’emprisonnement restent nécessaires, le procureur estime que la réforme du Code pénal aurait dû s’accompagner d’une réforme profonde du système carcéral, avec davantage d’accompagnement psychologique, social et professionnel au sein des prisons. « Pour moi, il faut intra-muros un réel travail de réinsertion plutôt que dire la prison ne fonctionne pas. Aujourd’hui, la prison ne grandit pas l’individu, mais elle a au moins le mérite de protéger les personnes qui n’ont rien demandé ».

Entre ambition et réalité

Mais ce qui inquiète surtout le procureur bruxellois, c’est la mise en œuvre du nouveau Code pénal qui repose largement sur le développement des alternatives à l’incarcération. Ces dispositifs rencontrent déjà aujourd’hui d’importantes difficultés. Il cite l’exemple du sursis probatoire qui suppose un suivi par les assistants de justice. « Une peine de sursis probatoire prononcée actuellement peut connaître un délai d’exécution de quatorze mois. »

Malgré leurs sensibilités et expériences différentes, le procureur comme la professeure s’accordent à dire que la diversification des peines n’aura de sens que si les structures chargées de les exécuter disposent de ressources suffisantes. Sans suivi effectif, même les sanctions les plus innovantes risquent de perdre leur portée. 

Le procureur cite volontiers l’exemple des Pays-Bas, où les réformes de la justice ont été accompagnées d’investissements substantiels dans l’exécution des peines, les services judiciaires et l’accompagnement des condamnés. 

Une équipe qui mêle théorie et pratique

À l'UNamur, l'équipe de droit pénal rassemble universitaires, chercheurs, avocats et magistrats. Pour Nathalie Colette Basecqz, cette diversité constitue une véritable richesse. Elle nourrit aussi bien la recherche que les colloques, les publications et les formations continues organisés par la Faculté de droit.

Des praticiens comme Julien Moinil, Étienne Gaublomme ou Camille Danthine participent activement à la formation des étudiants à travers leurs enseignements, les procès simulés ou des initiatives telles que les visites à la Cour pénale internationale de La Haye. 

Une manière de rappeler que le droit pénal se construit autant dans les textes que dans leur application quotidienne et que le dialogue entre théorie et pratique constitue l'une des grandes forces de l'UNamur.

Cet article est tiré de la rubrique "L'Invité" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026

Ludopédagogie : L'approche originale de la Faculté de médecine

Pédagogie
Psychologie
Médecine

En proposant plusieurs modules aux étudiants en formation dans le domaine de la santé centrés sur l'apprentissage par le jeu, la Faculté de médecine de l'Université de Namur fait preuve d’originalité en Fédération Wallonie-Bruxelles. Des méthodes qu'Hélène Givron, coordinatrice pédagogique, a explorées durant sa thèse et qui remettent la communication au centre du jeu.

Ludopédagogie

Il y a des choses qui ne s'apprennent pas dans les livres. L'Université le sait bien, elle qui réserve toujours un temps de l'enseignement dédié aux travaux pratiques. Mais au-delà du savoir et du savoir-faire, il existe une troisième dimension qui est rarement enseignée de façon appliquée : le savoir-être. Pourtant, être à l'écoute de l'autre, être capable de délivrer un message, cela s'apprend ! Et le jeu peut être un vecteur puissant de transmission de ce savoir. 

Engagée en 2016 à l'UNamur pour réaliser sa thèse après des études de psychologie clinique, Hélène Givron, membre de l’Institut de recherche TRANSITIONS, doit alors enseigner aux étudiants en 3e bachelier de médecine la relation médecin-patient dans le cadre du cours de psychologie médicale du professeur Martin Desseilles. « À force de lire la littérature existante sur la communication soignant-soigné, j'ai compris que ce n'était pas en leur enseignant la théorie qu'ils allaient devenir de meilleurs communicants », analyse-t-elle. « Il nous fallait passer par de l'apprentissage expérientiel, notamment avec de la simulation. C'est ainsi que j'ai commencé à m'intéresser à des pédagogies plus actives. »

Hélène Givron

La méthode idéale aurait demandé aux étudiants de se retrouver face à des patients acteurs, afin d'être au plus près de leur future réalité, mais la taille des promotions empêche un tel système. « J'ai donc décidé de passer par des jeux de rôles, où les étudiants se mettaient tour à tour dans la peau du médecin et du patient », décrit Hélène Givron. « Le jeu a été très bien reçu par les étudiants, qui endossaient au fond ce rôle de médecin pour la première fois ! Et la littérature montrait que se mettre dans la peau d'un patient travaille également leur empathie. »

Chaque simulation est filmée, ce qui permet aux étudiants de se revoir et ainsi revenir sur ce qui a été fait et comment améliorer leur communication. « Il s'agit d'un moment très important, qui peut avoir des conséquences délétères sur les étudiants s'il n'est pas mené par des personnes correctement formées », avertit la psychologue. « Même s'il ne s'agit que de simulation, cela engage fortement les étudiants dans ce qui est leur futur métier. Il ne faudrait pas que l'un d'entre eux, face à un débriefing mal encadré, en conclue être un mauvais médecin. »

Pour éviter cette situation, Hélène Givron a participé à l’élaboration d’une formation interuniversitaire spécifiquement dédiée aux formateurs en simulation : « La posture du modèle de rôle est à mon sens très importante, parce que les étudiants apprennent beaucoup par mimétisme. Il serait dès lors un peu absurde de leur apprendre à être dans l'écoute, tandis que nous serions nous-mêmes dans le jugement lors d'un débriefing. Nous devons incarner ce que l'on enseigne. »

En raison de son évaluation positive, cet atelier de communication est désormais obligatoire pour tous les étudiants de troisième année de médecine. À l'aide d'un cabinet fictif permettant de coller au plus près de la réalité, les étudiants simulent tout d'abord l'accueil d'un nouveau patient, avant d'appréhender des situations plus complexes. « On les met dans des contextes très spécifiques, comme la gestion d'un patient en état de stress intense, ou l'annonce d'une mauvaise nouvelle », énumère Hélène Givron. « Tout l'enjeu est de leur apprendre à travailler leur écoute et apprendre à lire ce que les patients ne disent pas en observant leur comportement non verbal. »

« Ce programme s'est depuis enrichi d'un escape game, créé par Milena Jarosik et Sophie Evrard de la Haute école Hénallux dans le but de sensibiliser les étudiants à la prise en charge des violences familiales et conjugales », continue la psychologue. « Le débriefing est mené avec des intervenants de terrain qui peuvent partager leur vécu sur ce sujet. »

Jouer le rôle de sa vie

Les étudiants en médecine ne sont par ailleurs pas les seuls à bénéficier de ce genre de pédagogie : « Les étudiants en pharmacie disposent d'une officine didactique, qui leur permet d'expérimenter le contact avec les patients », révèle Hélène Givron. « Tous les jeux de rôles sont également filmés, car on apprend beaucoup en se revoyant. »

Et depuis peu, grâce à un projet Punch (Pédagogie Universitaire Namuroise en Changement) de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation et à l’aide de Christine Laurent, médecin hygiéniste et ludopédagogue, la psychologue a également pu mettre sur pied un atelier de ludopédagogie dédié à la communication interprofessionnelle. « Depuis quelques années, mes cours se sont étendus à d'autres professions, comme les étudiants en sciences infirmières ou aux sages-femmes », explique-t-elle. « Mais je gardais cette frustration de fonctionner en silo, alors que la littérature montre que les incidents médicaux apparaissent à 70% pour des raisons communicationnelles. »

La psychologue a donc décidé de construire un jeu dont la communication entre les différentes professions est la seule manière de progresser. « Les étudiants y font face à une situation concernant un patient qui est absent, alors qu'il doit recevoir des soins », indique-t-elle. « On y aborde toutes les compétences associées au travail en équipe et au leadership. »

Reste que, si tous ces ateliers passent par le jeu, ils n'en sont pas moins rigoureusement encadrés. « Nous avons adopté une approche très scientifique de ces apprentissages », argumente Hélène Givron. « Suite à leur mise en place, nous avons étudié leurs effets et les attitudes des étudiants afin qu'ils n'aient pas de conséquences négatives. Tout cela a été rapporté au cours des conseils facultaires où nos actions étaient motivées. Enfin, nous nous sommes tous formés à cette approche, ce qui la rend d'autant plus robuste. »

Ainsi fait-on vivre la déclaration du psychologue et spécialiste de l'enfance Francesco Tonucci : « Tous les apprentissages importants de la vie se font en jouant. »

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Hélène Givron

 Nous avons adopté une approche très scientifique de ces apprentissages. Nous avons étudié leurs effets et les attitudes des étudiants afin qu'ils n'aient pas de conséquences négatives. Nous nous sommes tous formés à cette approche, ce qui la rend d'autant plus robuste. 

Hélène Givron Coordinatrice pédagogiqueet membre de l’Institut de recherche TRANSITIONS

Le bien être au centre des TP

Outre la ludopédagogie, la thèse d'Hélène Givron a eu des conséquences plus inattendues : « Nous avons constaté que, lorsque les étudiants étaient anxieux ou en burn-out, la communication les intéressait beaucoup moins. En effet, comment mobiliser des ressources pour écouter l'autre quand on est soi-même au bout du rouleau ? » Cela a permis à la chercheuse de mettre en place des TP centrés sur le bien-être de l'étudiant. « On leur donne ainsi des stratégies de régulation des émotions qu'ils vont pouvoir utiliser pour eux-mêmes, mais aussi pour identifier lorsque leur patient ne va pas bien. Tout est intrinsèquement lié. »

A decouvrir aussi :

Cet article est tiré de la rubrique "Tomorrow learn" du magazine Omalius #41 (Juin 2026).

Omalius 41

Formation continue : une carte à jouer pour l’université

Pédagogie

Le temps où l’on choisissait un métier une fois pour toutes et où l’expérience suffisait à gravir les échelons semble révolu. Désormais, se former tout au long de la vie est presque devenu une évidence. « Il y a clairement une évolution en ce sens, en particulier dans un contexte d’automatisation et d’intelligence artificielle qui rend d’autant plus importante l’acquisition de nouvelles compétences », commente Michel Ajzen, professeur au sein du Département Management à la Faculté Économie Management Communication SciencePo de l’UNamur et membre du Namur Digital Institute. « Et ce n’est pas une question de générations : qu’on ait 30, 40 ou 50 ans, ce besoin existe. » 

Formation continue

Si de nombreuses entreprises mettent en place des formations à destination de leurs salariés, il semble par ailleurs que la « responsabilité de l’employabilité » ait progressivement basculé dans le chef des travailleurs, appelés à prendre davantage en main leur carrière. « Par le passé, le patron était perçu comme responsable du développement du travailleur, voire de son épanouissement, même parfois au-delà du travail », souligne Michel Ajzen. « Mais au fil du temps, cette responsabilité de l’employabilité s’est diluée. » Une tendance renforcée par les nouveaux « scripts de carrière », fortement basés sur la mobilité. « Quand je demande aux étudiants combien d’employeurs ils pensent avoir dans leur vie, la réponse est six en moyenne », poursuit l’enseignant. « Cela veut dire qu’avant même d’entrer dans le monde professionnel, ils ont dans l’idée qu’ils passeront d’un employeur à l’autre, ce qui peut pousser à se sentir “responsable” de sa carrière et donc potentiellement à suivre des formations de sa propre initiative. » 

Tactiques de carrière

Se former d’accord, mais à quoi ? Et comment ? Comme l’analyse Michel Ajzen, ce choix relève en grande partie des « tactiques de carrière » adoptées par les travailleurs. « Selon les moments de la vie, ils pourront avoir des tactiques plutôt orientées vers l’emploi, avec l’objectif de s’assurer rapidement un travail alimentaire », explique-t-il.

 « À d’autres moments, ils auront une tactique davantage orientée vers l’employabilité, avec l’idée d’acquérir au fil du temps des connaissances qui leur permettront de passer des paliers, qu’il s’agisse de mobilité verticale — au sein d’une même entreprise — ou horizontale — vers une autre entreprise ou un autre poste. Enfin, il y a la tactique “sens” : faire une formation qui les mènera vers un travail qui leur donnera encore plus envie de se lever le matin… » 

Michel Ajzen
Michel Ajzen

Par ailleurs, les périodes de formation sont souvent perçues par les travailleurs comme une respiration : l’occasion de prendre du recul et de sortir « le nez du guidon », dans un quotidien professionnel souvent survolté. Un temps de « pause » aujourd’hui encadré par différents dispositifs. Ainsi, la loi du 3 octobre 2022 garantit aux employés du secteur privé un droit individuel à la formation, équivalent à 5 jours par an pour un temps plein. Cette formation peut être organisée par l’employeur ou laissée au libre choix des travailleurs (avec un droit de regard de l’employeur). « Certaines entreprises ne sont toutefois pas tenues de garantir ce droit à leurs travailleurs. C’est notamment le cas des entreprises qui comptent moins de dix membres du personnel », précise Charlotte Lambert, maître de conférences et spécialiste en droit social. « En droit social, il existe par ailleurs des conventions collectives de travail qui complètent la loi par secteur et peuvent prévoir davantage de jours de formation. » 

CEP et crédit-temps

Lorsqu’un travailleur souhaite suivre une formation plus conséquente — par exemple un certificat universitaire dont la durée excède le plus souvent cinq jours par an —, il peut par ailleurs recourir à d’autres dispositifs lui permettant de sécuriser tout ou partie de sa rémunération. « Le congé éducation payé ou CEP, qui est une compétence régionale, permet de suivre une formation reconnue d’au moins 32 heures, en ce compris une formation initiale », explique Charlotte Lambert. « Le travailleur conserve sa rémunération, tandis que l’employeur est indemnisé par l’ONEM. » 

L’autre option est le crédit-temps « avec motif formation » : ce dispositif régional qui existe uniquement dans le secteur privé permet de réduire ou suspendre temporairement son temps de travail sans porter atteinte à l’existence de son contrat. Dans ce cas, le travailleur reçoit directement une indemnisation de l’ONEM, sous réserve de certaines conditions d’âge et d’ancienneté. Le crédit-temps est par ailleurs limité à une durée de 36 mois. « Ces différents dispositifs ne sont pas nécessairement bien connus du public », commente Charlotte Lambert, « ce qui explique aussi que beaucoup de personnes se découragent de suivre une formation, notamment par peur de perdre leur emploi ou de devoir réduire leur temps de travail et, par conséquent, leur rémunération ». Par ailleurs, ils ne sont accessibles qu’aux travailleurs avec un statut relativement stable (CDI, CDD long…). « Des mécanismes spécifiques mais similaires existent dans le secteur public. Pour les indépendants, par contre, le recours à des congés payés ou des crédits-temps n’est pas possible. Ils doivent donc prendre eux-mêmes en charge le coût indirect de leur formation », précise encore la spécialiste en droit social. 

Les super-héros de l’horaire décalé

Face au besoin de formation des travailleurs, les universités ont bien sûr un rôle à jouer. Le décret Paysage du 7 novembre 2013 stipule ainsi qu’elles sont habilitées à organiser des formations continues validées par l’ARES (Académie de recherche et d’enseignement supérieur). « Au sens décrétal, la formation continue ne concerne pas les diplômes de bachelier ou de master, mais plutôt les certificats », précise Charlotte Lambert. Ainsi, pour éviter toute méprise, les étudiants doivent savoir qu’obtenir un certificat universitaire n’équivaut pas à décrocher un grade académique et ne donne donc pas droit aux mêmes prérogatives sur le marché du travail. 

En revanche, il existe bel et bien la possibilité pour les travailleurs d’obtenir un diplôme de bachelier ou de master en horaire décalé, comme c’est le cas à la Faculté de droit de l’UNamur. « La particularité du bachelier — puis idéalement du master — universitaire, c’est qu’il s’agit d’une véritable remise à zéro », appuie Mathieu Rolain, coordinateur pédagogique de ce programme et chercheur au Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S) de l’Institut Transitions). « Souvent, c’est une reconversion professionnelle complète et parfois même la réalisation d’un rêve : certains ont 50 ans et vont commencer le barreau… ». En bloc 1 de la Faculté de droit en horaire décalé, on compte chaque année quelque 50 à 60 inscrits : 10 à 15 d’entre eux seront diplômés en bloc 3. « Ce sont des étudiants extrêmement solidaires, qui s’échangent leurs notes et se soutiennent quand l’un d’entre eux est en train de flancher », observe le coordinateur. 

Formation

Dans la même optique, l’UNamur a à cœur d’adapter au mieux ses dispositifs à ce public. « Beaucoup ont des responsabilités familiales et vivent parfois très loin de Namur », poursuit Mathieu Rolain. « Tous nos cours sont donc enregistrés et mis en ligne. Nous leur donnons aussi accès aux parkings du personnel, nous leur communiquons très en avance les dates d’examens… On essaie de leur montrer qu’on les soutient, qu’on les comprend. » Car pour ces adultes à la vie professionnelle et personnelle bien remplie, (re) commencer des études universitaires « en cours du soir » exige une discipline et une détermination hors du commun, de même que le soutien inconditionnel de l’entourage. « J’ai vraiment beaucoup d’admiration pour eux », s’enthousiasme Mathieu Rolain. « Pour moi, ce sont des super-héros. On a eu des médecins spécialistes qui venaient après leur journée, des parents solos… Ce sont des profils très atypiques, avec des parcours brillants. C’est aussi un public très exigeant, qui vous attend au tournant, ce qui pour nous, enseignants, est très stimulant. » Car en ouvrant ses portes à un public expérimenté, le monde universitaire continue lui aussi de se former. 

L’UNamur, pionnière dans la formation continuée des enseignants

Depuis les années 80, l’Université de Namur se distingue par son expertise dans la formation continuée des enseignants, à la fois dans ses aspects didactiques et psychopédagogiques. 

« C’est la Faculté de philosophie et lettres qui avait au départ entamé ce travail pour proposer ce qu’on appelait à l’époque des “recyclages” aux professeurs de français », commente Sandrine Biémar, coordinatrice du centre de formation continuée des enseignants de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation (FaSEF), enseignante et membre de l'Institut de Recherche en Didactiques et Éducation (IRDENa). « Ensuite, des formations plus générales sur les aspects psychopédagogiques ont suivi : elles ont été prises en charge initialement par le Département éducation et technologies, aujourd’hui devenu la FaSEF. De même, dans les années 90, la Faculté des sciences et la Faculté des sciences économiques ont développé leur propre centre de formation continuée des enseignants. » Ces quatre centres de formation continuée des enseignants sont désormais réunis dans la « Salle des Pros ». 

Si le décret du 17/06/2021 (Livre 6 du Code de l’enseignement) formalise les droits et devoirs des membres du personnel de l’enseignement en termes de formation continue, celle-ci est loin d’être une nouveauté pour la profession. 

« Le métier est tellement complexe, soumis à tellement de changements, notamment au niveau des programmes et des méthodes pédagogiques, qu’il est important pour l’enseignant d’inscrire son parcours dans une continuité », insiste Sandrine Biémar. « C’est pourquoi, dès la formation initiale, nous informons les étudiants de ces possibilités de formation continuée. » 

Avec pour objectif de former des « praticiens réflexifs », capables de remettre en question leurs propres pratiques pour les réguler et les faire évoluer au fil du temps.

 « Nous essayons de rapprocher le monde de la recherche du monde de la pratique : que nous puissions informer les enseignants des nouvelles études, mais qu’ils puissent aussi nous informer de ce qui se passe sur le terrain, poursuit la coordinatrice. La Salle des Pros constitue cet espace d’ouverture vers le monde. »

La Salle des Pros

La dynamique de la formation continue des enseignants à l'Université de Namur, carrefour entre recherche et terrain !

La Salle des Pros est avant tout un lieu à l’écoute des questions que les enseignants se posent dans le cadre de leur pratique.  A l'intersection entre les milieux de la pratique et de la recherche, elle traite des problématiques qui émergent du terrain par le biais de réflexions, d'échanges et de constructions communes.

Logo Salle des pros

Différenciation et langue de scolarisation

Outre les formations obligatoires et gratuites qu’elle dispense en tant qu’ « opérateur de formation » pour les enseignants, l’UNamur propose aussi plusieurs certificats autour de thématiques spécifiques. « Les enseignants viennent suivre volontairement ces certificats, en plus de leur formation obligatoire et en-dehors de leurs heures de cours, et prennent les frais à leur charge », précise Sandrine Biémar. Parmi les thématiques qui suscitent un intérêt croissant dans le monde enseignant, citons les pratiques de différenciation pédagogique. « Au quotidien, les enseignants sont face à des groupes d’élèves où chacun a des besoins différents, apprend à des rythmes différents », détaille la coordinatrice. « Or il existe toute une série de méthodologies qui permettent de tenir compte de ces différences, ce qui constitue un enjeu aujourd’hui très important, surtout avec la mise en place du tronc commun. » Les formations autour de la langue de scolarisation, centrales pour lutter contre les inégalités, se sont aussi largement développées. « Nous sensibilisons les enseignants au fait qu’ils utilisent un langage propre à l’école — "asseyez-vous", "prenez votre cahier", "analysez", "coloriez" — et que ce langage doit être explicité. Il faut dire aux élèves dans quel but on leur fait faire telle ou telle chose. » Enfin, l’IA constitue sans surprise l’une des nouvelles thématiques dans la formation continue des enseignants, mais aussi d’autres publics (managers, décideurs, etc.). Une nouvelle micro-formation universitaire en intelligence artificielle est ainsi proposée depuis début 2026.

Les atouts d'une formation à horaire décalé / adapté
  • Diplôme identique : Le diplôme décerné est le même qu'en horaire de jour.
  • Expérience valorisée : Une valorisation des acquis antérieurs est assurée.
  • Horaires : Un calendrier et des horaires adaptés à un public adulte.
  • Accès : Un campus facilement accessible, tant en train qu'en voiture.
  • Organisation : Une dizaine d’heures de cours par semaine.

Nos programmes à horaire décalé /adapté

Bacheliers

  • Droit
  • Économie et gestion
  • Informatique

Masters

  • Économie et gestion
  • Enseignement (section 4 et 5)
  • Informatique

Masters de spécialisation

Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #41 (Juin 2026).

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