Avec ses 905 éditions sorties des presses de Christophe Plantin, la Bibliothèque universitaire Moretus Plantin (BUMP) de l'UNamur abrite aujourd'hui l'une des plus importantes collections plantiniennes de Belgique. La plus importante est conservée au Musée Plantin-Moretus à Anvers, installé dans l'ancienne maison et imprimerie de Christophe Plantin. Cette richesse patrimoniale s'est considérablement étoffée en 2020, lorsque la collection constituée par Philippe de Dorlodot, grand collectionneur privé d’éditions plantiniennes, a été donnée à la Fondation Roi Baudouin, avec le souhait qu'elle soit conservée à l'UNamur. Un ensemble exceptionnel qui a déjà fait l’objet de l’édition d’un catalogue et qui a donné naissance à un ouvrage collectif consacré à l'héritage de ce grand imprimeur de la Renaissance. 

“Tout a commencé par un coup de téléphone du Pôle Patrimoine de la BUMP, qui souhaitait organiser une exposition consacrée à Christophe Plantin à l’occasion du 500e anniversaire de sa naissance en 2020", se souvient Pierre Assenmaker, professeur de langue et littérature latines à l'UNamur et codirecteur scientifique de l'ouvrage. Avec Valérie Leyh, professeure de littérature germanophone qui dispense également un cours d’histoire du livre, ils imaginent alors une collaboration autour de cette figure majeure de l'imprimerie européenne. Mais l'initiative a rapidement pris une autre dimension. “En voyant l’ampleur de cette collection, nous nous sommes dit qu'il fallait aller plus loin qu’une simple exposition”, souligne Valérie Leyh. “D’où l’idée de réaliser un ouvrage qui mette en valeur cette collection exceptionnelle conservée à l'UNamur.” 

L'ouvrage rassemble ainsi les contributions de 18 chercheurs, issus de l'UNamur et d'autres institutions en Belgique et aux Pays-Bas. La collection ayant déjà fait l'objet d'un catalogue exhaustif, publié avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin, les auteurs ont choisi une approche thématique : comprendre comment Christophe Plantin est devenu, au XVIe siècle, l'un des imprimeurs les plus influents d'Europe. “Nous avons essayé d'identifier les différents facteurs de cette réussite”, explique Pierre Assenmaker. “Par son réseau d'humanistes mais aussi son incroyable sens des affaires, Christophe Plantin savait adapter ses livres à des publics différents, varier les formats, les langues, les illustrations. Il avait déjà cette capacité à penser plusieurs versions d'un même ouvrage selon les attentes de ses lecteurs.” 

“Nous avons essayé d'identifier les différents facteurs de cette réussite”

Les livres, témoins de plusieurs siècles d'histoire

Étudier les 905 ouvrages conservés à la BUMP aurait été un travail titanesque. Les chercheurs ont dû faire des choix. “Nous avons analysé une cinquantaine d’ouvrages qui nous semblaient les plus parlants”, poursuit Pierre Assenmaker. “Certains se distinguent par leur rareté, d'autres par leur beauté ou parce qu'ils illustrent particulièrement bien les stratégies éditoriales de Plantin. Forcément, toute sélection implique des renoncements et il reste encore énormément de trésors qui mériteraient d'être étudiés.” Les chercheurs ont également pu comparer plusieurs exemplaires d'une même édition. “Certains livres ont appartenu à plusieurs collectionneurs. D'autres ont été annotés au fil des siècles”, ajoute Valérie Leyh. “Ces notes manuscrites permettent de suivre la circulation des livres et de comprendre comment ils ont été utilisés ou transmis.”

 “Ces notes manuscrites permettent de suivre la circulation des livres et de comprendre comment ils ont été utilisés ou transmis.”

Au-delà des textes eux-mêmes, les chercheurs se sont aussi intéressés à l'objet-livre. Si l’on choisit aujourd’hui entre un grand format et un format poche, à la Renaissance, les possibilités étaient bien plus nombreuses. Au XVIe siècle, les livres étaient souvent vendus en cahiers non reliés. L'acquéreur décidait ensuite de la reliure, plus ou moins luxueuse, et pouvait même choisir d'ajouter certaines illustrations. Chaque exemplaire devenait alors un objet unique. De plus, comme le souligne Valérie Leyh, un même texte pouvait être décliné en plusieurs langues, avec ou sans illustrations, dans le but de toucher des publics différents. Une stratégie éditoriale particulièrement moderne pour l’époque, qui montre que l'imprimeur réfléchissait à la manière de s’adapter aux attentes de ses lecteurs. 

Un même texte pouvait être décliné en plusieurs langues, avec ou sans illustrations, dans le but de toucher des publics différents.

Ces recherches trouvent également un prolongement direct dans les enseignements de l’UNamur, notamment dans le cours « Le livre et la culture numérique » dispensé par Valérie Leyh. Les étudiants sont amenés à consulter une sélection d’ouvrages anciens conservés à la BUMP afin d’en étudier la matérialité. Une manière aussi de mettre ces objets en perspective avec les pratiques de lecture et les usages numériques actuels. 

Un nouveau chapitre s'ouvrira dès septembre

Si cet ouvrage marque l'aboutissement de plusieurs années de travail, il ouvre aussi la voie à de nouvelles investigations. Dès septembre, Pierre Assenmaker et Valérie Leyh ont lancé, avec le soutien de la Fondation d'utilité publique Institut Moretus Plantin, un projet de recherche de deux ans consacré au multilinguisme et à la traduction dans la production de Christophe Plantin. L'objectif sera d'étudier une quarantaine ou cinquantaine d'ouvrages conservés à la BUMP afin de mieux comprendre comment l'imprimeur anversois exploitait la diversité linguistique de son époque. “Aujourd'hui, avec les outils de traduction automatique ou l'intelligence artificielle, on a parfois tendance à oublier toute la complexité de la traduction”, constate Valérie Leyh. “À la Renaissance, traduire signifiait aussi adapter une œuvre à un nouveau public. Les traducteurs devenaient parfois co-auteurs.” 

Le projet, qui est mené en collaboration avec Asseline Sel engagée comme chercheuse postdoctorante, vise à mieux comprendre les stratégies éditoriales de Plantin à travers cette question des langues. Pourquoi certains ouvrages étaient-ils traduits ? À quels lecteurs s'adressaient-ils ? Comment un même texte pouvait-il être transformé, raccourci, enrichi ou illustré différemment selon le public visé ? Autant de questions auxquelles les chercheurs tenteront de répondre en analysant, non seulement le contenu des ouvrages, mais aussi leur matérialité, leurs annotations manuscrites et leur parcours au fil des siècles. 

Au-delà de l'histoire du livre, les deux chercheurs y voient aussi une invitation à mieux comprendre notre époque. “Le XVIe siècle est une période de profondes transformations, marquée par des crises politiques, religieuses et économiques, mais aussi par une formidable circulation des idées”, conclut Pierre Assenmaker. “Étudier cette période nous rappelle que les temps de crise ne sont pas incompatibles avec le développement de la culture et des connaissances. C'est sans doute l'un des enseignements les plus actuels que nous laisse aujourd'hui Christophe Plantin.” 

Envie d’en savoir plus ?

L’ouvrage, disponible aux Presses Universitaires de Namur, et le nouveau projet seront présentés le 8 octobre 2026 à l’UNamur (auditoire L03, accès via rue Grafé). L’inscription à cet événement est gratuite et possible via ce lien. Bienvenue à toutes et à tous ! 

Étudier cette période nous rappelle que les temps de crise ne sont pas incompatibles avec le développement de la culture et des connaissances.