Supervisée par la professeure Géraldine Mathieu, spécialiste du droit de la jeunesse et de la famille et co-directrice du Centre Vulnérabilités & Sociétés, l’équipe de recherche de l’UNamur impliquée dans le projet CAPACITI est composée de Manon Brulard, chercheuse en Faculté de droit, et de deux étudiantes-chercheuses, Lisa Salmon et Donaciene Quoirin. Ensemble, elles explorent une question précise : comment l'enfant peut-il réellement participer aux décisions qui le concernent lorsque sa famille se déchire ? « Les effets des séparations parentales sur les enfants sont encore insuffisamment documentés sous l'angle de leurs droits », explique Manon Brulard.

Écouter les enfants… vraiment

Pour recueillir la parole des enfants, l'équipe a d'abord tenté des entretiens individuels et collectifs. Elle s'est heurtée à un obstacle révélateur : l'autorisation parentale. Sans l'accord des parents, pas d'accès aux enfants, même quand ceux-ci se montrent volontaires. « Ça a vraiment posé question, parce qu'on fait une recherche sur la participation des enfants et on se retrouve bloquées par le bon vouloir des adultes », résume Manon Brulard. « Cet obstacle illustre un dilemme de taille : comment assurer l’effectivité des droits dont les enfants sont titulaires dans un contexte où leur incapacité juridique les empêche de les exercer de manière autonome ? » ajoute Géraldine Mathieu.

Une vingtaine d’enfants ont quand même pu être rencontrés via des entretiens. L’équipe a ensuite repensé sa méthode et développé des animations pédagogiques menées directement dans les classes, auprès d'enfants de 8 à 12 ans avec un double objectif : les informer sur leurs droits et leur offrir un espace d'expression. En parallèle, Manon Brulard a rencontré des professionnels de l'enfance (juges, psychologues, médiateurs, avocats) pour interroger leurs pratiques et identifier leurs besoins.

Ecouter

Des droits méconnus, une parole bridée

L'un des constats les plus frappants est aussi l'un des plus simples : les droits de l’enfant ne sont pas connus. « Comment un enfant peut-il exercer et défendre des droits dont il ignore l'existence ? », interroge Manon Brulard. Une analyse menée auprès de près de 800 étudiants se destinant aux métiers de l'enfance le confirme de façon préoccupante : 40 % d'entre eux n'avaient jamais entendu parler de la Convention internationale des droits de l'enfant, et évaluaient leur connaissance de ces droits à 4 sur 10, la même note était donnée à la place accordée à ces droits dans leur formation. « Ces étudiants sont les professionnels de demain. Si eux-mêmes ne sont pas formés, comment garantir les droits de l'enfant sur le terrain ? », s’interroge la chercheuse.

Mais la méconnaissance n'est pas le seul obstacle. Le terrain révèle des tensions plus profondes. La première est presque paradoxale : vouloir protéger l'enfant peut finir par le faire taire. « On veut le mettre à l'écart du conflit parental. Mais dans les faits, il est déjà au cœur de ce conflit à la maison », observe Manon Brulard. Le protéger ne suffit pas, encore faut-il l'écouter. S'y ajoute un rapport de pouvoir encore très marqué entre adultes et enfants. « Il y a une relation très verticale où l'enfant doit se conformer aux décisions sans être préalablement consulté », constate la chercheuse. 

Les professionnels, eux, ont souvent l'impression d'être à l'écoute, mais les enfants ne le vivent pas ainsi. Ils n'ont généralement pas de retour sur ce qu'ils expriment et ne savent même pas si leur parole est réellement prise en compte.

Enfin, les enfants eux-mêmes s'autocensurent par peur de blesser leurs parents. « Ils réfléchissent très tôt aux conséquences de leurs paroles. Ils ne veulent pas faire de mal, alors ils se taisent. Cette peur, on l'a remarquée dans toutes les classes », insiste Manon Brulard.

Des outils pour changer les pratiques

Ces constats nourrissent la conception d’outils concrets. À l’UNamur, au sein de l'Institut TRANSITIONS, l’équipe de recherche développe par exemple un jeu de société inspiré du Monopoly et du Trivial Pursuit, « où l’enjeu n’est pas de gagner, mais de s’exprimer sur ses droits », explique Lisa Salmon, qui a largement contribué à sa conception. L’équipe de recherche élabore également un carnet interactif combinant jeux, mots cachés et ressources pratiques, afin de permettre aux enfants de prolonger la réflexion suscitée par les animations à la maison. 

Chaque partenaire du projet développe actuellement ses propres dispositifs de recherche, avec l’objectif de co-créer, à terme, une œuvre artistique, un jeu de société, un serious game et des histoires interactives. Des fiches juridiques, principalement destinées aux enfants, seront également mises en ligne. Des formations, des modules d’e‑learning à destination des professionnels de l’enfance ainsi qu’un livre blanc de recommandations viendront compléter cet ensemble. Ce dernier s’adressera également aux enfants et aux décideurs politiques, avec l’ambition de transformer les enseignements de la recherche en changements concrets. L’ensemble de ces ressources sera rassemblé au sein d’un centre transfrontalier de compétences, dont la forme reste à définir.

Être étudiante-chercheuse : une expérience hors des sentiers battus

Étudiante chercheuse depuis 2024, Donaciene Quoirin s’est engagée dans le projet CAPACITI après avoir participé à la rédaction d’un article scientifique fondé sur des témoignages d’enfants, aux côtés de Géraldine Mathieu et Bee Marique (collaboratrice didactique). Elle est rejointe cette année par une autre étudiante : Lisa Salmon.

Toutes deux ont animé des séances en classe, conçu des outils pédagogiques et mené des recherches sur les procédures d’audition des enfants en droit belge.

Ce qui frappe Donaciene et Lisa, ce n'est pas seulement la richesse intellectuelle du projet, mais la réalité humaine qu'il révèle. Lors des animations dans les écoles, les enfants se livrent avec une facilité déconcertante. « En deux heures, ils abordent des sujets très sensibles », confie Donaciene. Lisa souligne quant à elle la dynamique de groupe : « Il arrivait que certains jugent ceux qui osaient s’exprimer. »

Une immersion dans la recherche qu’elles jugent très enrichissante et qu’elles espèrent poursuivre l’an prochain, voire après leurs études.

En savoir plus : Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit

Le projet de recherche CAPACITI (Participation, plAce et Pouvoir d’ACtIon des enfants dans la promoTion de leurs droIts) réunit 8 partenaires financiers et 19 partenaires méthodologiques actifs en Belgique, France, Allemagne et Luxembourg. Il est financé dans le cadre du programme Interreg Grande Région. Ses résultats définitifs et les outils développés seront diffusés dès février 2028.

Logos du projet Interreg Grande Région CAPACITI, logos EnMieux - co-financé par l'Europe et FWB,

Cet article est tiré de la rubrique "Eureka" du magazine Omalius #41 (Juin 2026).

Omalius 41