Qu'est-ce qui vous a donné envie de devenir économiste ?

L'événement décisif fut probablement la perte d'emploi de mon père lorsque j'avais onze ans. J'ai commencé à réfléchir aux conséquences du chômage : lorsqu'une famille perd son revenu, elle réduit ses dépenses, ce qui affecte d'autres familles à leur tour. Très tôt, je me suis demandé pourquoi le chômage existait alors que les modèles économiques semblaient prédire que les marchés devraient s'équilibrer.

 

L'économie était-elle avant tout une discipline intellectuelle pour vous ?

Pas vraiment. Mon intérêt venait surtout des problèmes humains. J'étais préoccupé par le chômage, mais aussi par les inégalités sociales et raciales. Je voulais comprendre ces phénomènes et contribuer, à ma manière, à leur résolution. Pour moi, l'économie n'a jamais été uniquement une affaire de chiffres ou de modèles. Elle devait permettre de mieux comprendre les difficultés auxquelles les individus sont confrontés dans leur vie quotidienne.

Vos études de mathématiques ont-elles influencé votre manière de faire de la recherche ?

Oui. Pendant mes études, j'ai suivi un cours de topologie qui m'a profondément marqué. Le professeur insistait sur une idée simple : avant de s'intéresser aux détails, il faut comprendre la structure générale d'un problème. Cette leçon m'a accompagné toute ma vie. J'ai toujours essayé de commencer par les grandes questions avant de chercher les outils permettant d'y répondre.

Vous avez souvent affirmé que l'économie devait dialoguer avec les autres sciences sociales. Pourquoi ?

Parce que les comportements économiques sont influencés par les croyances, les institutions, les normes sociales et la manière dont les individus se perçoivent eux-mêmes. Les modèles économiques sont utiles, mais ils ne suffisent pas à expliquer toute la réalité. Pour comprendre les décisions des personnes, il faut parfois regarder du côté de la psychologie, de la sociologie ou de l'histoire.

Votre séjour en Inde a-t-il joué un rôle important dans cette prise de conscience ?

Oui, profondément. Mon année en Inde a probablement été l'expérience la plus importante de mon parcours intellectuel. J'y ai découvert que le développement économique ne pouvait pas être réduit à une question de capital ou de travail. Les croyances, les institutions, les traditions et les interactions sociales jouaient un rôle essentiel. J'en ai retiré la conviction qu'une économie ne peut être comprise sans comprendre les personnes qui la composent.

Votre article The Market for Lemons a changé la manière dont les économistes voient les marchés. Quelle était l'idée centrale ?

Que l'information n'est pas répartie de façon égale entre les acteurs. Le vendeur en sait souvent davantage que l'acheteur. Cette asymétrie peut conduire à des dysfonctionnements importants et empêcher les marchés de fonctionner comme les modèles classiques le prévoient. Je ne m'attendais pas à ce que cette idée ait un tel impact. Pourtant, elle s'est révélée applicable à de nombreux domaines, de la finance à l'assurance en passant par le marché du travail.

Vous vous êtes ensuite intéressé aux normes sociales et aux équilibres multiples. Pourquoi ?

Certaines situations persistent simplement parce que chacun s'attend à ce que rien ne change. Les croyances collectives influencent les comportements, et les comportements renforcent ces croyances. Une société peut ainsi rester durablement enfermée dans un équilibre inefficace. Mon expérience en Inde, notamment l'observation du système des castes, m'a conduit à penser qu'il n'existe pas toujours un seul équilibre économique possible. Les attentes des individus et les normes sociales peuvent orienter durablement une société dans une direction particulière.

Vos travaux avec l’économiste Rachel Kranton ont conduit à l'économie de l'identité. Qu'apporte cette approche ?

Elle rappelle que les individus ne sont pas seulement motivés par l'argent ou les incitations matérielles. Ils agissent aussi en fonction de leur identité, de leur sentiment d'appartenance et des rôles sociaux auxquels ils s'identifient. Avec Rachel Kranton, nous avons voulu montrer que les comportements économiques dépendent également de la manière dont les personnes se définissent elles-mêmes et de ce qu'elles pensent devoir être. Cette approche permet de mieux comprendre des phénomènes aussi divers que la motivation au travail, la réussite scolaire, les discriminations ou encore les comportements collectifs.

Après toute une carrière de recherche, quelle leçon retenez-vous ?

Que l'économie est avant tout une science des personnes. Les marchés sont importants, mais ils ne peuvent être compris sans tenir compte des êtres humains qui les font fonctionner. Au fond, toutes mes recherches — sur le chômage, l'information, les normes sociales ou l'identité — sont nées de la même conviction : pour comprendre l'économie, il faut comprendre ce que les gens pensent, croient et vivent.

7 phrases-clé de George Akerlof

« Quand j’avais onze ans, mon père a perdu son emploi. »

« Commencez par comprendre la structure du problème. Ensuite, penchez-vous sur les détails. »

« L’Inde a changé ma façon de voir l’économie. »

« L’une des choses que j’ai apprises en Inde, c’est qu’il faut tenir compte de ce que pensent les gens lorsqu’on réfléchit à l’équilibre. »

« Le vendeur sait quelque chose que l’acheteur ignore. »

« L’identité influence le comportement. »

« L’économie commence par les gens. »

La carrière de George Akerlof peut être considérée comme un effort constant pour rapprocher l'économie de la réalité. Du chômage qui a marqué son enfance au développement de l'« économie de l'identité » plus tard dans sa vie, il n'a cessé d'inciter les économistes à aller au-delà des modèles abstraits et à accorder davantage d'attention au comportement humain. En réintroduisant les croyances, les normes sociales et l'identité dans l'analyse économique, il a contribué à transformer la discipline — et nous a rappelé que les économies sont, en fin de compte, créées par des personnes, et non par des équations.

George Akerlof a été interviewé lors de sa participation à la conférence ERINN 2026, organisée par les professeurs Guilhem Cassan et Catherine Guirkinger, de l’institut de recherche DeFiPP et du centre de recherche CRED, dans le cadre du projet IDnomics, une Action de recherche concertée (ARC) interuniversitaire financée par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). 

Catherine Guirkinger, George Arthur Akerlof, Guilhem Cassan
De gauche à droite : Catherine Guirkinger, Goerge Arthur Akerlof et Guilhem Cassan lors de la conférence ERINN 2026 à l'UNamur

Cet article est tiré de la rubrique "L'Invité" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026