Sire,
Bienvenue à l’Université de Namur. Merci de l’honneur que vous faites à nos trois institutions partenaires dans la formation des futurs enseignants : la Haute École Namur Liège Luxembourg (l’Henallux), représentée notamment par son Directeur-Président Benoit Dujardin, l’Institut Royal de Musique et de Pédagogie (l’IMEP), représentée par son directeur Guido Jardon, et l’Université de Namur, que j’ai le plaisir de représenter. Toute une série de collègues et d’étudiants de nos trois institutions se sont aussi joints à nous aujourd’hui. Lorsque nous avons discuté de votre venue avec le Lieutenant-Général Hart et son équipe, ils nous ont exprimé le souhait du Palais que la rencontre ne concerne pas uniquement l’université, mais mette en exergue des activités associant étudiants de l’université et de hautes écoles. C’est ainsi que nous avons proposé de vous parler de la nouvelle mouture de la formation des futurs enseignants et d’y associer également l’IMEP qui, avec l’Henallux et l’UNamur, forme les futurs enseignants de musique.
Pour nos trois institutions, former les enseignants qui accompagneront demain les élèves depuis les maternelles jusqu’à la fin du secondaire est un engagement sociétal. Comme vous le savez peut-être, Sire, notre enseignement belge est profondément inégalitaire. Nous qui accueillons les étudiants à la sortie du secondaire pour un parcours d’enseignement supérieur, nous le constatons depuis longtemps : nous faisons face à une grande disparité de préparation de ces jeunes qui n’arrivent pas dans l’enseignement supérieur avec les mêmes chances de réussite. Selon l’étude PISA de 2018, en Belgique, les jeunes issus des milieux socio-économiques les moins favorisés accusaient en moyenne un retard d’apprentissage de 3 années scolaires par rapport à ceux issus des milieux les plus favorisés. Des chercheurs ont utilisé les données de PISA pour construire un indice d’inégalité scolaire selon lequel ils ont classé les pays européens. La Flandre s’y classe 2ème et la Fédération Wallonie-Bruxelles, 5ème ! Il est des classements dans lesquels on préférerait ne pas bien performer… Ce système scolaire profondément inégalitaire contribue à perpétuer les inégalités de notre société, alors que l’école devrait donner à chacun, d’où qu’il vienne, quelle que soit son origine socio-économique, les meilleures chances dans la vie.
Nous ne pouvons évidemment pas baisser les bras face à ce constat, face à cette image maussade. De nombreux changements sont en route. Le Pacte pour un Enseignement d’excellence, lancé en 2017, est un premier pilier de la transformation de l’enseignement obligatoire. Notre université s’est considérablement impliquée dans les travaux qui ont amené à ces réformes, y apportant les compétences de nos chercheurs en pédagogie, en accompagnement de la réussite, en orientation scolaire ou dans les domaines d’apprentissage qui compose le tronc commun. Ce tronc commun est un élément central du pacte : il fixe un parcours d’apprentissage solide et commun à tous les élèves, de la 1ère maternelle à la 3ème secondaire afin de garantir l’acquisition de compétences essentielles dans 5 grands domaines qui associent matières classiques (comme le français, les mathématiques ou les sciences) avec des aptitudes plus techniques et manuelles ou une éducation artistique et culturelle ainsi que dans 3 domaines plus transversaux, comme la créativité, l’esprit d’entreprendre ou la capacité à poser des choix. La Réforme de la Formation Initiale des Enseignants, ou la RFIE, comme on l’appelle, est un deuxième pilier de cette transformation. Depuis son entrée en application, il y a 3 ans, elle exige que tous les futurs enseignants obtiennent un master en enseignement, qu’ils enseignent en maternelle, en primaire ou en secondaire. Est-ce à dire que l’on considère que les enseignants actuels ne sont pas suffisamment compétents, pas suffisamment investis ou qu’ils seraient responsables des inégalités de notre système éducatif ? Certainement pas… Mais le métier d’enseignant s’est considérablement complexifié. Nombre de jeunes enseignants, faute d’une bonne préparation aux enjeux multiples de leur métier, le quittent à peine arrivés. Selon les chiffres de la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2018, après une année d’enseignement, 10% des enseignants du fondamental et 26% des enseignants du secondaire avaient jeté l’éponge. Et après cinq années, ces chiffres montaient à 24% pour le fondamental et à 44% pour le secondaire… En cause également le manque de reconnaissance du métier et la précarité des situations professionnelles de début de carrière. Face à ces causes-là, nous, institutions d’enseignement supérieur, ne pouvons pas faire grand-chose, si ce n’est plaider pour une plus grande valorisation de ce métier essentiel pour la société et une plus grande stabilité des contrats de début de carrière. Mais par contre, nous avons une responsabilité : celle de former au mieux nos étudiants pour qu’ils appréhendent la plus grande partie des facettes de leur futur métier et soient ainsi préparés aussi bien que possible à accomplir leur mission d’enseignant. Dans ce but, nous associons dans les formations la transmission des résultats des recherches les plus récentes en sciences de l’éducation, en pédagogie, en psychologie, en sociologie, en didactique, en dynamique de groupe, à des pratiques de terrain aussi diversifiées que possible, sur lesquelles nous amenons les étudiants à réfléchir et à échanger ensemble. Ces échanges d’expérience contribuent à forger leur réflexivité mais aussi à adopter une vision collective de ce métier encore trop souvent vécu dans la solitude. C’est cela la force d’un partenariat entre université, haute école et école supérieure des arts. Faire dialoguer recherche et pratique au bénéfice de nos étudiants, en intégrant, dans une perspective d’amélioration continue et d’innovation, les nouveaux enjeux de l’école qui sont aussi les enjeux de la société. Je pense notamment à l’impact de l’intelligence artificielle, au développement de l’esprit critique face aux fake news, à l’inclusion dans une société de plus en plus diversifiée ou au changement climatique, thèmes qui seront abordés par les étudiants dans les ateliers qui vont suivre. Intégrer ces dimensions dans l’enseignement dès la maternelle est devenu indispensable.
Sire, nous le savons, notre monde vit une époque troublée. La démocratie est menacée dans des pays où on l’imaginait inébranlable. Lors de notre rentrée académique de septembre, le Père Provincial des jésuites, Thierry Dobbelstein, mettait en évidence les 3P qui la menacent : populisme, polarisation, post-vérité. Il soulignait l’importance de l’enseignement supérieur et de la recherche pour faire face à ces menaces. Ce combat ne commence pas aux portes de l’enseignement supérieur : il commence à l’école. Dans un article de 2007 (Glaeser et al. 2007), des chercheurs mettaient en évidence pourquoi la démocratie a besoin de l’éducation :
- Parce qu’elle est un déterminant de la culture citoyenne, l’éducation amenant une plus grande participation aux activités sociales ;
- Parce que les études historiques mettent en évidence que plus d’éducation mène à plus de démocratie, même si l’inverse n’est pas vrai ;
- Parce que l’école joue un rôle de socialisation propice à la solidarité et à l’engagement citoyen ;
- Parce que l’éducation est essentielle pour exercer des choix démocratiques.
Martin Lipset, grand sociologue et politologue américain considéré comme un des principaux théoriciens de la démocratie, le disait déjà en 1959 :
« Si nous ne pouvons dire qu’un plus haut niveau d’éducation est une condition suffisante pour la démocratie, les preuves à notre disposition suggèrent qu’il s’agit sans doute d’une condition nécessaire. »
Merci donc, Sire, de vous intéresser à notre projet pour l’éducation, pour les enseignantes et enseignants de demain, pour la société. Je tiens à remercier les équipes de nos trois institutions qui ont travaillé d’arrache-pied pendant plusieurs années pour mettre en place ce projet pédagogique important. Merci tout particulier à celles et ceux, enseignants, étudiants, personnel de support, qui se sont mobilisés ces dernières semaines, dans un délai très court, pour rendre cette visite aussi intéressante que possible. J’espère, Sire, qu’au terme de votre visite, vous partagerez notre enthousiasme !
Enfin, je voudrais clôturer ce mot d’introduction en rendant hommage aux étudiantes et étudiants de nos institutions qui s’engagent dans ce parcours : votre engagement au service de l’éducation contribuera à une société plus juste, plus soutenable et plus démocratique. Ce sont elles et eux qui prendront bientôt le relais dans les activités qui vous seront proposées, car, Sire, vous avez souhaité avant tout rencontrer nos étudiantes et étudiants. Mais avant que nous les accompagnions à l’étage pour la présentation de leurs projets, je vous propose de regarder une courte vidéo dans laquelle interviennent les doyenne et vice-doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation, faculté que nous avons créée à l’occasion de la mise en œuvre de la RFIE.