Cérémonie officielle de rentrée académique 2026-2027
Participer, coopérer, impacter
Mesdames et messieurs en vos titres et qualités,
Quel plaisir de vous voir si nombreux ce soir ! Vous représentez les différentes composantes de l’université – enseignants-chercheurs, étudiants, personnel administratif et technique – et de la société – mondes politique, diplomatique, culturel, associatif, judiciaire, religieux, enseignant, entrepreneurial et citoyen. Merci à toutes et tous de votre présence !
L’université ne se contente pas d’observer le monde, elle contribue à le transformer. Une rentrée académique est l’occasion d’expliquer comment nous assumons cette responsabilité devant notre communauté et devant nos partenaires. Mes collègues des autres universités ont presque déjà toutes eu l’occasion d’effectuer cet exercice. Je remercie les rectrice et recteurs, ainsi que les représentants de celles qui n’ont pas pu nous rejoindre, de leur présence ce soir.
Lors des rentrées académiques qui ont déjà eu lieu, chacune à leur manière, les universités ont souligné leur ouverture, leur capacité créative et d’innovation, leur volonté de collaborer et de transmettre, leur implication sociétale (1). Les différents témoignages qui vous ont été présentés aujourd’hui ne visent pas autre chose : mettre en évidence que notre université participe, coopère et a de l’impact. Pourtant, l’an dernier, je m’étais insurgée contre ce que je vivais comme une constante course à la justification dans un contexte de discrédit jeté sur les universités. Je déclarais : « En adoptant cette posture de justification, nous (…) cautionnons l’exigence de productivité économique, les obligations de résultats, l’évaluation par le prisme de l’utilité… Et nous participons au (…) détricotage d’un modèle universitaire remarquable, pilier de la démocratie. »
Je conserve cette conviction. Mais cela ne signifie pas rester immobiles. Notre société a besoin, plus que jamais, que tous les acteurs se retroussent les manches et unissent leur forces et perspectives complémentaires pour construire un avenir soutenable économiquement, socialement, environnementalement et démocratiquement. Nous le devons à la jeunesse représentée aujourd’hui, entre autres, par les collectifs étudiants.
C’est ainsi que nous nous sommes mis autour de la table avec AKT for Wallonia. Début avril, une cinquantaine de représentants des entreprises rencontraient les autorités des cinq universités à la Fondation Universitaire pour échanger les points de vue sur les collaborations entre nos deux mondes. Marius Gilbert et moi-même avons alors présenté d’une part la dynamique de valorisation à l’œuvre dans nos universités, d’autre part l’état des lieux de ces collaborations : quels obstacles surmonter, quelles opportunités saisir, quels instruments développer ? Depuis, nous avons échangé à plusieurs reprises avec les représentants d’AKT. Les deux parties sont convaincues de l’importance de ce dialogue dans le respect des missions et intérêts des acteurs entrepreneuriaux et universitaires. Nous allons poursuivre les travaux dans les mois qui viennent, tout d’abord pour mieux comprendre nos attentes et contextes particuliers. Nous identifierons des opportunités de collaboration de recherche ou de formation continue. Nous discuterons des stages en entreprise et de l’attractivité des filières STEM. Ceci nous permettra, à moyen terme, de construire une vision aussi convergente que possible des priorités pour la Wallonie et un soutien mutuel pour augmenter notre résilience face aux tempêtes actuelles et futures.
J’entends déjà parmi mes collègues de certaines facultés des frissons de désapprobation : « Ça y est, la rectrice nous a lâchés, elle nous vend au monde de l’entreprise. » Je vais les rassurer tout de suite : je n’ai pas changé de posture. Malgré la tendance à la spécialisation des universités, en particulier vers les sciences appliquées, je reste convaincue par un modèle d’université qui intègre recherches fondamentale et appliquée, et qui repose sur les trois grands secteurs disciplinaires que sont les humanités et les sciences sociales, les sciences et technologies, et les sciences de la vie et de la santé. Avec la liberté académique et le lien indéfectible entre enseignement et recherche, cette co-présence au sein de l’institution universitaire de différentes disciplines qui, à partir de leur excellence disciplinaire, s’interpellent mutuellement, est un des héritages de l’université humboldtienne qui fait la force de nos universités belges et européennes. Ce sont ces croisements réflexifs qui sont propices à la créativité et à l’innovation.
L’innovation est mon domaine de recherche et d’enseignement. Parmi les chercheurs qui m’inspirent, tant comme chercheuse que comme rectrice, d’ailleurs, il y en a deux dont j’aimerais brièvement évoquer les travaux avec vous ce soir : Teresa Amabile (2), tout d’abord, Professeure Émérite de la Harvard Business School, et James March(3), qui fut professeur à Stanford.
Ces deux chercheurs se sont intéressés aux comportements organisationnels favorisant la créativité et l’apprentissage, sources d’innovation, et je vais vous inviter à me suivre dans leurs pas pour la suite de ce discours de rentrée.
La créativité, boostée par la motivation intrinsèque, mais aussi conditionnée à un environnement favorable
Teresa Amabile est connue pour avoir mis en évidence dès les années 80 l’importance de la motivation pour déclencher la créativité des personnes. Et pas n’importe quelle motivation : la motivation intrinsèque (Amabile, 1983), liée à l’intérêt voire la passion que la personne porte à son travail, à son domaine d’expertise. Mais elle a aussi montré que cette motivation nécessite, pour se maintenir et se développer, de bénéficier de conditions favorables (Amabile et al., 1996) : une culture soutenant la créativité, un leadership qui en reconnaît l’importance et comprend que l’erreur est source d’apprentissage, un cadre de travail ancré dans l’autonomie et la confiance, ainsi que des interlocuteurs aussi diversifiés que possible qui questionnent et encouragent…
Les défis de notre temps réclament de manière urgente des solutions créatives, en dehors des sentiers battus. Nos universités regorgent de chercheurs d’excellence passionnés par leurs domaines respectifs. Encore faut-il qu’ils trouvent les conditions nécessaires à faire avancer leurs projets : de la confiance au lieu de contrôles bureaucratiques, de la reconnaissance au lieu de propos méprisants, de l’autonomie pour donner libre cours à leur créativité, des moyens en suffisance pour investir dans le futur, des interlocuteurs bienveillants – entrepreneurs, gouvernements, services publics, citoyens – pour construire ce futur ensemble. Ce sont les conditions essentielles de la motivation génératrice de créativité. Car à force de vents contraires, la passion s’essouffle.
Il en est de même pour nos étudiants, les forces vives et les citoyens de la société de demain. La morosité ambiante entame leur motivation, d’autant plus quand certains dénigrent la valeur des diplômes d’université, qui pourtant exigent un travail acharné. Chaque année, nous diplômons des milliers de jeunes compétents et prêts à déployer leur potentiel créatif. Encore faut-il que la société écoute leurs attentes et souhaite mettre en œuvre leurs visions du monde, que les employeurs qui les accueillent après leurs études prêtent attention au vent de fraîcheur qu’ils apportent et osent se remettre en question à la lumière des interpellations de leurs nouvelles recrues.
L’UNamur ne fait pas exception. Nous ne capitalisons pas assez sur le potentiel créatif du personnel et des étudiants. Face à la pression budgétaire qui est devenue la nôtre, nous avons décidé de solliciter les idées de toute la communauté pour dégager de nouvelles recettes et mieux maitriser les dépenses. Cette mobilisation ne remplacera évidemment pas les grands projets structurants déjà engagés en matière d’immobilier, de soutien technologique ou de mutualisation de toutes sortes. Mais elle nous permettra d’avancer ensemble, unis et créatifs. Comme le dit Teresa Amabile, les petites victoires « enflamment la joie, l’engagement et la créativité au travail » (Amabile et Kramer, 2011).
Mesdames et Messieurs, en ce début d’année académique, je nous souhaite de la motivation, de la créativité, et beaucoup de petites victoires.
Exploration et exploitation au service de l’innovation
Passons à James March, maintenant. March (1991) explique qu’une organisation s’adapte à son environnement grâce à une double dynamique d’apprentissage. D’une part, elle améliore continuellement ses processus, sa qualité, ses relations clients... C’est ce qu’il appelle l’exploitation. Cette dynamique d’amélioration continue suffit en général en contexte de stabilité. Mais elle ne prépare pas l’organisation à faire face aux grands bouleversements. Pour cela, il faut faire appel à l’exploration : envisager des scénarios futurs, potentiellement très différents de ce que l’on connait, et construire les compétences nécessaires à la survie dans un monde en changement.
Ce que March montre également, c’est que l’exploitation et l’exploration nécessitent des compétences et des comportements différents. Pour bien exploiter ses atouts actuels, il faut analyser, planifier, mesurer, évaluer et améliorer. L’exploration, quant à elle, demande de s’égarer, de vagabonder, de tester, d’échouer, de rebondir, d’oser…
Nos universités sont en tension entre ces deux modes de fonctionnement. D’un côté, dans une logique d’exploitation optimisée et rationnalisée, il leur est demandé toujours davantage de preuves de conformité, de justifications d’activités, de démonstrations d’impact, tant en enseignement qu’en recherche. L’on peut comprendre que notre mission de service public exige de nous une responsabilité sans faille vis-à-vis de la société et des étudiants. Mais la machine bureaucratique entame toujours plus notre temps d’exploration. Car enseigner et chercher à l’université, c’est explorer. Explorer pour construire les connaissances de demain. Connaissances qui sont transmises aux étudiants, dans des enseignements qui les préparent au mieux aux réalités qui seront les leurs dans le futur. Connaissances qui sont l’embryon de recherches plus appliquées, transcrites en innovations dans des projets avec les entreprises ou avec d’autres acteurs de la société.
Si la société veut construire les conditions de sa résilience dans le monde troublé qui est le nôtre, elle doit fournir à l’université le cadre nécessaire pour jouer son rôle d’exploratrice des futurs. Loin d’une planification technocratique qui les transformerait en fournisseurs de connaissances répondant à des cahiers des charges préétablis – ce que ferait très bien une IA, soit dit en passant –, nos chercheurs doivent pouvoir s’égarer, vagabonder, échouer, rebondir. Nos étudiants, pour développer leur potentiel d’innovateurs et d’entrepreneurs face à ce futur complexe et incertain, ont également besoin d’apprendre à s’égarer, vagabonder, échouer et rebondir. Luc de Brabandere écrivait récemment à propos de l’IA et de son potentiel créatif : « L’erreur est la condition de la créativité. L’oubli est la condition de la pensée. Or une machine n’oublie pas. Elle stocke, elle calcule, elle restitue. Elle ne pense pas. »
Mesdames et messieurs, en ce début d’année académique, je nous souhaite d’oser nous égarer, nous tromper, oublier pour trouver l’essentiel et entreprendre ensemble le monde de demain.
Créativité et innovation demandent un leadership adapté
Dans une troisième et dernière référence à ces auteurs qui m’inspirent, j’aimerais parler de leadership. Tant Amabile que March ont essayé de comprendre les modalités de leadership qui développent au mieux la créativité, l’innovation et l’exploration. Amabile (1996, 2011) parle de leaders qui encouragent en évitant les pressions excessives, soutenant ainsi la motivation intrinsèque, de leaders qui laissent de l’autonomie et de la liberté d’action pour que la créativité s’exprime au mieux, de leaders qui acceptent l’échec et favorisent dès lors la sécurité psychologique propice au travail créatif.
March, quant à lui, s’est notamment inspiré de grandes œuvres littéraires (4) pour comprendre les mécanismes du leadership. Ses analyses mettent en évidence trois comportements qui soutiennent l’exploration : le premier est l’encouragement de la déviance utile, où l’exploration d’idées déviantes ou a priori inefficaces est favorisée ; le deuxième est l’action guidée par le sens, qui permet de faire face à l’incertitude par la beauté de l’action et le plaisir du devoir accompli, et le troisième est le leadership ordinaire, en contrepied du leader héroïque. March nous dit, je cite : « La plupart des changements dans les organisations n’aboutissent pas grâce à des efforts dramatiques ou des actions héroïques, mais plutôt par le biais d'individus ordinaires faisant des choses ordinaires avec compétence. »
March invite les leaders à être à la fois plombiers et poètes. Des plombiers, des artisans, osant mettre les mains dans le cambouis, veillant à comprendre la réalité des personnes de terrain, ce qui leur permet d’organiser et de répartir les ressources avec justice et clairvoyance. Des poètes qui imaginent, donnent du sens, inspirent et insufflent espoir et motivation. Des leaders parlant et agissant avec authenticité, en laissant transparaitre leur souci de l’autre et leur propre vulnérabilité (Westover, 2025), à l’opposé de postures péremptoires, stigmatisantes ou vindicatives…
Mesdames et messieurs, en ce début d’année académique, je nous souhaite, à chacune et à chacun, quel que soit notre rôle, d’être des plombiers et des poètes pour emmener, avec humilité et compétence, la société et notre jeunesse vers un meilleur futur.
Pour conclure, j’affirme que l’Université de Namur veut continuer à participer à la dynamique wallonne, européenne et internationale, qu’elle est ouverte à coopérer avec les autres acteurs de la société pour faire face aux grands défis de notre temps, et qu’elle est convaincue qu’ensemble, nous pouvons impacter le monde et infléchir les situations préoccupantes – économiques, sociales, environnementales, démocratiques – qui nécessitent tant des actions urgentes qu’une vision à long-terme. Cependant, il est indispensable, pour concrétiser ces ambitions, que nous puissions déployer notre créativité dans les meilleures conditions, que nous soyons reconnus et encouragés dans notre mission d’exploration des futurs et que nous puissions compter, à tous les niveaux, sur un leadership de plombiers et de poètes.
Sur ces mots, avec espoir et enthousiasme, je déclare l’année académique 2026-2027 ouverte.
Annick Castiaux, 24 septembre 2026
Références
- Amabile, T. M. (1983). The Social Psychology of Creativity: A Componential Conceptualization. Journal of Personality and Social Psychology, Vol. 45(2), pp. 393-399.
- Amabile, T. M., R. Conti, H. Coon, J. Lazenby, M. Herron (1996). Assessing the Work Environment for Creativity. Academy of Management Journal, Vol. 39(5), pp. 1154-1184.
- Amabile, T. M. et S. J. Kramer (2011). The Power of Small Wins. Harvard Business Review, May 2011.
- March, J. G. (1991). Exploration and Exploitation in Organizational Learning. Organization Science, Vol. 2(1), pp. 71-87.
- March, J. G. et T. Weil (2009). On Leadership. John Wiley & Sons.
- Westover, J. H. (2025). Leadership as Plumbing and Poetry: Why March’s Counterintuitive Insight Matters More Than Ever. Human Capital Leadership Review, Vol. 27(4).
Notes
- Le lundi 14 septembre, à l’UCLouvain, Françoise Smets inaugurait la série de ces cérémonies de rentrée en soulignant l’importance de questionner le monde pour éclairer la société. Vendredi dernier, Annemie Schaus plaçait sa cérémonie de rentrée sous la thématique de la relation entre Arts et Sciences, avec l’octroi de quatre doctorats honoris causa inspirants dans le domaine de la littérature. Avant-hier, c’était au tour d’Anne-Sophie Nyssen de faire passer ses messages à la rentrée de l’ULiège, en parlant de Lucidité, Courage, Créativité. Elle a mis en évidence que, face aux basculements qui nous attendent, l’université s’engage avec lucidité, courage et créativité. Dans quelques jours, c’est mon nouveau collègue Laurent Lefebvre qui clôturera la série des rentrées universitaires à l’UMons, en reprenant le flambeau de Philippe Dubois, avec un thème de rentrée dédié à la Transmission, évident étant donné le passage de relais qui s’opérera.
- Teresa Amabile est une psychologue américaine dont les travaux se sont concentrés sur les facteurs favorisant la créativité, tant au niveau des individus, des équipes que des organisations. Elle a en particulier mis en évidence l’importance de la motivation intrinsèque, de l’expertise de domaine et des compétences créatives pour que la créativité d’un individu soit effective. Elle a aussi montré que la créativité est sociale, les interactions dans une équipe diversifiée permettant d’atteindre bien plus que la somme des créativités de individuelles. Elle a mis en évidence que certains comportements organisationnels sont plus favorables que d’autres à la créativité, que certaines formes de leadership favorisent davantage les dynamiques créatives. Elle a ainsi démontré que certains contrôles externes – évaluation excessive, surveillance, compétition, deadlines et attentes de récompenses – réduisent la motivation intrinsèque et, par conséquent, la créativité.
- James March est un économiste et sociologue américain dont l’œuvre a pour point focal l’apprentissage des organisations. Il est beaucoup cité dans la recherche sur les dynamiques d’innovation, car, finalement, innover est la conséquence de nos apprentissages. Nous apprenons face à nos erreurs, à nos problèmes, à nos défis, et nous construisons sur cette base de nouvelles stratégies d’adaptation qui peuvent être de simples améliorations comme des innovations plus radicales. Ceci vaut pour l’économie comme pour tous les autres domaines de la société humaine, et ceci s’applique à toutes les échelles : l’individu, l’organisation, la région, la société. Les écrits de James March se baladent entre économie, management stratégique, science politique, sciences de l’éducation, psychologie et poésie. Chacune de ses contributions me semble nous offrir une piste de réflexion concernant notre capacité à nous mobiliser collectivement pour une Wallonie et une Europe plus innovante.
- March s’est en particulier inspiré des œuvres suivantes : Don Quichotte (M. de Cervantes) (« Yo sé quién soy », être guidé par l’identité et les valeurs plutôt que par les conséquences), Guerre et Paix (L. Tolstoï) (la force du héros ordinaire), Othello (W. Shakespeare) (le tiraillement entre le devoir et la sphère intime) et Sainte Jeanne (G. B. Shaw) (la valeur de l’hérésie, des idées radicalement innovantes, au risque de l’incompréhension ou de l’exclusion). Ce travail a donné lieu au livre « On Leadership » publié avec Thierry Weil, de Mines ParisTech.