Composé de chercheurs en linguistique et en littérature, l'Institut du Langage, du Texte et de la Transmédialité (NaLTT) constitue un espace interdisciplinaire de recherches diachroniques et synchroniques portant sur les pratiques communicatives verbales et multimodales qui se manifestent dans, sont formées et/ou régulées par la culture et la société.

Points forts

NaLTT réunit des chercheurs spécialisés dans l’étude des attitudes, des contacts et des conflits linguistiques, de la politique et de la planification linguistiques, du discours rapporté et de l’expression du point de vue, ainsi que dans l’étude de la multimodalité. L’analyse linguistique des langues signées sur des données de corpus constitue l’une des originalités de NaLTT au sein du LSFB Lab.

Dans le domaine littéraire, NaLTT fédère les travaux de spécialistes des biographies littéraires, de la théorie de la littérature, de la littérature du Moyen Âge, de la littérature missionnaire, de l’édition de textes, de la sociologie de la littérature et de la théorie de la traduction.

NaLTT propose aux doctorants un environnement de recherche stimulant et convivial. Il se veut un incitant pour le développement des collaborations entre chercheurs juniors et seniors et un espace de formation (continue) à la recherche.

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Post-vérité : et si la vérité n’était plus la question ?

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Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme. Le réchauffement climatique ne serait qu’un phénomène naturel. Les immigrés mangeraient les chats du voisinage. Ces affirmations ont toutes un point commun : elles ont été démenties par les faits. Pourtant, elles continuent de circuler, d’être partagées et parfois d’influencer les urnes. Plus étonnant encore, certaines sont relayées par des personnalités occupant les plus hautes fonctions politiques. Que devient notre rapport à la vérité lorsque l’opinion se présente comme un savoir, que l’humour brouille les intentions et que l’information se propage sans passer par les intermédiaires traditionnels ? Pour comprendre ces transformations, quatre chercheurs de l’UNamur croisent leurs regards. Derrière les débats sur les fake news, ils voient se dessiner une évolution plus profonde : la vérité continue d’importer, mais elle ne suffit plus toujours à convaincre.

foule de gens - post vérité

« Il n’y a pas de définition consensuelle arrêtée de la post-vérité », prévient Olivier Sartenaer, directeur du Département de sciences, philosophies et sociétés et membre de l’Institut ESPHIN (Espace philosophique de Namur). Il préfère décrire quatre évolutions qui, ensemble, dessinent le phénomène.

Premier constat : notre rapport aux consensus établis se fragilise. Des idées autrefois marginales bénéficient aujourd’hui d’une visibilité inédite grâce aux réseaux sociaux. Deuxième transformation : la frontière entre opinion et savoir tend à s’effacer. « L’opinion de tout un chacun vaut connaissance. » Troisième changement : le mensonge a perdu une partie de son coût symbolique. « Jusqu’à récemment, quand une personnalité politique était prise à mentir éhontément, elle devait en payer un prix, électoral ou symbolique. Aujourd’hui, mentir peut même devenir une sorte de badge d’honneur. »

La quatrième transformation, la plus subtile, touche à ce que les philosophes appellent le baratin. « Si le menteur connaît la vérité et la dissimule, le baratineur produit du discours pour séduire, faire peur ou convaincre, indépendamment de la question de savoir si c’est vrai. » Ainsi, quand Donald Trump affirme qu’il faudrait boire de l’eau de Javel pour soigner la COVID, le plus important n’est peut-être pas le contenu de la proposition. « Dire cela  le positionne contre les élites et fait parler de lui. Est-ce que c’est vrai ? Il ne se pose même pas la question. »

Olivier Sartenaer explique l’émergence de la post-vérité par le « déluge épistémique », cette surabondance d’informations véhiculée notamment par les technologies numériques. Nos capacités critiques ne se sont pas nécessairement affaiblies, mais l’environnement dans lequel elles s’exercent est devenu infiniment plus complexe. Cette complexité interpelle également le droit.

Olivier Sartenaer
Olivier Sartenaer

Le droit face aux désordres de l’information

Si la post-vérité n’est pas une catégorie juridique en soi, Alejandra Michel, chercheuse au CRIDS (Centre de recherche en Information, droit et société), au sein de l’Institut NaDI (Namur Digital Institute), aborde le phénomène à travers ce que l’on appelle les désordres de l’information. Une première distinction éclaire les mécanismes à l’œuvre : la mésinformation désigne une information erronée diffusée sans intention de tromper, la désinformation suppose au contraire une intention de manipuler, et la malinformation  se fonde sur une information vraie, mais sortie de son contexte ou utilisée pour nuire. Dans la pratique, ces catégories restent toutefois difficiles à distinguer. Une fausse information produite intentionnellement peut être reprise de bonne foi par des milliers de personnes qui la croient authentique, et son statut change alors au fil de sa circulation.

Pour le droit, l’enjeu est d’autant plus délicat que la liberté d’expression protège à la fois celui qui s’exprime et celui qui reçoit l’information. Faut-il sanctionner les auteurs de fausses informations ? Pas si simple : la pénalisation pourrait se retourner contre les journalistes, les lanceurs d’alerte ou ceux qui diffusent des informations dérangeantes pour les pouvoirs en place. 

Alejandra Michel s’intéresse dès lors davantage au droit de recevoir une information de qualité sans obligation absolue de vérité, mais avec une exigence de tendre vers l’exactitude et de respecter les règles encadrant la collecte et la diffusion de l’information. 

Du côté du droit européen, le Digital Services Act agit sur l’environnement informationnel lui-même, notamment en imposant aux grandes plateformes numériques des mesures de modération, de transparence et d’adaptation des systèmes de recommandation.

Alejandra Michel
Alejandra Michel

La lutte contre la désinformation ne peut donc être uniquement juridique. Elle passe aussi par l’éducation aux médias, le soutien au journalisme de qualité et la protection du pluralisme. Reste une question que le droit ne résout pas : quand plus personne ne semble prendre la vérité comme référence commune, qu’est-ce qui fonde encore la crédibilité de quelqu’un ?

L’authenticité, nouvelle monnaie de la crédibilité

Une partie de la réponse se joue dans l’humour, devenu un mode de communication dominant sur le web. Pour Fanny Barnabé, chargée de cours au CRIDS/NaDI, mèmes, détournements, trolling et shitposting occupent une place si importante dans les cultures numériques qu’ils brouillent, eux aussi, notre rapport à la vérité. 

Dans l’ironie classique, le locuteur dit le contraire de ce qu’il pense tout en laissant à son interlocuteur assez d’indices pour saisir le sens réel du message. L'ironie a aujourd'hui perdu son caractère transgressif parce qu'elle est devenue omniprésente. Pour continuer à surprendre, les internautes ont alors développé de nouveaux niveaux d'ambiguïté. Aujourd’hui, les frontières sont brouillées : « On ne sait plus si l’énoncé est ironique, sincère ou partiellement les deux. » C’est ce qu’on appelle la post-ironie.

La crédibilité d’un créateur de contenu ne repose dès lors plus sur son rapport à la vérité, mais sur son authenticité. Fanny Barnabé observe ce glissement sur la plateforme de streaming Twitch où la relation entre streamer et communauté tient au sentiment d’un lien direct et sincère : maladresses, réactions spontanées et personnalité affichée y valent davantage que l’exactitude.

Pour Fanny Barnabé, la vraie question est alors peut-être de savoir s’il reste possible d’être sérieux sur Internet. Sur Twitch, le renversement est devenu si total qu' « il arrive que les utilisateurs précisent explicitement qu'ils parlent sérieusement. On ne signale plus qu'un message est ironique. C'est le premier degré qu'il faut désormais annoncer. »

Fanny Barnabé
Fanny Barnabé

Quand l’authenticité devient un argument politique

On retrouve exactement ce mécanisme en politique. Des personnalités comme Donald Trump ou Elon Musk utilisent désormais mèmes, provocation, trolling et références à la culture du gaming pour s’adresser directement à leur public. La post-ironie leur offre une protection rhétorique puissante. Des propos graves peuvent être formulés sur le mode de la plaisanterie et, si la réaction est négative, il suffit de répondre « c’était pour rire ». 

Pour Arthur Borriello, professeur de sciences politiques à l’UNamur et chercheur de l’institut Transitions, la crédibilité en politique se mesure de la même manière que sur Twitch : à l’authenticité perçue plutôt qu’à la véracité. « Trump peut se permettre de passer pour un menteur ou un farfelu. L’important, c’est qu’il apparaisse comme authentique », explique le politologue. L’insulte, l’extravagance et la transgression des normes de langage deviennent ainsi des marqueurs de proximité avec les gens ordinaires, par opposition au discours policé des élites.

Arthur Boriello
Arthur Boriello

L’authenticité ne promet pas la vertu, elle promet la proximité. Être du côté des gens ordinaires, avec leurs défauts, leurs colères et parfois même leurs transgressions. Face à Hillary Clinton, Trump déclarait en substance : oui, le système de Wall Street est corrompu, puisque j’en fais moi-même usage. Il ne promettait pas d’y mettre fin, il promettait d’être authentique. 

Le politologue va plus loin. Il remet en question l’idée même que la politique serait une affaire de vérité. « Le discours politique n’est pas un discours de vérité. Ce n’est pas sa visée. » Sa force réside plutôt dans sa cohérence interne et sa capacité à donner sens à une expérience vécue. Le trumpisme, par exemple, relie dans un même récit dégradation économique, chômage, immigration et sentiment de déclin américain. « Les immigrés mangent-ils des animaux domestiques ? Peu importe que cette affirmation soit vraie ou fausse. L’important est que ça s’articule avec l’ensemble des éléments dans ce récit cohérent », résume le politologue.

Ce que coûte le brouillage du vrai

Pour Olivier Sartenaer, les conséquences de ce nouveau rapport à la vérité ne sont pas que rhétoriques. « Si on prétend par exemple que les recommandations du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sont juste une religion d’écologistes bobos et qu’on préfère le bon sens populaire favorable aux centrales à charbon, on crée un climat qui devient inhabitable. » Le problème ici n’est pas seulement de se tromper sur un phénomène scientifique, c’est de choisir de ne pas tenir compte des connaissances disponibles alors que les conséquences sont prévisibles.

Le même mécanisme est à l’œuvre dans les débats sur la vaccination. Quand les connaissances scientifiques cèdent la place au « bon sens » ou aux convictions politiques, les décisions collectives peuvent avoir des conséquences dramatiques. « La recrudescence de la rougeole aux États-Unis est directement liée à la diffusion de doutes sur les vaccins. Aujourd’hui, des enfants meurent d’une maladie qui avait pourtant été enrayée depuis très longtemps », regrette le philosophe. 

Au-delà des erreurs de décision, c’est la possibilité même de faire société qui est en jeu. « Pour discuter, pour s’entendre, il faut un monde commun. Si on polarise à l’extrême, on perd ce monde commun. On ne peut plus ni se comprendre ni agir ensemble. »

Répondre autrement

Au-delà des fake news ou des théories du complot, la post-vérité et la post-ironie révèlent donc une transformation profonde de notre rapport au monde commun. Authenticité contre-expertise, humour qui brouille les intentions : la question devient moins celle du vrai que celle de la confiance. D’où l’importance, pour les chercheurs, de reconstruire des espaces communs à travers une information de qualité, une éducation aux médias, une société civile vivante, des lieux de débat, des récits collectifs. Car sans monde commun, il devient difficile non seulement de s’accorder sur les faits, mais de faire société. Reste une dernière question proprement politique : peut-on seulement combattre ce brouillage à coups de vérité ? Arthur Borriello pense que non, et l’explique en encadré.

Arthur Borriello : « Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie »

Pour le politologue Arthur Borriello, il faut d’abord prendre ses distances avec deux notions devenues omniprésentes. « Les concepts de post-vérité et de populisme jouent aujourd’hui le même rôle dans le débat public : celui de concepts-valises qui permettent de désigner très largement des évolutions politiques, sans toujours les analyser avec la précision qu’elles méritent. »

La définition dominante du populisme repose sur une opposition entre un « peuple vertueux » et des « élites corrompues », ce qui conduit à qualifier de populistes des mouvements très différents, y compris ceux d’extrême droite. Dans son ouvrage « Populisme, le mal nommé », le politologue défend une conception qu’il reconnaît minoritaire selon laquelle le populisme est avant tout un moment démocratique, porté par une volonté d’approfondir la démocratie et de rendre davantage de pouvoir au peuple. « Cette définition exclut de facto l’extrême droite, qui ne cherche pas à approfondir la démocratie, mais à restreindre le champ de ceux qui en bénéficient. »

Mais pourquoi cette promesse de rendre le pouvoir au peuple est-elle utilisée par de nombreux mouvements politiques, y compris l’extrême droite ? Elle répond à une expérience bien réelle. De nombreux citoyens ont le sentiment d’avoir perdu une partie de leur capacité à peser sur les décisions politiques. Arthur Borriello l’explique par la désintermédiation observée depuis les années 70 : partis, syndicats et associations, qui permettaient traditionnellement de transformer des préoccupations individuelles en revendications collectives, ont perdu de leur importance.

La force du discours politique repose donc davantage sur sa capacité à donner sens à une expérience vécue et sur sa cohérence interne. Cette lecture le conduit à relativiser l’efficacité d’une stratégie qui consisterait uniquement à « fact-checker » les discours de l’extrême droite. Il l’illustre par un exemple volontairement radical : « Face à Hitler qui affirmait que les Juifs étaient la cause de tous les maux, un fact-checking aurait-il enlevé de la force à ce discours ? Certainement pas. Le seul moyen de lutter contre ce type de discours, c’est de proposer un autre récit suffisamment convaincant, qui résonne avec l’expérience concrète des gens. Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie. »

Concrètement, Arthur Borriello plaide pour la reconstruction d’espaces d’intermédiation : associations, organisations collectives, lieux de débat et de mobilisation qui permettent aux citoyens de retrouver une capacité d’action et de représentation. La Belgique francophone offre à cet égard un élément de réflexion intéressant. Alors que l’extrême droite progresse fortement dans plusieurs pays européens, elle y reste jusqu’ici relativement marginale. Une résistance qu’il met notamment en relation avec la persistance d’un tissu associatif dense et avec l’ancrage local de certaines formations politiques, comme le PTB à travers ses organisations de jeunesse, maisons médicales, etc. 

La réponse à l’extrême droite ne se joue donc pas uniquement dans le champ de la véracité de l’information. Elle se joue aussi dans la capacité d’une société à créer du lien et à proposer des récits collectifs dans lesquels chacun peut se reconnaitre. 

Pour aller plus loin

La vérité en crise : désinformation, pensée critique, droit à l’information

Ouvrage collectif à paraître à l’automne 2026 aux éditions Larcier Intersentia. Cet ouvrage rassemble plusieurs contributions, notamment des textes d’Alejandra Michel et de Fanny Barnabé.

Arthur Borriello, Populisme : le mal nommé

Éditions de l’Université de Bruxelles, collection « Débats ».

Dans cet essai, le politologue interroge les usages contemporains de la notion de populisme et propose une lecture critique d’un concept devenu omniprésent dans le débat public.

Denis Saint-Amand, Contrer le rire fasciste. Trolling et résistance

Éditions Rue de l’Échiquier, collection « Les Incisives ».

Une analyse des usages politiques de l’humour, du trolling et des cultures numériques, ainsi que des formes de résistance qu’ils peuvent susciter.

Denis Saint-Amand est chercheur qualifié du FNRS à l’UNamur et président du Namur Institute of Language, Text and Transmediality (NALTT)

« Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme » : La thématique des fakenews dans le domaine de la santé et en particulier de la vaccination était un des sujets abordés lors de la Cérémonie officielle de rentrée académique 2026 de l'UNamur. Retrouvez cette intervention en vidéo.

Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026

Du XVIe siècle à aujourd'hui : deux professeurs de l'UNamur décryptent ce que les livres de l’imprimeur-éditeur Christophe Plantin ont encore à nous apprendre

Langues et littératures classiques
Histoire
Littérature
Histoire

Coordonné par deux professeurs de l'UNamur, un ouvrage collectif rassemble les travaux de 18 chercheurs autour d'une cinquantaine d'ouvrages rares, sélectionnés parmi les plus de 900 éditions de Christophe Plantin conservées à l'Université. Soutenu par la Fondation d'utilité publique Institut Moretus Plantin, ce projet marque une première étape avant le lancement, dès septembre, d'une nouvelle recherche sur le multilinguisme et les pratiques de traduction dans les éditions de l'imprimeur anversois. 

Pierre Assenmaker et Valérie Leyh
Pierre Assenmaker et Valérie Leyh

Avec ses 905 éditions sorties des presses de Christophe Plantin, la Bibliothèque universitaire Moretus Plantin (BUMP) de l'UNamur abrite aujourd'hui l'une des plus importantes collections plantiniennes de Belgique. La plus importante est conservée au Musée Plantin-Moretus à Anvers, installé dans l'ancienne maison et imprimerie de Christophe Plantin. Cette richesse patrimoniale s'est considérablement étoffée en 2020, lorsque la collection constituée par Philippe de Dorlodot, grand collectionneur privé d’éditions plantiniennes, a été donnée à la Fondation Roi Baudouin, avec le souhait qu'elle soit conservée à l'UNamur. Un ensemble exceptionnel qui a déjà fait l’objet de l’édition d’un catalogue et qui a donné naissance à un ouvrage collectif consacré à l'héritage de ce grand imprimeur de la Renaissance. 

“Tout a commencé par un coup de téléphone du Pôle Patrimoine de la BUMP, qui souhaitait organiser une exposition consacrée à Christophe Plantin à l’occasion du 500e anniversaire de sa naissance en 2020", se souvient Pierre Assenmaker, professeur de langue et littérature latines à l'UNamur et codirecteur scientifique de l'ouvrage. Avec Valérie Leyh, professeure de littérature germanophone qui dispense également un cours d’histoire du livre, ils imaginent alors une collaboration autour de cette figure majeure de l'imprimerie européenne. Mais l'initiative a rapidement pris une autre dimension. “En voyant l’ampleur de cette collection, nous nous sommes dit qu'il fallait aller plus loin qu’une simple exposition”, souligne Valérie Leyh. “D’où l’idée de réaliser un ouvrage qui mette en valeur cette collection exceptionnelle conservée à l'UNamur.” 

L'ouvrage rassemble ainsi les contributions de 18 chercheurs, issus de l'UNamur et d'autres institutions en Belgique et aux Pays-Bas. La collection ayant déjà fait l'objet d'un catalogue exhaustif, publié avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin, les auteurs ont choisi une approche thématique : comprendre comment Christophe Plantin est devenu, au XVIe siècle, l'un des imprimeurs les plus influents d'Europe. “Nous avons essayé d'identifier les différents facteurs de cette réussite”, explique Pierre Assenmaker. “Par son réseau d'humanistes mais aussi son incroyable sens des affaires, Christophe Plantin savait adapter ses livres à des publics différents, varier les formats, les langues, les illustrations. Il avait déjà cette capacité à penser plusieurs versions d'un même ouvrage selon les attentes de ses lecteurs.” 

“Nous avons essayé d'identifier les différents facteurs de cette réussite”

Les livres, témoins de plusieurs siècles d'histoire

Étudier les 905 ouvrages conservés à la BUMP aurait été un travail titanesque. Les chercheurs ont dû faire des choix. “Nous avons analysé une cinquantaine d’ouvrages qui nous semblaient les plus parlants”, poursuit Pierre Assenmaker. “Certains se distinguent par leur rareté, d'autres par leur beauté ou parce qu'ils illustrent particulièrement bien les stratégies éditoriales de Plantin. Forcément, toute sélection implique des renoncements et il reste encore énormément de trésors qui mériteraient d'être étudiés.” Les chercheurs ont également pu comparer plusieurs exemplaires d'une même édition. “Certains livres ont appartenu à plusieurs collectionneurs. D'autres ont été annotés au fil des siècles”, ajoute Valérie Leyh. “Ces notes manuscrites permettent de suivre la circulation des livres et de comprendre comment ils ont été utilisés ou transmis.”

 “Ces notes manuscrites permettent de suivre la circulation des livres et de comprendre comment ils ont été utilisés ou transmis.”

Au-delà des textes eux-mêmes, les chercheurs se sont aussi intéressés à l'objet-livre. Si l’on choisit aujourd’hui entre un grand format et un format poche, à la Renaissance, les possibilités étaient bien plus nombreuses. Au XVIe siècle, les livres étaient souvent vendus en cahiers non reliés. L'acquéreur décidait ensuite de la reliure, plus ou moins luxueuse, et pouvait même choisir d'ajouter certaines illustrations. Chaque exemplaire devenait alors un objet unique. De plus, comme le souligne Valérie Leyh, un même texte pouvait être décliné en plusieurs langues, avec ou sans illustrations, dans le but de toucher des publics différents. Une stratégie éditoriale particulièrement moderne pour l’époque, qui montre que l'imprimeur réfléchissait à la manière de s’adapter aux attentes de ses lecteurs. 

Un même texte pouvait être décliné en plusieurs langues, avec ou sans illustrations, dans le but de toucher des publics différents.

Ces recherches trouvent également un prolongement direct dans les enseignements de l’UNamur, notamment dans le cours « Le livre et la culture numérique » dispensé par Valérie Leyh. Les étudiants sont amenés à consulter une sélection d’ouvrages anciens conservés à la BUMP afin d’en étudier la matérialité. Une manière aussi de mettre ces objets en perspective avec les pratiques de lecture et les usages numériques actuels. 

Un nouveau chapitre s'ouvrira dès septembre

Si cet ouvrage marque l'aboutissement de plusieurs années de travail, il ouvre aussi la voie à de nouvelles investigations. Dès septembre, Pierre Assenmaker et Valérie Leyh ont lancé, avec le soutien de la Fondation d'utilité publique Institut Moretus Plantin, un projet de recherche de deux ans consacré au multilinguisme et à la traduction dans la production de Christophe Plantin. L'objectif sera d'étudier une quarantaine ou cinquantaine d'ouvrages conservés à la BUMP afin de mieux comprendre comment l'imprimeur anversois exploitait la diversité linguistique de son époque. “Aujourd'hui, avec les outils de traduction automatique ou l'intelligence artificielle, on a parfois tendance à oublier toute la complexité de la traduction”, constate Valérie Leyh. “À la Renaissance, traduire signifiait aussi adapter une œuvre à un nouveau public. Les traducteurs devenaient parfois co-auteurs.” 

Le projet, qui est mené en collaboration avec Asseline Sel engagée comme chercheuse postdoctorante, vise à mieux comprendre les stratégies éditoriales de Plantin à travers cette question des langues. Pourquoi certains ouvrages étaient-ils traduits ? À quels lecteurs s'adressaient-ils ? Comment un même texte pouvait-il être transformé, raccourci, enrichi ou illustré différemment selon le public visé ? Autant de questions auxquelles les chercheurs tenteront de répondre en analysant, non seulement le contenu des ouvrages, mais aussi leur matérialité, leurs annotations manuscrites et leur parcours au fil des siècles. 

Au-delà de l'histoire du livre, les deux chercheurs y voient aussi une invitation à mieux comprendre notre époque. “Le XVIe siècle est une période de profondes transformations, marquée par des crises politiques, religieuses et économiques, mais aussi par une formidable circulation des idées”, conclut Pierre Assenmaker. “Étudier cette période nous rappelle que les temps de crise ne sont pas incompatibles avec le développement de la culture et des connaissances. C'est sans doute l'un des enseignements les plus actuels que nous laisse aujourd'hui Christophe Plantin.” 

Envie d’en savoir plus ?

L’ouvrage, disponible aux Presses Universitaires de Namur, et le nouveau projet seront présentés le 8 octobre 2026 à l’UNamur (auditoire L03, accès via rue Grafé). L’inscription à cet événement est gratuite et possible via ce lien. Bienvenue à toutes et à tous ! 

Étudier cette période nous rappelle que les temps de crise ne sont pas incompatibles avec le développement de la culture et des connaissances.
Un projet rendu possible grâce au financement de la Fondation Roi Baudouin et de l'Institut Moretus Plantin

28 nouveaux projets de recherche financés grâce au FNRS

Prix

Le F.R.S.-FNRS vient de publier les résultats de ses différents appels 2025. Il s’agit des appels « Crédits & Projets » et « WelCHANGE » ainsi que les appels « FRIA » (Fonds pour la formation à la Recherche dans l’Industrie et dans l’Agriculture) et « FRESH » (Fonds pour la Recherche en Sciences Humaines) visant à soutenir des thèses de doctorat. Résultats pour l’UNamur ? 28 projets sélectionnés témoignant de la qualité et de la richesse de la recherche à l’UNamur. 

Logo FNRS

L’appel « Crédits & Projets » a permis d’obtenir 12 financements pour de nouveaux projets ambitieux. Parmi ceux-ci, notons deux financements « équipement », huit financements « crédits de recherche (CDR) », deux financements « projets de recherche (PDR) » dont un en collaboration avec l’ULB. L’appel de soutien à la recherche doctorale FRIA financera onze bourses de doctorat et l’appel FRESH, trois. 

Deux prestigieux Mandat d’Impulsion Scientifique (MIS) ont également été obtenus.  Ce financement de 3 ans permet de soutenir de jeunes chercheurs permanents désireux de développer un programme de recherche original et novateur en acquérant leur autonomie scientifique au sein de leur département.  

Signalons également les deux projets financés dans le cadre de l’appel « WelCHANGE » ; instrument de financement de projets de recherche ayant des impacts sociétaux potentiels, portés par une promotrice principale ou un promoteur principal relevant des Sciences Humaines et Sociales.

Les résultats en détail

Appel Equipement  

  • Xavier De Bolle, Institut Narilis, Co-promoteur en collaboration avec l’UCLouvain
  • Luca Fusaro, Institut NISM 

Appel Crédits de recherche (CDR) 

  • Marc Hennequart, Institut NARILIS
  • Nicolas Gillet, Institut NARILIS
  • Jean-Yves Matroule, Institut NARILIS
  • Patricia Renard, Institut NARILIS
  • Francesco Renzi, Institut NARILIS
  • Stéphane Vincent, Institut NISM
  • Laurence Meurant, Institut NaLTT
  • Emma-Louise Silva, Institut NaLTT  

Appel Projets de recherche (PDR) 

  • Jérémy Dodeigne, Institut Transitions, Co-promoteur en collaboration avec l’ULB
  • Luc Henrard, Institut NISM; Co-promoteur: Yoann Olivier, Institut NISM 

Fonds pour la formation à la Recherche dans l’Industrie et dans l’Agriculture (FRIA)

  • Emma Bongiovanni - Promotrice : Catherine Michaux, Institut NISM
  • Simon Chabot - Promotrice : Carine Michiels, Institut Narilis ; Co-promotrice : Anne-Catherine Heuskin, Institut Narilis
  • Lee Denis - Promotrice : Muriel Lepère, Institut ILEE
  • Maé Desclez - Promoteur : Johan Yans, Institut ILEE ; Co-promoteur : Hamed Pourkhorsandi (Université de Toulouse)
  • Pierre Lombard - Promoteur : Benoît Muylkens, Institut Narilis ; Co-promoteur : Damien Coupeau, Institut Narilis
  • Amandine Pecquet - Promoteur : Nicolas Gillet, Institut Narilis ; Co-promoteur : Damien Coupeau, Institut Narilis
  • Kilian Petit - Promoteur : Henri-François Renard, Institut Narilis ; Co-promoteur : Xavier De Bolle, Institut Narilis
  • Simon Rouxhet - Promotrice : Catherine Michaux, Institut NISM ; Co-promoteur : Nicolas Gillet, Institut Narilis
  • William Soulié - Promoteur : Yoann Olivier, Institut NISM
  • Elisabeth Wanlin - Promoteur : Xavier De Bolle, Institut Narilis
  • Laura Willam - Promoteur : Frédérik De Laender, Institut ILEE 

Fonds pour la Recherche en Sciences Humaines (FRESH) 

  • Louis Droussin - Promoteur : Arthur Borriello, Institut Transitions ; Co-promoteur : Vincent Jacquet, Institut Transitions
  • Nicolas Larrea Avila - Promoteur : Guilhem Cassan, Institut DeFIPP
  • Victor Sluyters – Promotrice : Wafa Hammedi, Institut NADI
  • Amandine Leboutte - Co-promotrice : Erika Wauthia (UMons) ; Co-promoteur : Cédric Vanhoolandt, Institut IRDENa.

Mandat d’Impulsion Scientifique (MIS) 

  • Charlotte Beaudart, Institut Narilis
  • Eli Thoré Institut ILEE 

Appel WelCHANGE  

  • Nathalie Burnay Institut Transitions, en collaboration avec l’UCLouvain
  • Catherine Guirkinger Institut DeFIPP

Félicitations à tous et toutes ! 

Quand les mèmes d’internet deviennent un objet de recherche

Littérature

Nés sur Internet, les mèmes font partie intégrante de la culture numérique. Ces images, souvent humoristiques, combinent texte et visuel pour faire passer un message. À l’UNamur, Lieven Vandelanotte, professeur de langue et linguistique anglaises et linguistique générale à la Faculté de philosophie et lettres, s’y est intéressé d’un point de vue linguistique. Dans son nouvel ouvrage, coécrit avec Barbara Dancygier de la University of British Columbia, il décrypte comment ces créations jouent avec les mots, les images et la grammaire. 

Lieven Vandelanotte

Apparu pour la première fois en 1976, le concept de mème a été utilisé par le biologiste Richard Dawkins, qui l’utilisait pour désigner une idée ou une habitude se propageant d’une personne à l’autre. Avec l’essor du numérique, le terme a pris un nouveau sens, désignant désormais ces images partagées et détournées en ligne, souvent accompagnées de texte, qui commentent l’actualité, expriment une émotion ou racontent une situation en quelques mots. Mais pour Lieven Vandelanotte, professeur à la Faculté de philosophie et lettres, les mèmes représentent un nouveau type de langage. « Les mèmes ne sont pas de simples illustrations. Ils combinent texte et image d’une manière qui transforme la façon dont le sens est construit », explique-t-il.

Un regard linguistique sur un langage numérique

Spécialiste du discours et de la linguistique anglaise, Lieven Vandelanotte étudie depuis plusieurs années le discours rapporté ainsi que la multimodalité, c’est-à-dire des productions qui combinent plusieurs modes d’expression, comme l’image et le texte. 

Grâce à son mandat de Professeur de recherche Francqui, obtenu en 2023, il a pu consacrer davantage de temps à cette thématique. « Ce mandat me donne l’occasion d’approfondir mes recherches sur la multimodalité et de finaliser ce livre, un projet que je mûrissais depuis longtemps. »

L’objectif de son travail ? Montrer que dans les mèmes, l’image joue un rôle linguistique à part entière. « Elle peut remplacer un mot, compléter une phrase ou exprimer un point de vue. C’est une véritable composante grammaticale. »

Quand les images construisent le sens

Parmi les mèmes qu’il analyse, Lieven Vandelanotte cite le célèbre Distracted Boyfriend (le petit ami distrait) : un homme détourne le regard de sa compagne pour admirer une autre femme.
« Ce mème illustre l’idée de faire un choix, de changer de préférence, de se détourner d’une option vers une autre. Une idée assez similaire est exprimée par le même qui s’appelle « Sortie 12 » (Exit 12). Un exemple qui mélange les deux, montre que les utilisateurs savent bien que ces images ne servent pas vraiment à parler d’un scénario entre amoureux ou d’une situation sur l’autoroute, mais ils perçoivent que différentes formes, avec des images différentes, peuvent avoir plus ou moins le même sens. »

Mème distracted boyfriend exit 12

Un autre exemple est celui du mème Good Girl Gina, où une jeune femme souriante est associée à des phrases décrivant un comportement « positif ». Dans la version Gets mad at you / Tells you why, l’humour repose sur le contraste avec un stéréotype sexiste : la protagoniste se fâche, mais, contrairement au stéréotype, elle explique pourquoi. « Dans ce cas, l’image remplit le rôle de sujet de la phrase. Elle n’illustre pas le texte, elle en fait partie intégrante et participe pleinement à la construction du sens », souligne Lieven Vandelanotte.

Mème Get mad at you

Il cite aussi la catégorie des when-memes, où une phrase débutant par When… (Quand…) se conclut par une image. Par exemple : « When you’re at a party full of people you don’t know so you stay with your friend the whole time » (Quand tu es à une fête pleine de gens que tu ne connais pas, donc tu restes avec ton ami tout le temps), accompagné de la photo d’un petit koala accroché à une jambe. « Ici, l’image vient terminer la phrase. Elle n’illustre pas directement la situation, elle en fournit la conclusion, comme un segment syntaxique à part entière. »

mème when

Ces analyses sont au cœur de l’ouvrage The Language of Memes, coécrit par Barbara Dancygier et Lieven Vandelanotte et publié chez Cambridge University Press.

Présenté comme le premier livre d’analyse linguistique approfondie des mèmes Internet, il propose une nouvelle approche de l’étude des genres multimodaux et explore la manière dont les images et les textes s’articulent pour créer du sens.

Cover de l’ouvrage The Language of Memes

Quand ça se déroule dans le train…

Au cours des dernières années, Lieven Vandelanotte a participé à de nombreux colloques pour présenter les résultats de ses recherches sur les mèmes, mais aucun n'était aussi original que le récent colloque « Railway Aesthetics ». Celui-ci s'est déroulé dans des trains en mouvement. Allant de Vienne à Bucarest, puis de Bucarest à Istanbul, les participants vivant ensemble dans les wagons pendant toute la durée de la conférence. Avec Justin Bai de l'Université du Colorado, il y a présenté un exposé sur l'utilisation des trains dans les mèmes Internet et les discours sur les réseaux sociaux, comme dans l'exemple ci-joint (un « when-meme » mettant en scène le regretté chef Anthony Bourdain, l’air très cool, reflétant ironiquement l'attitude de quelqu'un qui parvient à ne pas se faire moquer par un serveur français). 

mème train

Post-vérité : et si la vérité n’était plus la question ?

Démocratie
Droit
Sciences politiques

Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme. Le réchauffement climatique ne serait qu’un phénomène naturel. Les immigrés mangeraient les chats du voisinage. Ces affirmations ont toutes un point commun : elles ont été démenties par les faits. Pourtant, elles continuent de circuler, d’être partagées et parfois d’influencer les urnes. Plus étonnant encore, certaines sont relayées par des personnalités occupant les plus hautes fonctions politiques. Que devient notre rapport à la vérité lorsque l’opinion se présente comme un savoir, que l’humour brouille les intentions et que l’information se propage sans passer par les intermédiaires traditionnels ? Pour comprendre ces transformations, quatre chercheurs de l’UNamur croisent leurs regards. Derrière les débats sur les fake news, ils voient se dessiner une évolution plus profonde : la vérité continue d’importer, mais elle ne suffit plus toujours à convaincre.

foule de gens - post vérité

« Il n’y a pas de définition consensuelle arrêtée de la post-vérité », prévient Olivier Sartenaer, directeur du Département de sciences, philosophies et sociétés et membre de l’Institut ESPHIN (Espace philosophique de Namur). Il préfère décrire quatre évolutions qui, ensemble, dessinent le phénomène.

Premier constat : notre rapport aux consensus établis se fragilise. Des idées autrefois marginales bénéficient aujourd’hui d’une visibilité inédite grâce aux réseaux sociaux. Deuxième transformation : la frontière entre opinion et savoir tend à s’effacer. « L’opinion de tout un chacun vaut connaissance. » Troisième changement : le mensonge a perdu une partie de son coût symbolique. « Jusqu’à récemment, quand une personnalité politique était prise à mentir éhontément, elle devait en payer un prix, électoral ou symbolique. Aujourd’hui, mentir peut même devenir une sorte de badge d’honneur. »

La quatrième transformation, la plus subtile, touche à ce que les philosophes appellent le baratin. « Si le menteur connaît la vérité et la dissimule, le baratineur produit du discours pour séduire, faire peur ou convaincre, indépendamment de la question de savoir si c’est vrai. » Ainsi, quand Donald Trump affirme qu’il faudrait boire de l’eau de Javel pour soigner la COVID, le plus important n’est peut-être pas le contenu de la proposition. « Dire cela  le positionne contre les élites et fait parler de lui. Est-ce que c’est vrai ? Il ne se pose même pas la question. »

Olivier Sartenaer explique l’émergence de la post-vérité par le « déluge épistémique », cette surabondance d’informations véhiculée notamment par les technologies numériques. Nos capacités critiques ne se sont pas nécessairement affaiblies, mais l’environnement dans lequel elles s’exercent est devenu infiniment plus complexe. Cette complexité interpelle également le droit.

Olivier Sartenaer
Olivier Sartenaer

Le droit face aux désordres de l’information

Si la post-vérité n’est pas une catégorie juridique en soi, Alejandra Michel, chercheuse au CRIDS (Centre de recherche en Information, droit et société), au sein de l’Institut NaDI (Namur Digital Institute), aborde le phénomène à travers ce que l’on appelle les désordres de l’information. Une première distinction éclaire les mécanismes à l’œuvre : la mésinformation désigne une information erronée diffusée sans intention de tromper, la désinformation suppose au contraire une intention de manipuler, et la malinformation  se fonde sur une information vraie, mais sortie de son contexte ou utilisée pour nuire. Dans la pratique, ces catégories restent toutefois difficiles à distinguer. Une fausse information produite intentionnellement peut être reprise de bonne foi par des milliers de personnes qui la croient authentique, et son statut change alors au fil de sa circulation.

Pour le droit, l’enjeu est d’autant plus délicat que la liberté d’expression protège à la fois celui qui s’exprime et celui qui reçoit l’information. Faut-il sanctionner les auteurs de fausses informations ? Pas si simple : la pénalisation pourrait se retourner contre les journalistes, les lanceurs d’alerte ou ceux qui diffusent des informations dérangeantes pour les pouvoirs en place. 

Alejandra Michel s’intéresse dès lors davantage au droit de recevoir une information de qualité sans obligation absolue de vérité, mais avec une exigence de tendre vers l’exactitude et de respecter les règles encadrant la collecte et la diffusion de l’information. 

Du côté du droit européen, le Digital Services Act agit sur l’environnement informationnel lui-même, notamment en imposant aux grandes plateformes numériques des mesures de modération, de transparence et d’adaptation des systèmes de recommandation.

Alejandra Michel
Alejandra Michel

La lutte contre la désinformation ne peut donc être uniquement juridique. Elle passe aussi par l’éducation aux médias, le soutien au journalisme de qualité et la protection du pluralisme. Reste une question que le droit ne résout pas : quand plus personne ne semble prendre la vérité comme référence commune, qu’est-ce qui fonde encore la crédibilité de quelqu’un ?

L’authenticité, nouvelle monnaie de la crédibilité

Une partie de la réponse se joue dans l’humour, devenu un mode de communication dominant sur le web. Pour Fanny Barnabé, chargée de cours au CRIDS/NaDI, mèmes, détournements, trolling et shitposting occupent une place si importante dans les cultures numériques qu’ils brouillent, eux aussi, notre rapport à la vérité. 

Dans l’ironie classique, le locuteur dit le contraire de ce qu’il pense tout en laissant à son interlocuteur assez d’indices pour saisir le sens réel du message. L'ironie a aujourd'hui perdu son caractère transgressif parce qu'elle est devenue omniprésente. Pour continuer à surprendre, les internautes ont alors développé de nouveaux niveaux d'ambiguïté. Aujourd’hui, les frontières sont brouillées : « On ne sait plus si l’énoncé est ironique, sincère ou partiellement les deux. » C’est ce qu’on appelle la post-ironie.

La crédibilité d’un créateur de contenu ne repose dès lors plus sur son rapport à la vérité, mais sur son authenticité. Fanny Barnabé observe ce glissement sur la plateforme de streaming Twitch où la relation entre streamer et communauté tient au sentiment d’un lien direct et sincère : maladresses, réactions spontanées et personnalité affichée y valent davantage que l’exactitude.

Pour Fanny Barnabé, la vraie question est alors peut-être de savoir s’il reste possible d’être sérieux sur Internet. Sur Twitch, le renversement est devenu si total qu' « il arrive que les utilisateurs précisent explicitement qu'ils parlent sérieusement. On ne signale plus qu'un message est ironique. C'est le premier degré qu'il faut désormais annoncer. »

Fanny Barnabé
Fanny Barnabé

Quand l’authenticité devient un argument politique

On retrouve exactement ce mécanisme en politique. Des personnalités comme Donald Trump ou Elon Musk utilisent désormais mèmes, provocation, trolling et références à la culture du gaming pour s’adresser directement à leur public. La post-ironie leur offre une protection rhétorique puissante. Des propos graves peuvent être formulés sur le mode de la plaisanterie et, si la réaction est négative, il suffit de répondre « c’était pour rire ». 

Pour Arthur Borriello, professeur de sciences politiques à l’UNamur et chercheur de l’institut Transitions, la crédibilité en politique se mesure de la même manière que sur Twitch : à l’authenticité perçue plutôt qu’à la véracité. « Trump peut se permettre de passer pour un menteur ou un farfelu. L’important, c’est qu’il apparaisse comme authentique », explique le politologue. L’insulte, l’extravagance et la transgression des normes de langage deviennent ainsi des marqueurs de proximité avec les gens ordinaires, par opposition au discours policé des élites.

Arthur Boriello
Arthur Boriello

L’authenticité ne promet pas la vertu, elle promet la proximité. Être du côté des gens ordinaires, avec leurs défauts, leurs colères et parfois même leurs transgressions. Face à Hillary Clinton, Trump déclarait en substance : oui, le système de Wall Street est corrompu, puisque j’en fais moi-même usage. Il ne promettait pas d’y mettre fin, il promettait d’être authentique. 

Le politologue va plus loin. Il remet en question l’idée même que la politique serait une affaire de vérité. « Le discours politique n’est pas un discours de vérité. Ce n’est pas sa visée. » Sa force réside plutôt dans sa cohérence interne et sa capacité à donner sens à une expérience vécue. Le trumpisme, par exemple, relie dans un même récit dégradation économique, chômage, immigration et sentiment de déclin américain. « Les immigrés mangent-ils des animaux domestiques ? Peu importe que cette affirmation soit vraie ou fausse. L’important est que ça s’articule avec l’ensemble des éléments dans ce récit cohérent », résume le politologue.

Ce que coûte le brouillage du vrai

Pour Olivier Sartenaer, les conséquences de ce nouveau rapport à la vérité ne sont pas que rhétoriques. « Si on prétend par exemple que les recommandations du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sont juste une religion d’écologistes bobos et qu’on préfère le bon sens populaire favorable aux centrales à charbon, on crée un climat qui devient inhabitable. » Le problème ici n’est pas seulement de se tromper sur un phénomène scientifique, c’est de choisir de ne pas tenir compte des connaissances disponibles alors que les conséquences sont prévisibles.

Le même mécanisme est à l’œuvre dans les débats sur la vaccination. Quand les connaissances scientifiques cèdent la place au « bon sens » ou aux convictions politiques, les décisions collectives peuvent avoir des conséquences dramatiques. « La recrudescence de la rougeole aux États-Unis est directement liée à la diffusion de doutes sur les vaccins. Aujourd’hui, des enfants meurent d’une maladie qui avait pourtant été enrayée depuis très longtemps », regrette le philosophe. 

Au-delà des erreurs de décision, c’est la possibilité même de faire société qui est en jeu. « Pour discuter, pour s’entendre, il faut un monde commun. Si on polarise à l’extrême, on perd ce monde commun. On ne peut plus ni se comprendre ni agir ensemble. »

Répondre autrement

Au-delà des fake news ou des théories du complot, la post-vérité et la post-ironie révèlent donc une transformation profonde de notre rapport au monde commun. Authenticité contre-expertise, humour qui brouille les intentions : la question devient moins celle du vrai que celle de la confiance. D’où l’importance, pour les chercheurs, de reconstruire des espaces communs à travers une information de qualité, une éducation aux médias, une société civile vivante, des lieux de débat, des récits collectifs. Car sans monde commun, il devient difficile non seulement de s’accorder sur les faits, mais de faire société. Reste une dernière question proprement politique : peut-on seulement combattre ce brouillage à coups de vérité ? Arthur Borriello pense que non, et l’explique en encadré.

Arthur Borriello : « Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie »

Pour le politologue Arthur Borriello, il faut d’abord prendre ses distances avec deux notions devenues omniprésentes. « Les concepts de post-vérité et de populisme jouent aujourd’hui le même rôle dans le débat public : celui de concepts-valises qui permettent de désigner très largement des évolutions politiques, sans toujours les analyser avec la précision qu’elles méritent. »

La définition dominante du populisme repose sur une opposition entre un « peuple vertueux » et des « élites corrompues », ce qui conduit à qualifier de populistes des mouvements très différents, y compris ceux d’extrême droite. Dans son ouvrage « Populisme, le mal nommé », le politologue défend une conception qu’il reconnaît minoritaire selon laquelle le populisme est avant tout un moment démocratique, porté par une volonté d’approfondir la démocratie et de rendre davantage de pouvoir au peuple. « Cette définition exclut de facto l’extrême droite, qui ne cherche pas à approfondir la démocratie, mais à restreindre le champ de ceux qui en bénéficient. »

Mais pourquoi cette promesse de rendre le pouvoir au peuple est-elle utilisée par de nombreux mouvements politiques, y compris l’extrême droite ? Elle répond à une expérience bien réelle. De nombreux citoyens ont le sentiment d’avoir perdu une partie de leur capacité à peser sur les décisions politiques. Arthur Borriello l’explique par la désintermédiation observée depuis les années 70 : partis, syndicats et associations, qui permettaient traditionnellement de transformer des préoccupations individuelles en revendications collectives, ont perdu de leur importance.

La force du discours politique repose donc davantage sur sa capacité à donner sens à une expérience vécue et sur sa cohérence interne. Cette lecture le conduit à relativiser l’efficacité d’une stratégie qui consisterait uniquement à « fact-checker » les discours de l’extrême droite. Il l’illustre par un exemple volontairement radical : « Face à Hitler qui affirmait que les Juifs étaient la cause de tous les maux, un fact-checking aurait-il enlevé de la force à ce discours ? Certainement pas. Le seul moyen de lutter contre ce type de discours, c’est de proposer un autre récit suffisamment convaincant, qui résonne avec l’expérience concrète des gens. Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie. »

Concrètement, Arthur Borriello plaide pour la reconstruction d’espaces d’intermédiation : associations, organisations collectives, lieux de débat et de mobilisation qui permettent aux citoyens de retrouver une capacité d’action et de représentation. La Belgique francophone offre à cet égard un élément de réflexion intéressant. Alors que l’extrême droite progresse fortement dans plusieurs pays européens, elle y reste jusqu’ici relativement marginale. Une résistance qu’il met notamment en relation avec la persistance d’un tissu associatif dense et avec l’ancrage local de certaines formations politiques, comme le PTB à travers ses organisations de jeunesse, maisons médicales, etc. 

La réponse à l’extrême droite ne se joue donc pas uniquement dans le champ de la véracité de l’information. Elle se joue aussi dans la capacité d’une société à créer du lien et à proposer des récits collectifs dans lesquels chacun peut se reconnaitre. 

Pour aller plus loin

La vérité en crise : désinformation, pensée critique, droit à l’information

Ouvrage collectif à paraître à l’automne 2026 aux éditions Larcier Intersentia. Cet ouvrage rassemble plusieurs contributions, notamment des textes d’Alejandra Michel et de Fanny Barnabé.

Arthur Borriello, Populisme : le mal nommé

Éditions de l’Université de Bruxelles, collection « Débats ».

Dans cet essai, le politologue interroge les usages contemporains de la notion de populisme et propose une lecture critique d’un concept devenu omniprésent dans le débat public.

Denis Saint-Amand, Contrer le rire fasciste. Trolling et résistance

Éditions Rue de l’Échiquier, collection « Les Incisives ».

Une analyse des usages politiques de l’humour, du trolling et des cultures numériques, ainsi que des formes de résistance qu’ils peuvent susciter.

Denis Saint-Amand est chercheur qualifié du FNRS à l’UNamur et président du Namur Institute of Language, Text and Transmediality (NALTT)

« Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme » : La thématique des fakenews dans le domaine de la santé et en particulier de la vaccination était un des sujets abordés lors de la Cérémonie officielle de rentrée académique 2026 de l'UNamur. Retrouvez cette intervention en vidéo.

Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026

Du XVIe siècle à aujourd'hui : deux professeurs de l'UNamur décryptent ce que les livres de l’imprimeur-éditeur Christophe Plantin ont encore à nous apprendre

Langues et littératures classiques
Histoire
Littérature
Histoire

Coordonné par deux professeurs de l'UNamur, un ouvrage collectif rassemble les travaux de 18 chercheurs autour d'une cinquantaine d'ouvrages rares, sélectionnés parmi les plus de 900 éditions de Christophe Plantin conservées à l'Université. Soutenu par la Fondation d'utilité publique Institut Moretus Plantin, ce projet marque une première étape avant le lancement, dès septembre, d'une nouvelle recherche sur le multilinguisme et les pratiques de traduction dans les éditions de l'imprimeur anversois. 

Pierre Assenmaker et Valérie Leyh
Pierre Assenmaker et Valérie Leyh

Avec ses 905 éditions sorties des presses de Christophe Plantin, la Bibliothèque universitaire Moretus Plantin (BUMP) de l'UNamur abrite aujourd'hui l'une des plus importantes collections plantiniennes de Belgique. La plus importante est conservée au Musée Plantin-Moretus à Anvers, installé dans l'ancienne maison et imprimerie de Christophe Plantin. Cette richesse patrimoniale s'est considérablement étoffée en 2020, lorsque la collection constituée par Philippe de Dorlodot, grand collectionneur privé d’éditions plantiniennes, a été donnée à la Fondation Roi Baudouin, avec le souhait qu'elle soit conservée à l'UNamur. Un ensemble exceptionnel qui a déjà fait l’objet de l’édition d’un catalogue et qui a donné naissance à un ouvrage collectif consacré à l'héritage de ce grand imprimeur de la Renaissance. 

“Tout a commencé par un coup de téléphone du Pôle Patrimoine de la BUMP, qui souhaitait organiser une exposition consacrée à Christophe Plantin à l’occasion du 500e anniversaire de sa naissance en 2020", se souvient Pierre Assenmaker, professeur de langue et littérature latines à l'UNamur et codirecteur scientifique de l'ouvrage. Avec Valérie Leyh, professeure de littérature germanophone qui dispense également un cours d’histoire du livre, ils imaginent alors une collaboration autour de cette figure majeure de l'imprimerie européenne. Mais l'initiative a rapidement pris une autre dimension. “En voyant l’ampleur de cette collection, nous nous sommes dit qu'il fallait aller plus loin qu’une simple exposition”, souligne Valérie Leyh. “D’où l’idée de réaliser un ouvrage qui mette en valeur cette collection exceptionnelle conservée à l'UNamur.” 

L'ouvrage rassemble ainsi les contributions de 18 chercheurs, issus de l'UNamur et d'autres institutions en Belgique et aux Pays-Bas. La collection ayant déjà fait l'objet d'un catalogue exhaustif, publié avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin, les auteurs ont choisi une approche thématique : comprendre comment Christophe Plantin est devenu, au XVIe siècle, l'un des imprimeurs les plus influents d'Europe. “Nous avons essayé d'identifier les différents facteurs de cette réussite”, explique Pierre Assenmaker. “Par son réseau d'humanistes mais aussi son incroyable sens des affaires, Christophe Plantin savait adapter ses livres à des publics différents, varier les formats, les langues, les illustrations. Il avait déjà cette capacité à penser plusieurs versions d'un même ouvrage selon les attentes de ses lecteurs.” 

“Nous avons essayé d'identifier les différents facteurs de cette réussite”

Les livres, témoins de plusieurs siècles d'histoire

Étudier les 905 ouvrages conservés à la BUMP aurait été un travail titanesque. Les chercheurs ont dû faire des choix. “Nous avons analysé une cinquantaine d’ouvrages qui nous semblaient les plus parlants”, poursuit Pierre Assenmaker. “Certains se distinguent par leur rareté, d'autres par leur beauté ou parce qu'ils illustrent particulièrement bien les stratégies éditoriales de Plantin. Forcément, toute sélection implique des renoncements et il reste encore énormément de trésors qui mériteraient d'être étudiés.” Les chercheurs ont également pu comparer plusieurs exemplaires d'une même édition. “Certains livres ont appartenu à plusieurs collectionneurs. D'autres ont été annotés au fil des siècles”, ajoute Valérie Leyh. “Ces notes manuscrites permettent de suivre la circulation des livres et de comprendre comment ils ont été utilisés ou transmis.”

 “Ces notes manuscrites permettent de suivre la circulation des livres et de comprendre comment ils ont été utilisés ou transmis.”

Au-delà des textes eux-mêmes, les chercheurs se sont aussi intéressés à l'objet-livre. Si l’on choisit aujourd’hui entre un grand format et un format poche, à la Renaissance, les possibilités étaient bien plus nombreuses. Au XVIe siècle, les livres étaient souvent vendus en cahiers non reliés. L'acquéreur décidait ensuite de la reliure, plus ou moins luxueuse, et pouvait même choisir d'ajouter certaines illustrations. Chaque exemplaire devenait alors un objet unique. De plus, comme le souligne Valérie Leyh, un même texte pouvait être décliné en plusieurs langues, avec ou sans illustrations, dans le but de toucher des publics différents. Une stratégie éditoriale particulièrement moderne pour l’époque, qui montre que l'imprimeur réfléchissait à la manière de s’adapter aux attentes de ses lecteurs. 

Un même texte pouvait être décliné en plusieurs langues, avec ou sans illustrations, dans le but de toucher des publics différents.

Ces recherches trouvent également un prolongement direct dans les enseignements de l’UNamur, notamment dans le cours « Le livre et la culture numérique » dispensé par Valérie Leyh. Les étudiants sont amenés à consulter une sélection d’ouvrages anciens conservés à la BUMP afin d’en étudier la matérialité. Une manière aussi de mettre ces objets en perspective avec les pratiques de lecture et les usages numériques actuels. 

Un nouveau chapitre s'ouvrira dès septembre

Si cet ouvrage marque l'aboutissement de plusieurs années de travail, il ouvre aussi la voie à de nouvelles investigations. Dès septembre, Pierre Assenmaker et Valérie Leyh ont lancé, avec le soutien de la Fondation d'utilité publique Institut Moretus Plantin, un projet de recherche de deux ans consacré au multilinguisme et à la traduction dans la production de Christophe Plantin. L'objectif sera d'étudier une quarantaine ou cinquantaine d'ouvrages conservés à la BUMP afin de mieux comprendre comment l'imprimeur anversois exploitait la diversité linguistique de son époque. “Aujourd'hui, avec les outils de traduction automatique ou l'intelligence artificielle, on a parfois tendance à oublier toute la complexité de la traduction”, constate Valérie Leyh. “À la Renaissance, traduire signifiait aussi adapter une œuvre à un nouveau public. Les traducteurs devenaient parfois co-auteurs.” 

Le projet, qui est mené en collaboration avec Asseline Sel engagée comme chercheuse postdoctorante, vise à mieux comprendre les stratégies éditoriales de Plantin à travers cette question des langues. Pourquoi certains ouvrages étaient-ils traduits ? À quels lecteurs s'adressaient-ils ? Comment un même texte pouvait-il être transformé, raccourci, enrichi ou illustré différemment selon le public visé ? Autant de questions auxquelles les chercheurs tenteront de répondre en analysant, non seulement le contenu des ouvrages, mais aussi leur matérialité, leurs annotations manuscrites et leur parcours au fil des siècles. 

Au-delà de l'histoire du livre, les deux chercheurs y voient aussi une invitation à mieux comprendre notre époque. “Le XVIe siècle est une période de profondes transformations, marquée par des crises politiques, religieuses et économiques, mais aussi par une formidable circulation des idées”, conclut Pierre Assenmaker. “Étudier cette période nous rappelle que les temps de crise ne sont pas incompatibles avec le développement de la culture et des connaissances. C'est sans doute l'un des enseignements les plus actuels que nous laisse aujourd'hui Christophe Plantin.” 

Envie d’en savoir plus ?

L’ouvrage, disponible aux Presses Universitaires de Namur, et le nouveau projet seront présentés le 8 octobre 2026 à l’UNamur (auditoire L03, accès via rue Grafé). L’inscription à cet événement est gratuite et possible via ce lien. Bienvenue à toutes et à tous ! 

Étudier cette période nous rappelle que les temps de crise ne sont pas incompatibles avec le développement de la culture et des connaissances.
Un projet rendu possible grâce au financement de la Fondation Roi Baudouin et de l'Institut Moretus Plantin

28 nouveaux projets de recherche financés grâce au FNRS

Prix

Le F.R.S.-FNRS vient de publier les résultats de ses différents appels 2025. Il s’agit des appels « Crédits & Projets » et « WelCHANGE » ainsi que les appels « FRIA » (Fonds pour la formation à la Recherche dans l’Industrie et dans l’Agriculture) et « FRESH » (Fonds pour la Recherche en Sciences Humaines) visant à soutenir des thèses de doctorat. Résultats pour l’UNamur ? 28 projets sélectionnés témoignant de la qualité et de la richesse de la recherche à l’UNamur. 

Logo FNRS

L’appel « Crédits & Projets » a permis d’obtenir 12 financements pour de nouveaux projets ambitieux. Parmi ceux-ci, notons deux financements « équipement », huit financements « crédits de recherche (CDR) », deux financements « projets de recherche (PDR) » dont un en collaboration avec l’ULB. L’appel de soutien à la recherche doctorale FRIA financera onze bourses de doctorat et l’appel FRESH, trois. 

Deux prestigieux Mandat d’Impulsion Scientifique (MIS) ont également été obtenus.  Ce financement de 3 ans permet de soutenir de jeunes chercheurs permanents désireux de développer un programme de recherche original et novateur en acquérant leur autonomie scientifique au sein de leur département.  

Signalons également les deux projets financés dans le cadre de l’appel « WelCHANGE » ; instrument de financement de projets de recherche ayant des impacts sociétaux potentiels, portés par une promotrice principale ou un promoteur principal relevant des Sciences Humaines et Sociales.

Les résultats en détail

Appel Equipement  

  • Xavier De Bolle, Institut Narilis, Co-promoteur en collaboration avec l’UCLouvain
  • Luca Fusaro, Institut NISM 

Appel Crédits de recherche (CDR) 

  • Marc Hennequart, Institut NARILIS
  • Nicolas Gillet, Institut NARILIS
  • Jean-Yves Matroule, Institut NARILIS
  • Patricia Renard, Institut NARILIS
  • Francesco Renzi, Institut NARILIS
  • Stéphane Vincent, Institut NISM
  • Laurence Meurant, Institut NaLTT
  • Emma-Louise Silva, Institut NaLTT  

Appel Projets de recherche (PDR) 

  • Jérémy Dodeigne, Institut Transitions, Co-promoteur en collaboration avec l’ULB
  • Luc Henrard, Institut NISM; Co-promoteur: Yoann Olivier, Institut NISM 

Fonds pour la formation à la Recherche dans l’Industrie et dans l’Agriculture (FRIA)

  • Emma Bongiovanni - Promotrice : Catherine Michaux, Institut NISM
  • Simon Chabot - Promotrice : Carine Michiels, Institut Narilis ; Co-promotrice : Anne-Catherine Heuskin, Institut Narilis
  • Lee Denis - Promotrice : Muriel Lepère, Institut ILEE
  • Maé Desclez - Promoteur : Johan Yans, Institut ILEE ; Co-promoteur : Hamed Pourkhorsandi (Université de Toulouse)
  • Pierre Lombard - Promoteur : Benoît Muylkens, Institut Narilis ; Co-promoteur : Damien Coupeau, Institut Narilis
  • Amandine Pecquet - Promoteur : Nicolas Gillet, Institut Narilis ; Co-promoteur : Damien Coupeau, Institut Narilis
  • Kilian Petit - Promoteur : Henri-François Renard, Institut Narilis ; Co-promoteur : Xavier De Bolle, Institut Narilis
  • Simon Rouxhet - Promotrice : Catherine Michaux, Institut NISM ; Co-promoteur : Nicolas Gillet, Institut Narilis
  • William Soulié - Promoteur : Yoann Olivier, Institut NISM
  • Elisabeth Wanlin - Promoteur : Xavier De Bolle, Institut Narilis
  • Laura Willam - Promoteur : Frédérik De Laender, Institut ILEE 

Fonds pour la Recherche en Sciences Humaines (FRESH) 

  • Louis Droussin - Promoteur : Arthur Borriello, Institut Transitions ; Co-promoteur : Vincent Jacquet, Institut Transitions
  • Nicolas Larrea Avila - Promoteur : Guilhem Cassan, Institut DeFIPP
  • Victor Sluyters – Promotrice : Wafa Hammedi, Institut NADI
  • Amandine Leboutte - Co-promotrice : Erika Wauthia (UMons) ; Co-promoteur : Cédric Vanhoolandt, Institut IRDENa.

Mandat d’Impulsion Scientifique (MIS) 

  • Charlotte Beaudart, Institut Narilis
  • Eli Thoré Institut ILEE 

Appel WelCHANGE  

  • Nathalie Burnay Institut Transitions, en collaboration avec l’UCLouvain
  • Catherine Guirkinger Institut DeFIPP

Félicitations à tous et toutes ! 

Quand les mèmes d’internet deviennent un objet de recherche

Littérature

Nés sur Internet, les mèmes font partie intégrante de la culture numérique. Ces images, souvent humoristiques, combinent texte et visuel pour faire passer un message. À l’UNamur, Lieven Vandelanotte, professeur de langue et linguistique anglaises et linguistique générale à la Faculté de philosophie et lettres, s’y est intéressé d’un point de vue linguistique. Dans son nouvel ouvrage, coécrit avec Barbara Dancygier de la University of British Columbia, il décrypte comment ces créations jouent avec les mots, les images et la grammaire. 

Lieven Vandelanotte

Apparu pour la première fois en 1976, le concept de mème a été utilisé par le biologiste Richard Dawkins, qui l’utilisait pour désigner une idée ou une habitude se propageant d’une personne à l’autre. Avec l’essor du numérique, le terme a pris un nouveau sens, désignant désormais ces images partagées et détournées en ligne, souvent accompagnées de texte, qui commentent l’actualité, expriment une émotion ou racontent une situation en quelques mots. Mais pour Lieven Vandelanotte, professeur à la Faculté de philosophie et lettres, les mèmes représentent un nouveau type de langage. « Les mèmes ne sont pas de simples illustrations. Ils combinent texte et image d’une manière qui transforme la façon dont le sens est construit », explique-t-il.

Un regard linguistique sur un langage numérique

Spécialiste du discours et de la linguistique anglaise, Lieven Vandelanotte étudie depuis plusieurs années le discours rapporté ainsi que la multimodalité, c’est-à-dire des productions qui combinent plusieurs modes d’expression, comme l’image et le texte. 

Grâce à son mandat de Professeur de recherche Francqui, obtenu en 2023, il a pu consacrer davantage de temps à cette thématique. « Ce mandat me donne l’occasion d’approfondir mes recherches sur la multimodalité et de finaliser ce livre, un projet que je mûrissais depuis longtemps. »

L’objectif de son travail ? Montrer que dans les mèmes, l’image joue un rôle linguistique à part entière. « Elle peut remplacer un mot, compléter une phrase ou exprimer un point de vue. C’est une véritable composante grammaticale. »

Quand les images construisent le sens

Parmi les mèmes qu’il analyse, Lieven Vandelanotte cite le célèbre Distracted Boyfriend (le petit ami distrait) : un homme détourne le regard de sa compagne pour admirer une autre femme.
« Ce mème illustre l’idée de faire un choix, de changer de préférence, de se détourner d’une option vers une autre. Une idée assez similaire est exprimée par le même qui s’appelle « Sortie 12 » (Exit 12). Un exemple qui mélange les deux, montre que les utilisateurs savent bien que ces images ne servent pas vraiment à parler d’un scénario entre amoureux ou d’une situation sur l’autoroute, mais ils perçoivent que différentes formes, avec des images différentes, peuvent avoir plus ou moins le même sens. »

Mème distracted boyfriend exit 12

Un autre exemple est celui du mème Good Girl Gina, où une jeune femme souriante est associée à des phrases décrivant un comportement « positif ». Dans la version Gets mad at you / Tells you why, l’humour repose sur le contraste avec un stéréotype sexiste : la protagoniste se fâche, mais, contrairement au stéréotype, elle explique pourquoi. « Dans ce cas, l’image remplit le rôle de sujet de la phrase. Elle n’illustre pas le texte, elle en fait partie intégrante et participe pleinement à la construction du sens », souligne Lieven Vandelanotte.

Mème Get mad at you

Il cite aussi la catégorie des when-memes, où une phrase débutant par When… (Quand…) se conclut par une image. Par exemple : « When you’re at a party full of people you don’t know so you stay with your friend the whole time » (Quand tu es à une fête pleine de gens que tu ne connais pas, donc tu restes avec ton ami tout le temps), accompagné de la photo d’un petit koala accroché à une jambe. « Ici, l’image vient terminer la phrase. Elle n’illustre pas directement la situation, elle en fournit la conclusion, comme un segment syntaxique à part entière. »

mème when

Ces analyses sont au cœur de l’ouvrage The Language of Memes, coécrit par Barbara Dancygier et Lieven Vandelanotte et publié chez Cambridge University Press.

Présenté comme le premier livre d’analyse linguistique approfondie des mèmes Internet, il propose une nouvelle approche de l’étude des genres multimodaux et explore la manière dont les images et les textes s’articulent pour créer du sens.

Cover de l’ouvrage The Language of Memes

Quand ça se déroule dans le train…

Au cours des dernières années, Lieven Vandelanotte a participé à de nombreux colloques pour présenter les résultats de ses recherches sur les mèmes, mais aucun n'était aussi original que le récent colloque « Railway Aesthetics ». Celui-ci s'est déroulé dans des trains en mouvement. Allant de Vienne à Bucarest, puis de Bucarest à Istanbul, les participants vivant ensemble dans les wagons pendant toute la durée de la conférence. Avec Justin Bai de l'Université du Colorado, il y a présenté un exposé sur l'utilisation des trains dans les mèmes Internet et les discours sur les réseaux sociaux, comme dans l'exemple ci-joint (un « when-meme » mettant en scène le regretté chef Anthony Bourdain, l’air très cool, reflétant ironiquement l'attitude de quelqu'un qui parvient à ne pas se faire moquer par un serveur français). 

mème train
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Événements

19
2026

Soutenance publique de thèse de doctorat en informatique - Liesbet De Vos

Défense de thèse

Soutenance publique de thèse de doctorat en informatique - Liesbet De Vos

Informatique
Langue des signes (LSFB)
19
2026 15:00 - 19:00
Université de Namur, Faculté d'informatique, auditoire I02 - rue Grandgagnage - 5000 Namur
Personne de contact :  Medugno Sara

SignFCG : A Framework for Operationalising Sign Language Constructions in Computational Construction Grammar.

Abstract

Les langues des signes expriment le sens à travers des productions manuelles et non manuelles qui sont produites de manière séquentielle et simultanée, ce qui fait qu’elles difèrent structurellement des langues vocales. Cependant, de nombreuses théories linguistiques restent biaisées en faveur des structures des langues vocales. Une exception à cela est la grammaire de constructions, une théorie linguistique qui analyse les langues à travers leurs associations de forme et de sens, lesquelles peuvent impliquer des articulations manuelles et non manuelles et combiner des structures spécifiques et schématiques. Bien que la grammaire de constructions soit de plus en plus utilisée pour décrire théoriquement les constructions des langues des signes, les implémentations computationnelles restent rares, ce qui limite son application systématique à des corpus. L’applicabilité théorique de la grammaire de constructions aux langues des signes ne garantit toutefois pas que cette théorie puisse être opérationnalisée computationnellement, ce qui soulève des défis en matière de représentation et de traitement. Cette thèse aborde ces défis en introduisant SignFCG, une extension de Fluid Construction Grammar (FCG). SignFCG introduit des représentations phonétiques pour les articulations manuelles des langues des signes, en tenant compte de leur organisation séquentielle et simultanée. En plus, SignFCG fournit des visualisations d’avatar pour les formes signées, ainsi que des outils pour transformer des annotations linguistiques vers le format proposé. Afin d’étudier les types de constructions qui peuvent être opérationnalisés pour un domaine restreint de la Langue des Signes de Belgique Francophone (LSFB), une grammaire computationnelle se composant de 904 constructions a été développée manuellement à partir de GeoQuery-LSFB, une extension du corpus multilingue GeoQuery créée dans le cadre de cette thèse. La grammaire a été évaluée en compréhension et en production, atteignant une couverture élevée. Une étude utilisateur, basée sur des entretiens semi-structurés avec des chercheurs en langues des signes, a permis d’identifier leurs perceptions de l’utilisabilité de SignFCG et de son adoption potentielle. Les participants ont identifié plusieurs applications prometteuses, notamment l’exploration et la formalisation de constructions ainsi que l’étude de la variation constructionnelle selon différents contextes. L’étude utilisateur a également identifié un besoin de plus grande flexibilité dans la représentation des formes proposée par SignFCG, différents niveaux de détail pouvant être nécessaires pour répondre à différentes questions de recherche. Les contributions de cette thèse se situent à l’intersection de la recherche linguistique sur les langues des signes, de la grammaire de constructions et de la linguistique computationnelle. Pour la grammaire de constructions, elle démontre comment les principes constructionnels peuvent être opérationnalisés pour la modalité visuo-gestuelle et comment la combinaison de structures spécifiques et schématiques au sein des constructions peut faciliter cette opérationnalisation. Pour la linguistique computationnelle, elle démontre la faisabilité d’un traitement bidirectionnel entre les formes signées manuellement et les représentations sémantiques structurées dans un domaine restreint, tout en fournissant des ressources pour de futures recherches. L’extension de FCG aux langues des signes fournit également une base pour explorer d’autres domaines de recherche computationnelle dans lesquels FCG a déjà été utilisé.

Jury

  • Prof. Katrien BEULS - Université de Namur, Belgique
  • Prof. Bruno DUMAS - Université de Namur, Belgique
  • Prof. Anthony CLEVE - Université de Namur, Belgique
  • Prof. Laurence MEURANT - Université de Namur, Belgique
  • Prof. Paul VAN EECKE - Artificiel Intelligence Laboratory, Vrije Universiteit Brussel, Belgique
  • Dr. Remi VAN TRIJP - Sony Computer Science Laboratories, France
  • Dr. Michael FILHOL - LISN, CNRS, France
  • 25
    2027
  • 26
    2027

La singularité auctoriale en régime contemporain : motifs, mutations, enjeux

Congrès / Colloque / Conférence

La singularité auctoriale en régime contemporain : motifs, mutations, enjeux

Langues et littératures classiques
25
2027 09:00 - 26
2027 17:00
Université de Namur - rue de Bruxelles, 61 - 5000 Namur
Personne de contact :  Vrydaghs David

Colloque international organisé par le Namur Institute of Language, Text and Transmediality (NALTT).

Appel à communication

Les propositions de communication, d’une longueur maximale de 2.500 signes (références bibliographiques incluses) et accompagnées d’une notice bio-bibliographique, devront être envoyées pour le 1er octobre 2026 à david.vrydaghs@unamur.be. La réponse du comité scientifique parviendra aux soumissionnaires au plus tard le 15 octobre 2026.

Le colloque se déroulera à l’Université de Namur (61, rue de Bruxelles, 5000 Namur, Belgique), les jeudi 25 et vendredi 26 février 2027, en présentiel uniquement. Une publication des travaux est envisagée à l’issue des journées.

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Les thématiques de recherche

  • Pratiques langagières, politique et planification linguistiques en contexte multilingue
  • Propriétés structurelles et discursives des constructions linguistiques et des variétés linguistiques
  • Multilinguisme et apprentissage d’une langue
  • Traduction et hétérolinguisme comme manifestations du contact linguistique et du transfert interculturel
  • Littérature, société et transmédialité
  • Pratiques et concepts littéraires à travers les temps et les espaces

Contact

Pour toute question : info.naltt@unamur.be