Espace transdisciplinaire ouvert sur l’extérieur et destiné à susciter des recherches inédites, ESPHIN aborde des thématiques développées dans ses deux départements fondateurs : celui de Philosophie en Faculté de philosophie et lettres et celui de Sciences-Philosophies-Sociétés en Faculté des sciences. 

En synergie avec d’autres entités, les chercheurs visent également l’émergence de nouvelles thématiques dans les grands domaines de la philosophie que sont l’anthropologie, l’éthique, l’esthétique, l’épistémologie, la logique et la métaphysique.

L'Institut ESPHIN entend promouvoir et soutenir des recherches philosophiques, tant fondamentales qu’appliquées.

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Post-vérité : et si la vérité n’était plus la question ?

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Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme. Le réchauffement climatique ne serait qu’un phénomène naturel. Les immigrés mangeraient les chats du voisinage. Ces affirmations ont toutes un point commun : elles ont été démenties par les faits. Pourtant, elles continuent de circuler, d’être partagées et parfois d’influencer les urnes. Plus étonnant encore, certaines sont relayées par des personnalités occupant les plus hautes fonctions politiques. Que devient notre rapport à la vérité lorsque l’opinion se présente comme un savoir, que l’humour brouille les intentions et que l’information se propage sans passer par les intermédiaires traditionnels ? Pour comprendre ces transformations, quatre chercheurs de l’UNamur croisent leurs regards. Derrière les débats sur les fake news, ils voient se dessiner une évolution plus profonde : la vérité continue d’importer, mais elle ne suffit plus toujours à convaincre.

foule de gens - post vérité

« Il n’y a pas de définition consensuelle arrêtée de la post-vérité », prévient Olivier Sartenaer, directeur du Département de sciences, philosophies et sociétés et membre de l’Institut ESPHIN (Espace philosophique de Namur). Il préfère décrire quatre évolutions qui, ensemble, dessinent le phénomène.

Premier constat : notre rapport aux consensus établis se fragilise. Des idées autrefois marginales bénéficient aujourd’hui d’une visibilité inédite grâce aux réseaux sociaux. Deuxième transformation : la frontière entre opinion et savoir tend à s’effacer. « L’opinion de tout un chacun vaut connaissance. » Troisième changement : le mensonge a perdu une partie de son coût symbolique. « Jusqu’à récemment, quand une personnalité politique était prise à mentir éhontément, elle devait en payer un prix, électoral ou symbolique. Aujourd’hui, mentir peut même devenir une sorte de badge d’honneur. »

La quatrième transformation, la plus subtile, touche à ce que les philosophes appellent le baratin. « Si le menteur connaît la vérité et la dissimule, le baratineur produit du discours pour séduire, faire peur ou convaincre, indépendamment de la question de savoir si c’est vrai. » Ainsi, quand Donald Trump affirme qu’il faudrait boire de l’eau de Javel pour soigner la COVID, le plus important n’est peut-être pas le contenu de la proposition. « Dire cela  le positionne contre les élites et fait parler de lui. Est-ce que c’est vrai ? Il ne se pose même pas la question. »

Olivier Sartenaer explique l’émergence de la post-vérité par le « déluge épistémique », cette surabondance d’informations véhiculée notamment par les technologies numériques. Nos capacités critiques ne se sont pas nécessairement affaiblies, mais l’environnement dans lequel elles s’exercent est devenu infiniment plus complexe. Cette complexité interpelle également le droit.

Olivier Sartenaer
Olivier Sartenaer

Le droit face aux désordres de l’information

Si la post-vérité n’est pas une catégorie juridique en soi, Alejandra Michel, chercheuse au CRIDS (Centre de recherche en Information, droit et société), au sein de l’Institut NaDI (Namur Digital Institute), aborde le phénomène à travers ce que l’on appelle les désordres de l’information. Une première distinction éclaire les mécanismes à l’œuvre : la mésinformation désigne une information erronée diffusée sans intention de tromper, la désinformation suppose au contraire une intention de manipuler, et la malinformation  se fonde sur une information vraie, mais sortie de son contexte ou utilisée pour nuire. Dans la pratique, ces catégories restent toutefois difficiles à distinguer. Une fausse information produite intentionnellement peut être reprise de bonne foi par des milliers de personnes qui la croient authentique, et son statut change alors au fil de sa circulation.

Pour le droit, l’enjeu est d’autant plus délicat que la liberté d’expression protège à la fois celui qui s’exprime et celui qui reçoit l’information. Faut-il sanctionner les auteurs de fausses informations ? Pas si simple : la pénalisation pourrait se retourner contre les journalistes, les lanceurs d’alerte ou ceux qui diffusent des informations dérangeantes pour les pouvoirs en place. 

Alejandra Michel s’intéresse dès lors davantage au droit de recevoir une information de qualité sans obligation absolue de vérité, mais avec une exigence de tendre vers l’exactitude et de respecter les règles encadrant la collecte et la diffusion de l’information. 

Du côté du droit européen, le Digital Services Act agit sur l’environnement informationnel lui-même, notamment en imposant aux grandes plateformes numériques des mesures de modération, de transparence et d’adaptation des systèmes de recommandation.

Alejandra Michel
Alejandra Michel

La lutte contre la désinformation ne peut donc être uniquement juridique. Elle passe aussi par l’éducation aux médias, le soutien au journalisme de qualité et la protection du pluralisme. Reste une question que le droit ne résout pas : quand plus personne ne semble prendre la vérité comme référence commune, qu’est-ce qui fonde encore la crédibilité de quelqu’un ?

L’authenticité, nouvelle monnaie de la crédibilité

Une partie de la réponse se joue dans l’humour, devenu un mode de communication dominant sur le web. Pour Fanny Barnabé, chargée de cours au CRIDS/NaDI, mèmes, détournements, trolling et shitposting occupent une place si importante dans les cultures numériques qu’ils brouillent, eux aussi, notre rapport à la vérité. 

Dans l’ironie classique, le locuteur dit le contraire de ce qu’il pense tout en laissant à son interlocuteur assez d’indices pour saisir le sens réel du message. L'ironie a aujourd'hui perdu son caractère transgressif parce qu'elle est devenue omniprésente. Pour continuer à surprendre, les internautes ont alors développé de nouveaux niveaux d'ambiguïté. Aujourd’hui, les frontières sont brouillées : « On ne sait plus si l’énoncé est ironique, sincère ou partiellement les deux. » C’est ce qu’on appelle la post-ironie.

La crédibilité d’un créateur de contenu ne repose dès lors plus sur son rapport à la vérité, mais sur son authenticité. Fanny Barnabé observe ce glissement sur la plateforme de streaming Twitch où la relation entre streamer et communauté tient au sentiment d’un lien direct et sincère : maladresses, réactions spontanées et personnalité affichée y valent davantage que l’exactitude.

Pour Fanny Barnabé, la vraie question est alors peut-être de savoir s’il reste possible d’être sérieux sur Internet. Sur Twitch, le renversement est devenu si total qu' « il arrive que les utilisateurs précisent explicitement qu'ils parlent sérieusement. On ne signale plus qu'un message est ironique. C'est le premier degré qu'il faut désormais annoncer. »

Fanny Barnabé
Fanny Barnabé

Quand l’authenticité devient un argument politique

On retrouve exactement ce mécanisme en politique. Des personnalités comme Donald Trump ou Elon Musk utilisent désormais mèmes, provocation, trolling et références à la culture du gaming pour s’adresser directement à leur public. La post-ironie leur offre une protection rhétorique puissante. Des propos graves peuvent être formulés sur le mode de la plaisanterie et, si la réaction est négative, il suffit de répondre « c’était pour rire ». 

Pour Arthur Borriello, professeur de sciences politiques à l’UNamur et chercheur de l’institut Transitions, la crédibilité en politique se mesure de la même manière que sur Twitch : à l’authenticité perçue plutôt qu’à la véracité. « Trump peut se permettre de passer pour un menteur ou un farfelu. L’important, c’est qu’il apparaisse comme authentique », explique le politologue. L’insulte, l’extravagance et la transgression des normes de langage deviennent ainsi des marqueurs de proximité avec les gens ordinaires, par opposition au discours policé des élites.

Arthur Boriello
Arthur Boriello

L’authenticité ne promet pas la vertu, elle promet la proximité. Être du côté des gens ordinaires, avec leurs défauts, leurs colères et parfois même leurs transgressions. Face à Hillary Clinton, Trump déclarait en substance : oui, le système de Wall Street est corrompu, puisque j’en fais moi-même usage. Il ne promettait pas d’y mettre fin, il promettait d’être authentique. 

Le politologue va plus loin. Il remet en question l’idée même que la politique serait une affaire de vérité. « Le discours politique n’est pas un discours de vérité. Ce n’est pas sa visée. » Sa force réside plutôt dans sa cohérence interne et sa capacité à donner sens à une expérience vécue. Le trumpisme, par exemple, relie dans un même récit dégradation économique, chômage, immigration et sentiment de déclin américain. « Les immigrés mangent-ils des animaux domestiques ? Peu importe que cette affirmation soit vraie ou fausse. L’important est que ça s’articule avec l’ensemble des éléments dans ce récit cohérent », résume le politologue.

Ce que coûte le brouillage du vrai

Pour Olivier Sartenaer, les conséquences de ce nouveau rapport à la vérité ne sont pas que rhétoriques. « Si on prétend par exemple que les recommandations du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sont juste une religion d’écologistes bobos et qu’on préfère le bon sens populaire favorable aux centrales à charbon, on crée un climat qui devient inhabitable. » Le problème ici n’est pas seulement de se tromper sur un phénomène scientifique, c’est de choisir de ne pas tenir compte des connaissances disponibles alors que les conséquences sont prévisibles.

Le même mécanisme est à l’œuvre dans les débats sur la vaccination. Quand les connaissances scientifiques cèdent la place au « bon sens » ou aux convictions politiques, les décisions collectives peuvent avoir des conséquences dramatiques. « La recrudescence de la rougeole aux États-Unis est directement liée à la diffusion de doutes sur les vaccins. Aujourd’hui, des enfants meurent d’une maladie qui avait pourtant été enrayée depuis très longtemps », regrette le philosophe. 

Au-delà des erreurs de décision, c’est la possibilité même de faire société qui est en jeu. « Pour discuter, pour s’entendre, il faut un monde commun. Si on polarise à l’extrême, on perd ce monde commun. On ne peut plus ni se comprendre ni agir ensemble. »

Répondre autrement

Au-delà des fake news ou des théories du complot, la post-vérité et la post-ironie révèlent donc une transformation profonde de notre rapport au monde commun. Authenticité contre-expertise, humour qui brouille les intentions : la question devient moins celle du vrai que celle de la confiance. D’où l’importance, pour les chercheurs, de reconstruire des espaces communs à travers une information de qualité, une éducation aux médias, une société civile vivante, des lieux de débat, des récits collectifs. Car sans monde commun, il devient difficile non seulement de s’accorder sur les faits, mais de faire société. Reste une dernière question proprement politique : peut-on seulement combattre ce brouillage à coups de vérité ? Arthur Borriello pense que non, et l’explique en encadré.

Arthur Borriello : « Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie »

Pour le politologue Arthur Borriello, il faut d’abord prendre ses distances avec deux notions devenues omniprésentes. « Les concepts de post-vérité et de populisme jouent aujourd’hui le même rôle dans le débat public : celui de concepts-valises qui permettent de désigner très largement des évolutions politiques, sans toujours les analyser avec la précision qu’elles méritent. »

La définition dominante du populisme repose sur une opposition entre un « peuple vertueux » et des « élites corrompues », ce qui conduit à qualifier de populistes des mouvements très différents, y compris ceux d’extrême droite. Dans son ouvrage « Populisme, le mal nommé », le politologue défend une conception qu’il reconnaît minoritaire selon laquelle le populisme est avant tout un moment démocratique, porté par une volonté d’approfondir la démocratie et de rendre davantage de pouvoir au peuple. « Cette définition exclut de facto l’extrême droite, qui ne cherche pas à approfondir la démocratie, mais à restreindre le champ de ceux qui en bénéficient. »

Mais pourquoi cette promesse de rendre le pouvoir au peuple est-elle utilisée par de nombreux mouvements politiques, y compris l’extrême droite ? Elle répond à une expérience bien réelle. De nombreux citoyens ont le sentiment d’avoir perdu une partie de leur capacité à peser sur les décisions politiques. Arthur Borriello l’explique par la désintermédiation observée depuis les années 70 : partis, syndicats et associations, qui permettaient traditionnellement de transformer des préoccupations individuelles en revendications collectives, ont perdu de leur importance.

La force du discours politique repose donc davantage sur sa capacité à donner sens à une expérience vécue et sur sa cohérence interne. Cette lecture le conduit à relativiser l’efficacité d’une stratégie qui consisterait uniquement à « fact-checker » les discours de l’extrême droite. Il l’illustre par un exemple volontairement radical : « Face à Hitler qui affirmait que les Juifs étaient la cause de tous les maux, un fact-checking aurait-il enlevé de la force à ce discours ? Certainement pas. Le seul moyen de lutter contre ce type de discours, c’est de proposer un autre récit suffisamment convaincant, qui résonne avec l’expérience concrète des gens. Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie. »

Concrètement, Arthur Borriello plaide pour la reconstruction d’espaces d’intermédiation : associations, organisations collectives, lieux de débat et de mobilisation qui permettent aux citoyens de retrouver une capacité d’action et de représentation. La Belgique francophone offre à cet égard un élément de réflexion intéressant. Alors que l’extrême droite progresse fortement dans plusieurs pays européens, elle y reste jusqu’ici relativement marginale. Une résistance qu’il met notamment en relation avec la persistance d’un tissu associatif dense et avec l’ancrage local de certaines formations politiques, comme le PTB à travers ses organisations de jeunesse, maisons médicales, etc. 

La réponse à l’extrême droite ne se joue donc pas uniquement dans le champ de la véracité de l’information. Elle se joue aussi dans la capacité d’une société à créer du lien et à proposer des récits collectifs dans lesquels chacun peut se reconnaitre. 

Pour aller plus loin

La vérité en crise : désinformation, pensée critique, droit à l’information

Ouvrage collectif à paraître à l’automne 2026 aux éditions Larcier Intersentia. Cet ouvrage rassemble plusieurs contributions, notamment des textes d’Alejandra Michel et de Fanny Barnabé.

Arthur Borriello, Populisme : le mal nommé

Éditions de l’Université de Bruxelles, collection « Débats ».

Dans cet essai, le politologue interroge les usages contemporains de la notion de populisme et propose une lecture critique d’un concept devenu omniprésent dans le débat public.

Denis Saint-Amand, Contrer le rire fasciste. Trolling et résistance

Éditions Rue de l’Échiquier, collection « Les Incisives ».

Une analyse des usages politiques de l’humour, du trolling et des cultures numériques, ainsi que des formes de résistance qu’ils peuvent susciter.

Denis Saint-Amand est chercheur qualifié du FNRS à l’UNamur et président du Namur Institute of Language, Text and Transmediality (NALTT)

« Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme » : La thématique des fakenews dans le domaine de la santé et en particulier de la vaccination était un des sujets abordés lors de la Cérémonie officielle de rentrée académique 2026 de l'UNamur. Retrouvez cette intervention en vidéo.

Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026

« Par-delà les gènes » : et si on repensait la notion d’hérédité ?

Sciences, philosophies et sociétés
Philosophie

Sommes-nous prisonniers de notre patrimoine génétique ? La filiation se réduit-elle uniquement aux gènes ? Peut-on échapper à son destin ? Des questions existentielles que nous nous posons tous et auxquelles Gaëlle Pontarotti, chargée de cours et chercheuse au Département Sciences, philosophies et sociétés de l’UNamur, apporte un éclairage inédit dans son livre Par-delà les gènes. Une autre histoire de l’hérédité, paru en octobre dernier aux éditions Gallimard.

Gaëlle Pontarotti

Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’hérédité était envisagée par les scientifiques comme une affaire de gènes et de transmission d’ADN. Mais depuis quelques décennies, des travaux révèlent des transmissions non-génétiques, contribuant à expliquer pourquoi les enfants ressemblent en moyenne davantage à leurs parents qu’à d’autres individus d’une population. Parmi celles-ci : des transmissions épigénétiques (modifications de l’activité des gènes sans changer la séquence d’ADN), microbiennes, hormonales ou encore comportementales. Certains biologistes et philosophes parlent désormais d’« hérédité étendue ».

Entre fatalisme et liberté

« L’enjeu est de redessiner le concept d’hérédité, en dépassant la vision strictement génétique qui prévalait jusque-là », explique Gaëlle Pontarotti. « L’objectif de mon livre et de mes recherches est d’articuler différentes formes de transmission et de repenser la compatibilité entre hérédité et liberté transgénérationnelle ».

Car depuis l’Antiquité grecque, tout laisse à penser que nous sommes enfermés dans un destin familial. Mais si l’hérédité dépasse les gènes, quelle est notre marge de manœuvre ? « Tout l’enjeu est de trouver un juste milieu entre fatalisme héréditaire et illusion de toute-puissance face à notre héritage », résume la chercheuse.

Un changement de paradigme aux conséquences multiples

Cette nouvelle conception bouscule notre vision de la filiation et du statut de l’individu. Nous ne sommes plus seulement des objets déterminés par des causes qui nous dépassent : nous redevenons acteurs de ce que nous recevons et transmettons. Elle invite aussi à reconsidérer la place des gènes dans la filiation : le parent est-il fondamentalement celui qui transmet son patrimoine génétique ?

Et si, finalement, notre héritage était aussi ce que nous choisissions d’en faire ?

Couverture du livre "Par-delà les gènes"

Crédit couverture : Éditions Gallimard, visuel de l’ouvrage Par-delà les gènes.

Découvrir le livre

Par-delà les gènes. Une autre histoire de l'hérédité, de Gaëlle Pontarotti — Gallimard (collection Connaissances)

 

SPiN : un nouveau centre de recherche pour penser les sciences autrement

Sciences, philosophies et sociétés

À l’heure où la désinformation, la post-vérité et le complotisme fragilisent la confiance dans les sciences, l’UNamur accueille SPiN (Science & Philosophy in Namur), un nouveau centre de recherche interdisciplinaire qui interroge la place des sciences dans la société. Fondé en septembre dernier par Olivier Sartenaer, professeur de philosophie des sciences à l’UNamur, SPiN rassemble des philosophes et des scientifiques autour d’une vision commune : développer une réflexion critique et accessible sur les sciences dans toute leur diversité.

L'équipe de recherche d'Oliver Sartenaer (Centre SPiN, ESPHIN)

De gauche à droite : Doan Vu Duc,  Maxime Hilbert, Charly Mobers, Olivier Sartenaer,  Louis Halflants, Andrea Roselli, Gauvain Leconte-Chevillard, Eve-Aline Dubois.

Si l’UNamur se distingue par la présence d’un département de philosophie des sciences au sein de sa Faculté des sciences, aucun centre de recherche n’était jusqu’ici spécifiquement dédié aux enjeux épistémologiques, éthiques, politiques et métaphysiques des sciences. SPiN vient combler ce vide. 

 

Logo du centre SPiN de l'Institut ESPHIN

« Plusieurs facteurs contingents ont permis la création de SPiN : l’absence d’une structure de recherche spécifiquement dédiée à ces thématiques et l’arrivée quasiment simultanée de quatre jeunes philosophes des sciences. C’est un peu un alignement des planètes », explique Olivier Sartenaer.

A ses côtés, on retrouve Juliette Ferry-Danini (Faculté d’informatique), Thibaut De Meyer (Faculté de philosophie et lettres) et Gaëlle Pontarotti (Faculté des sciences), qui forment le noyau dur de SPiN.

Répondre à une demande sociétale forte

SPiN s’inscrit dans une dynamique de recherche engagée au cœur des débat contemporains. 

Image
Olivier Sartenaer

On ressent un réel besoin d’éclairage des citoyens sur ces questions. C’était important pour nous qu’une structure de recherche reflète cette demande sociétale grandissante et accueille des recherches sur ces thématiques. 

Olivier Sartenaer Professeur de philosophie des sciences à l’UNamur

Les chercheurs de SPiN explorent un large éventail de thématiques, avec en toile de fond une interrogation sur notre rapport à la connaissance scientifique. Parmi ceux-ci :

  • le rapport entre sciences et pseudosciences ;
  • le réductionnisme dans les sciences ;
  • le déterminisme génétique et l’hérédité ;
  • l’éthique médicale et la santé publique (vaccinations, pandémies) ;
  • l’éthologie,
  • le perspectivisme.

Ces recherches sont portées par une équipe interdisciplinaire composée d’enseignants-chercheurs, de doctorants et de postdoctorants issus des différentes facultés de l’UNamur.

Un lieu de rencontre académique…mais aussi citoyen

SPiN organise des séminaires hebdomadaires consacrés aux recherches en cours en philosophie des sciences ainsi que des séminaires liés à des thématiques plus spécifiques : la santé, les sciences du vivant, la cosmologie et les théories de l’émergence et du réductionnisme dans les sciences naturelles.

Mais SPiN ne se limite pas à la sphère académique : le centre entend faire sortir ces questions hors des murs de l’université, au travers d’événements et d’activités accessibles à toutes et tous. Un événement inaugural est d’ores et déjà planifié pour le printemps prochain sur une thématique d’actualité : la méfiance dans les sciences. Plus d’infos à venir ! 

En savoir plus sur le centre de recherche SPiN

Université et démocratie : un lien vivant, parfois menacé

Paroles d'experts
Démocratie

Méfiance envers les institutions politiques traditionnelles et les élus, montée des logiques autoritaires, définancement des services publics… La démocratie semble aujourd’hui traverser une zone de turbulences. Dans ce contexte, quel rôle l’université joue-t-elle ? Pour éclairer cette question, nous avons rencontré quatre chercheurs issus de disciplines différentes : la pédagogue Sephora Boucenna, le philosophe Louis Carré, le politologue Vincent Jacquet, la juriste Aline Nardi. Leurs regards croisés dessinent les contours d’un enjeu plus que jamais d’actualité : penser et défendre le lien entre université et démocratie.

démocratie-visages

La démocratie n’a rien d’un concept figé. Elle fait débat, surtout aujourd’hui. Louis Carré, directeur du Département de philosophie et membre de l’Espace philosophique de Namur (Institut ESPHIN), en propose une définition en trois dimensions : un régime politique, un état de droit et une manière de faire société.

Le concept de démocratie : entre pouvoir du peuple et centralisation

« Étymologiquement, la démocratie est un régime politique qui consiste à donner le pouvoir au peuple », rappelle-t-il. « Nos démocraties occidentales reposent aujourd’hui sur l’idée que le peuple est souverain, sans pour autant gouverner directement. De là naît une tension entre la démocratie idéale et la démocratie réelle. » Vincent Jacquet, professeur au Département des sciences sociales, politiques et de la communication et président de l’Institut Transitions appuie le propos : « La démocratie est un idéal d’autogouvernement des citoyens, mais il est en tension avec des logiques plus centralisatrices, plus autoritaires. […] Nos systèmes politiques sont traversés par ces différentes tensions, avec à la fois des logiques autoritaires de plus en plus présentes, y compris chez nous, et des logiques de participation qui s’accompagnent parfois de beaucoup d’espoir et de déception aussi. »

Deuxième pilier selon Louis Carré : l’État de droit. La démocratie garantit les droits fondamentaux de tous les citoyens par la constitution. Mais là encore, gare aux paradoxes : « On pourrait en effet imaginer des lois prises par la majorité des représentants ou par un référendum, mais qui contreviennent aux droits fondamentaux », souligne le philosophe. La démocratie ne peut donc se résumer au seul principe majoritaire.

Enfin, la démocratie est également une manière de faire société. Elle repose sur un réel pluralisme : diversité des opinions, des croyances et des valeurs. « Cela suppose l’existence d’un espace public relativement autonome face au pouvoir en place qui, par moment, conteste les décisions prises par les gouvernements qui ont été élus », insiste Louis Carré.

La méfiance des citoyens vis-à-vis du politique n’est, à ce titre, pas nécessairement un symptôme de crise démocratique. Elle peut même en être un signe de vitalité, comme l’explique Vincent Jacquet : « Le fait que les citoyens soient critiques envers leur gouvernement n’est pas forcément négatif parce que, dans une démocratie, les citoyens doivent pouvoir contrôler les actions des gouvernants ».

Photo de Vincent Jacquet
Vincent Jacquet

Former les gouvernants… et les gouvernés

Dans ce contexte, quelle est la responsabilité de l’université ? Louis Carré rappelle d’abord une réalité simple : une grande partie de nos élus sont passés par les bancs de l’université. Mais sa mission d’enseignement ne s’arrête pas là. « Il s’agit de former des citoyens éclairés, pas seulement des gouvernants. Les universités doivent offrir un enseignement supérieur de qualité, ouvert au plus grand nombre », affirme-t-il.

« La démocratie suppose en effet des citoyens capables de débattre, de réfléchir, de problématiser les enjeux », complète Sephora Boucenna, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation et membre de l’Institut de Recherches en Didactiques et Éducation de l’UNamur (IRDENA). Il s’agit donc de former des esprits réflexifs, aptes à interroger leur époque.

Former des enseignants réflexifs, pour des citoyens critiques

L’université forme également ceux qui, demain, éduqueront les générations futures : les enseignants. Et là encore, la démocratie est en jeu.

 « Notre mission est de former des enseignants réflexifs qui, eux-mêmes, apprendront à leurs élèves à penser de manière critique », insiste Sephora Boucenna. Cela passe par un travail en profondeur sur l’analyse de pratiques, la construction collective et l’apprentissage du débat, dès la formation initiale des enseignants jusqu'à leur formation continue. 

Sephora BOUCENNA
Sephora Boucenna

Produire et diffuser du savoir… en toute indépendance

Outre l’enseignement, l’université a également une mission de recherche et de service à la société. Elle produit des savoirs qui peuvent éclairer les politiques publiques, mais aussi les questionner. Cette fonction critique suppose une indépendance réelle vis-à-vis du politique. « Pour analyser avec lucidité les mécanismes démocratiques, y compris ceux que les gouvernements mettent en place, il faut que l’université garde sa liberté de recherche et de parole », souligne Vincent Jacquet.

 

Louis Carré va plus loin : « Comme la presse, l’université est une forme de contre-pouvoir dans l’espace public ». Il précise par ailleurs qu’« il y a une confusion entre liberté d’opinion et liberté académique. Les savoirs universitaires passent par une série de procédures de vérification, d’expérimentation, de discussion au sein de la communauté scientifique. Cela leur donne une robustesse qui n’est pas celle d’une opinion, d’une valeur, d’une croyance. » 

Louis Carré
Louis Carré

Cette fonction critique de l’université suppose donc une indépendance forte. Or, en Belgique, le financement des universités relève largement du pouvoir politique. « Celane doit pas signifier une mise sous tutelle », alerte Louis Carré. « Mener des recherches critiques, qui ne satisfont pas à court terme des commanditaires, demande une indépendance, y compris de moyens. Il faut des chercheurs en nombre qui puissent analyser différents types de dynamiques. Plus on coupera dans les finances de la recherche, comme c’est le cas aujourd’hui, moins on aura de chercheurs et donc de capacité d’analyse indépendante et de diversité des perspectives », insiste Vincent Jacquet.

Le mouvement « Université en colère », récemment lancé au sein des universités de la Fédération Wallonie-Bruxelles, entend dénoncer les effets du définancement. Ses représentants appellent à « garantir les conditions de développement d’une université ouverte, indépendante, de qualité et accessible au plus grand nombre. Face aux défis sociaux, économiques et politiques de notre temps et parce que d’autres choix de société, et donc budgétaires, sont possibles, il est plus que jamais essentiel de renforcer les institutions et les acteurs au cœur de la production du savoir. » 

Entre vigilance et engagement : un lien à réinventer

La démocratie ne se limite donc ni aux élections ni aux institutions. Elle repose sur une vigilance collective, portée par les citoyens, les savoirs… et les lieux où ces savoirs se construisent. À ce titre, l’université apparaît comme un maillon essentiel de la vitalité démocratique. À condition de rester indépendante, accessible et ouverte sur la société.

« La démocratie, ce n’est pas seulement une affaire d’institutions. C’est l’affaire de citoyens qui la font vivre et qui s’organisent pour faire valoir leurs perspectives à différents moments », insiste Vincent Jacquet. Une invitation claire à ne pas rester spectateur, mais à participer, avec lucidité et exigence, à la construction d’un avenir démocratique commun.

Une année académique, placée sous la thématique de la démocratie

Retrouvez le discours prononcé par la Rectrice Annick Castiaux lors de la Cérémonie de rentrée académique 2025-2026.

Discours de la Rectrice à la Cérémonie de rentrée académique 2025-2026

Cet article est tiré de la rubrique "Le jour où" du magazine Omalius #38 (Septembre 2025).

cover-omalius-septembre-2025

Post-vérité : et si la vérité n’était plus la question ?

Démocratie
Droit
Sciences politiques

Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme. Le réchauffement climatique ne serait qu’un phénomène naturel. Les immigrés mangeraient les chats du voisinage. Ces affirmations ont toutes un point commun : elles ont été démenties par les faits. Pourtant, elles continuent de circuler, d’être partagées et parfois d’influencer les urnes. Plus étonnant encore, certaines sont relayées par des personnalités occupant les plus hautes fonctions politiques. Que devient notre rapport à la vérité lorsque l’opinion se présente comme un savoir, que l’humour brouille les intentions et que l’information se propage sans passer par les intermédiaires traditionnels ? Pour comprendre ces transformations, quatre chercheurs de l’UNamur croisent leurs regards. Derrière les débats sur les fake news, ils voient se dessiner une évolution plus profonde : la vérité continue d’importer, mais elle ne suffit plus toujours à convaincre.

foule de gens - post vérité

« Il n’y a pas de définition consensuelle arrêtée de la post-vérité », prévient Olivier Sartenaer, directeur du Département de sciences, philosophies et sociétés et membre de l’Institut ESPHIN (Espace philosophique de Namur). Il préfère décrire quatre évolutions qui, ensemble, dessinent le phénomène.

Premier constat : notre rapport aux consensus établis se fragilise. Des idées autrefois marginales bénéficient aujourd’hui d’une visibilité inédite grâce aux réseaux sociaux. Deuxième transformation : la frontière entre opinion et savoir tend à s’effacer. « L’opinion de tout un chacun vaut connaissance. » Troisième changement : le mensonge a perdu une partie de son coût symbolique. « Jusqu’à récemment, quand une personnalité politique était prise à mentir éhontément, elle devait en payer un prix, électoral ou symbolique. Aujourd’hui, mentir peut même devenir une sorte de badge d’honneur. »

La quatrième transformation, la plus subtile, touche à ce que les philosophes appellent le baratin. « Si le menteur connaît la vérité et la dissimule, le baratineur produit du discours pour séduire, faire peur ou convaincre, indépendamment de la question de savoir si c’est vrai. » Ainsi, quand Donald Trump affirme qu’il faudrait boire de l’eau de Javel pour soigner la COVID, le plus important n’est peut-être pas le contenu de la proposition. « Dire cela  le positionne contre les élites et fait parler de lui. Est-ce que c’est vrai ? Il ne se pose même pas la question. »

Olivier Sartenaer explique l’émergence de la post-vérité par le « déluge épistémique », cette surabondance d’informations véhiculée notamment par les technologies numériques. Nos capacités critiques ne se sont pas nécessairement affaiblies, mais l’environnement dans lequel elles s’exercent est devenu infiniment plus complexe. Cette complexité interpelle également le droit.

Olivier Sartenaer
Olivier Sartenaer

Le droit face aux désordres de l’information

Si la post-vérité n’est pas une catégorie juridique en soi, Alejandra Michel, chercheuse au CRIDS (Centre de recherche en Information, droit et société), au sein de l’Institut NaDI (Namur Digital Institute), aborde le phénomène à travers ce que l’on appelle les désordres de l’information. Une première distinction éclaire les mécanismes à l’œuvre : la mésinformation désigne une information erronée diffusée sans intention de tromper, la désinformation suppose au contraire une intention de manipuler, et la malinformation  se fonde sur une information vraie, mais sortie de son contexte ou utilisée pour nuire. Dans la pratique, ces catégories restent toutefois difficiles à distinguer. Une fausse information produite intentionnellement peut être reprise de bonne foi par des milliers de personnes qui la croient authentique, et son statut change alors au fil de sa circulation.

Pour le droit, l’enjeu est d’autant plus délicat que la liberté d’expression protège à la fois celui qui s’exprime et celui qui reçoit l’information. Faut-il sanctionner les auteurs de fausses informations ? Pas si simple : la pénalisation pourrait se retourner contre les journalistes, les lanceurs d’alerte ou ceux qui diffusent des informations dérangeantes pour les pouvoirs en place. 

Alejandra Michel s’intéresse dès lors davantage au droit de recevoir une information de qualité sans obligation absolue de vérité, mais avec une exigence de tendre vers l’exactitude et de respecter les règles encadrant la collecte et la diffusion de l’information. 

Du côté du droit européen, le Digital Services Act agit sur l’environnement informationnel lui-même, notamment en imposant aux grandes plateformes numériques des mesures de modération, de transparence et d’adaptation des systèmes de recommandation.

Alejandra Michel
Alejandra Michel

La lutte contre la désinformation ne peut donc être uniquement juridique. Elle passe aussi par l’éducation aux médias, le soutien au journalisme de qualité et la protection du pluralisme. Reste une question que le droit ne résout pas : quand plus personne ne semble prendre la vérité comme référence commune, qu’est-ce qui fonde encore la crédibilité de quelqu’un ?

L’authenticité, nouvelle monnaie de la crédibilité

Une partie de la réponse se joue dans l’humour, devenu un mode de communication dominant sur le web. Pour Fanny Barnabé, chargée de cours au CRIDS/NaDI, mèmes, détournements, trolling et shitposting occupent une place si importante dans les cultures numériques qu’ils brouillent, eux aussi, notre rapport à la vérité. 

Dans l’ironie classique, le locuteur dit le contraire de ce qu’il pense tout en laissant à son interlocuteur assez d’indices pour saisir le sens réel du message. L'ironie a aujourd'hui perdu son caractère transgressif parce qu'elle est devenue omniprésente. Pour continuer à surprendre, les internautes ont alors développé de nouveaux niveaux d'ambiguïté. Aujourd’hui, les frontières sont brouillées : « On ne sait plus si l’énoncé est ironique, sincère ou partiellement les deux. » C’est ce qu’on appelle la post-ironie.

La crédibilité d’un créateur de contenu ne repose dès lors plus sur son rapport à la vérité, mais sur son authenticité. Fanny Barnabé observe ce glissement sur la plateforme de streaming Twitch où la relation entre streamer et communauté tient au sentiment d’un lien direct et sincère : maladresses, réactions spontanées et personnalité affichée y valent davantage que l’exactitude.

Pour Fanny Barnabé, la vraie question est alors peut-être de savoir s’il reste possible d’être sérieux sur Internet. Sur Twitch, le renversement est devenu si total qu' « il arrive que les utilisateurs précisent explicitement qu'ils parlent sérieusement. On ne signale plus qu'un message est ironique. C'est le premier degré qu'il faut désormais annoncer. »

Fanny Barnabé
Fanny Barnabé

Quand l’authenticité devient un argument politique

On retrouve exactement ce mécanisme en politique. Des personnalités comme Donald Trump ou Elon Musk utilisent désormais mèmes, provocation, trolling et références à la culture du gaming pour s’adresser directement à leur public. La post-ironie leur offre une protection rhétorique puissante. Des propos graves peuvent être formulés sur le mode de la plaisanterie et, si la réaction est négative, il suffit de répondre « c’était pour rire ». 

Pour Arthur Borriello, professeur de sciences politiques à l’UNamur et chercheur de l’institut Transitions, la crédibilité en politique se mesure de la même manière que sur Twitch : à l’authenticité perçue plutôt qu’à la véracité. « Trump peut se permettre de passer pour un menteur ou un farfelu. L’important, c’est qu’il apparaisse comme authentique », explique le politologue. L’insulte, l’extravagance et la transgression des normes de langage deviennent ainsi des marqueurs de proximité avec les gens ordinaires, par opposition au discours policé des élites.

Arthur Boriello
Arthur Boriello

L’authenticité ne promet pas la vertu, elle promet la proximité. Être du côté des gens ordinaires, avec leurs défauts, leurs colères et parfois même leurs transgressions. Face à Hillary Clinton, Trump déclarait en substance : oui, le système de Wall Street est corrompu, puisque j’en fais moi-même usage. Il ne promettait pas d’y mettre fin, il promettait d’être authentique. 

Le politologue va plus loin. Il remet en question l’idée même que la politique serait une affaire de vérité. « Le discours politique n’est pas un discours de vérité. Ce n’est pas sa visée. » Sa force réside plutôt dans sa cohérence interne et sa capacité à donner sens à une expérience vécue. Le trumpisme, par exemple, relie dans un même récit dégradation économique, chômage, immigration et sentiment de déclin américain. « Les immigrés mangent-ils des animaux domestiques ? Peu importe que cette affirmation soit vraie ou fausse. L’important est que ça s’articule avec l’ensemble des éléments dans ce récit cohérent », résume le politologue.

Ce que coûte le brouillage du vrai

Pour Olivier Sartenaer, les conséquences de ce nouveau rapport à la vérité ne sont pas que rhétoriques. « Si on prétend par exemple que les recommandations du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sont juste une religion d’écologistes bobos et qu’on préfère le bon sens populaire favorable aux centrales à charbon, on crée un climat qui devient inhabitable. » Le problème ici n’est pas seulement de se tromper sur un phénomène scientifique, c’est de choisir de ne pas tenir compte des connaissances disponibles alors que les conséquences sont prévisibles.

Le même mécanisme est à l’œuvre dans les débats sur la vaccination. Quand les connaissances scientifiques cèdent la place au « bon sens » ou aux convictions politiques, les décisions collectives peuvent avoir des conséquences dramatiques. « La recrudescence de la rougeole aux États-Unis est directement liée à la diffusion de doutes sur les vaccins. Aujourd’hui, des enfants meurent d’une maladie qui avait pourtant été enrayée depuis très longtemps », regrette le philosophe. 

Au-delà des erreurs de décision, c’est la possibilité même de faire société qui est en jeu. « Pour discuter, pour s’entendre, il faut un monde commun. Si on polarise à l’extrême, on perd ce monde commun. On ne peut plus ni se comprendre ni agir ensemble. »

Répondre autrement

Au-delà des fake news ou des théories du complot, la post-vérité et la post-ironie révèlent donc une transformation profonde de notre rapport au monde commun. Authenticité contre-expertise, humour qui brouille les intentions : la question devient moins celle du vrai que celle de la confiance. D’où l’importance, pour les chercheurs, de reconstruire des espaces communs à travers une information de qualité, une éducation aux médias, une société civile vivante, des lieux de débat, des récits collectifs. Car sans monde commun, il devient difficile non seulement de s’accorder sur les faits, mais de faire société. Reste une dernière question proprement politique : peut-on seulement combattre ce brouillage à coups de vérité ? Arthur Borriello pense que non, et l’explique en encadré.

Arthur Borriello : « Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie »

Pour le politologue Arthur Borriello, il faut d’abord prendre ses distances avec deux notions devenues omniprésentes. « Les concepts de post-vérité et de populisme jouent aujourd’hui le même rôle dans le débat public : celui de concepts-valises qui permettent de désigner très largement des évolutions politiques, sans toujours les analyser avec la précision qu’elles méritent. »

La définition dominante du populisme repose sur une opposition entre un « peuple vertueux » et des « élites corrompues », ce qui conduit à qualifier de populistes des mouvements très différents, y compris ceux d’extrême droite. Dans son ouvrage « Populisme, le mal nommé », le politologue défend une conception qu’il reconnaît minoritaire selon laquelle le populisme est avant tout un moment démocratique, porté par une volonté d’approfondir la démocratie et de rendre davantage de pouvoir au peuple. « Cette définition exclut de facto l’extrême droite, qui ne cherche pas à approfondir la démocratie, mais à restreindre le champ de ceux qui en bénéficient. »

Mais pourquoi cette promesse de rendre le pouvoir au peuple est-elle utilisée par de nombreux mouvements politiques, y compris l’extrême droite ? Elle répond à une expérience bien réelle. De nombreux citoyens ont le sentiment d’avoir perdu une partie de leur capacité à peser sur les décisions politiques. Arthur Borriello l’explique par la désintermédiation observée depuis les années 70 : partis, syndicats et associations, qui permettaient traditionnellement de transformer des préoccupations individuelles en revendications collectives, ont perdu de leur importance.

La force du discours politique repose donc davantage sur sa capacité à donner sens à une expérience vécue et sur sa cohérence interne. Cette lecture le conduit à relativiser l’efficacité d’une stratégie qui consisterait uniquement à « fact-checker » les discours de l’extrême droite. Il l’illustre par un exemple volontairement radical : « Face à Hitler qui affirmait que les Juifs étaient la cause de tous les maux, un fact-checking aurait-il enlevé de la force à ce discours ? Certainement pas. Le seul moyen de lutter contre ce type de discours, c’est de proposer un autre récit suffisamment convaincant, qui résonne avec l’expérience concrète des gens. Il faut répondre à l’idéologie par l’idéologie. »

Concrètement, Arthur Borriello plaide pour la reconstruction d’espaces d’intermédiation : associations, organisations collectives, lieux de débat et de mobilisation qui permettent aux citoyens de retrouver une capacité d’action et de représentation. La Belgique francophone offre à cet égard un élément de réflexion intéressant. Alors que l’extrême droite progresse fortement dans plusieurs pays européens, elle y reste jusqu’ici relativement marginale. Une résistance qu’il met notamment en relation avec la persistance d’un tissu associatif dense et avec l’ancrage local de certaines formations politiques, comme le PTB à travers ses organisations de jeunesse, maisons médicales, etc. 

La réponse à l’extrême droite ne se joue donc pas uniquement dans le champ de la véracité de l’information. Elle se joue aussi dans la capacité d’une société à créer du lien et à proposer des récits collectifs dans lesquels chacun peut se reconnaitre. 

Pour aller plus loin

La vérité en crise : désinformation, pensée critique, droit à l’information

Ouvrage collectif à paraître à l’automne 2026 aux éditions Larcier Intersentia. Cet ouvrage rassemble plusieurs contributions, notamment des textes d’Alejandra Michel et de Fanny Barnabé.

Arthur Borriello, Populisme : le mal nommé

Éditions de l’Université de Bruxelles, collection « Débats ».

Dans cet essai, le politologue interroge les usages contemporains de la notion de populisme et propose une lecture critique d’un concept devenu omniprésent dans le débat public.

Denis Saint-Amand, Contrer le rire fasciste. Trolling et résistance

Éditions Rue de l’Échiquier, collection « Les Incisives ».

Une analyse des usages politiques de l’humour, du trolling et des cultures numériques, ainsi que des formes de résistance qu’ils peuvent susciter.

Denis Saint-Amand est chercheur qualifié du FNRS à l’UNamur et président du Namur Institute of Language, Text and Transmediality (NALTT)

« Le vaccin contre la rougeole provoquerait l’autisme » : La thématique des fakenews dans le domaine de la santé et en particulier de la vaccination était un des sujets abordés lors de la Cérémonie officielle de rentrée académique 2026 de l'UNamur. Retrouvez cette intervention en vidéo.

Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #42 (Septembre 2026).

Omalius-Septembre-2026

« Par-delà les gènes » : et si on repensait la notion d’hérédité ?

Sciences, philosophies et sociétés
Philosophie

Sommes-nous prisonniers de notre patrimoine génétique ? La filiation se réduit-elle uniquement aux gènes ? Peut-on échapper à son destin ? Des questions existentielles que nous nous posons tous et auxquelles Gaëlle Pontarotti, chargée de cours et chercheuse au Département Sciences, philosophies et sociétés de l’UNamur, apporte un éclairage inédit dans son livre Par-delà les gènes. Une autre histoire de l’hérédité, paru en octobre dernier aux éditions Gallimard.

Gaëlle Pontarotti

Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’hérédité était envisagée par les scientifiques comme une affaire de gènes et de transmission d’ADN. Mais depuis quelques décennies, des travaux révèlent des transmissions non-génétiques, contribuant à expliquer pourquoi les enfants ressemblent en moyenne davantage à leurs parents qu’à d’autres individus d’une population. Parmi celles-ci : des transmissions épigénétiques (modifications de l’activité des gènes sans changer la séquence d’ADN), microbiennes, hormonales ou encore comportementales. Certains biologistes et philosophes parlent désormais d’« hérédité étendue ».

Entre fatalisme et liberté

« L’enjeu est de redessiner le concept d’hérédité, en dépassant la vision strictement génétique qui prévalait jusque-là », explique Gaëlle Pontarotti. « L’objectif de mon livre et de mes recherches est d’articuler différentes formes de transmission et de repenser la compatibilité entre hérédité et liberté transgénérationnelle ».

Car depuis l’Antiquité grecque, tout laisse à penser que nous sommes enfermés dans un destin familial. Mais si l’hérédité dépasse les gènes, quelle est notre marge de manœuvre ? « Tout l’enjeu est de trouver un juste milieu entre fatalisme héréditaire et illusion de toute-puissance face à notre héritage », résume la chercheuse.

Un changement de paradigme aux conséquences multiples

Cette nouvelle conception bouscule notre vision de la filiation et du statut de l’individu. Nous ne sommes plus seulement des objets déterminés par des causes qui nous dépassent : nous redevenons acteurs de ce que nous recevons et transmettons. Elle invite aussi à reconsidérer la place des gènes dans la filiation : le parent est-il fondamentalement celui qui transmet son patrimoine génétique ?

Et si, finalement, notre héritage était aussi ce que nous choisissions d’en faire ?

Couverture du livre "Par-delà les gènes"

Crédit couverture : Éditions Gallimard, visuel de l’ouvrage Par-delà les gènes.

Découvrir le livre

Par-delà les gènes. Une autre histoire de l'hérédité, de Gaëlle Pontarotti — Gallimard (collection Connaissances)

 

SPiN : un nouveau centre de recherche pour penser les sciences autrement

Sciences, philosophies et sociétés

À l’heure où la désinformation, la post-vérité et le complotisme fragilisent la confiance dans les sciences, l’UNamur accueille SPiN (Science & Philosophy in Namur), un nouveau centre de recherche interdisciplinaire qui interroge la place des sciences dans la société. Fondé en septembre dernier par Olivier Sartenaer, professeur de philosophie des sciences à l’UNamur, SPiN rassemble des philosophes et des scientifiques autour d’une vision commune : développer une réflexion critique et accessible sur les sciences dans toute leur diversité.

L'équipe de recherche d'Oliver Sartenaer (Centre SPiN, ESPHIN)

De gauche à droite : Doan Vu Duc,  Maxime Hilbert, Charly Mobers, Olivier Sartenaer,  Louis Halflants, Andrea Roselli, Gauvain Leconte-Chevillard, Eve-Aline Dubois.

Si l’UNamur se distingue par la présence d’un département de philosophie des sciences au sein de sa Faculté des sciences, aucun centre de recherche n’était jusqu’ici spécifiquement dédié aux enjeux épistémologiques, éthiques, politiques et métaphysiques des sciences. SPiN vient combler ce vide. 

 

Logo du centre SPiN de l'Institut ESPHIN

« Plusieurs facteurs contingents ont permis la création de SPiN : l’absence d’une structure de recherche spécifiquement dédiée à ces thématiques et l’arrivée quasiment simultanée de quatre jeunes philosophes des sciences. C’est un peu un alignement des planètes », explique Olivier Sartenaer.

A ses côtés, on retrouve Juliette Ferry-Danini (Faculté d’informatique), Thibaut De Meyer (Faculté de philosophie et lettres) et Gaëlle Pontarotti (Faculté des sciences), qui forment le noyau dur de SPiN.

Répondre à une demande sociétale forte

SPiN s’inscrit dans une dynamique de recherche engagée au cœur des débat contemporains. 

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Olivier Sartenaer

On ressent un réel besoin d’éclairage des citoyens sur ces questions. C’était important pour nous qu’une structure de recherche reflète cette demande sociétale grandissante et accueille des recherches sur ces thématiques. 

Olivier Sartenaer Professeur de philosophie des sciences à l’UNamur

Les chercheurs de SPiN explorent un large éventail de thématiques, avec en toile de fond une interrogation sur notre rapport à la connaissance scientifique. Parmi ceux-ci :

  • le rapport entre sciences et pseudosciences ;
  • le réductionnisme dans les sciences ;
  • le déterminisme génétique et l’hérédité ;
  • l’éthique médicale et la santé publique (vaccinations, pandémies) ;
  • l’éthologie,
  • le perspectivisme.

Ces recherches sont portées par une équipe interdisciplinaire composée d’enseignants-chercheurs, de doctorants et de postdoctorants issus des différentes facultés de l’UNamur.

Un lieu de rencontre académique…mais aussi citoyen

SPiN organise des séminaires hebdomadaires consacrés aux recherches en cours en philosophie des sciences ainsi que des séminaires liés à des thématiques plus spécifiques : la santé, les sciences du vivant, la cosmologie et les théories de l’émergence et du réductionnisme dans les sciences naturelles.

Mais SPiN ne se limite pas à la sphère académique : le centre entend faire sortir ces questions hors des murs de l’université, au travers d’événements et d’activités accessibles à toutes et tous. Un événement inaugural est d’ores et déjà planifié pour le printemps prochain sur une thématique d’actualité : la méfiance dans les sciences. Plus d’infos à venir ! 

En savoir plus sur le centre de recherche SPiN

Université et démocratie : un lien vivant, parfois menacé

Paroles d'experts
Démocratie

Méfiance envers les institutions politiques traditionnelles et les élus, montée des logiques autoritaires, définancement des services publics… La démocratie semble aujourd’hui traverser une zone de turbulences. Dans ce contexte, quel rôle l’université joue-t-elle ? Pour éclairer cette question, nous avons rencontré quatre chercheurs issus de disciplines différentes : la pédagogue Sephora Boucenna, le philosophe Louis Carré, le politologue Vincent Jacquet, la juriste Aline Nardi. Leurs regards croisés dessinent les contours d’un enjeu plus que jamais d’actualité : penser et défendre le lien entre université et démocratie.

démocratie-visages

La démocratie n’a rien d’un concept figé. Elle fait débat, surtout aujourd’hui. Louis Carré, directeur du Département de philosophie et membre de l’Espace philosophique de Namur (Institut ESPHIN), en propose une définition en trois dimensions : un régime politique, un état de droit et une manière de faire société.

Le concept de démocratie : entre pouvoir du peuple et centralisation

« Étymologiquement, la démocratie est un régime politique qui consiste à donner le pouvoir au peuple », rappelle-t-il. « Nos démocraties occidentales reposent aujourd’hui sur l’idée que le peuple est souverain, sans pour autant gouverner directement. De là naît une tension entre la démocratie idéale et la démocratie réelle. » Vincent Jacquet, professeur au Département des sciences sociales, politiques et de la communication et président de l’Institut Transitions appuie le propos : « La démocratie est un idéal d’autogouvernement des citoyens, mais il est en tension avec des logiques plus centralisatrices, plus autoritaires. […] Nos systèmes politiques sont traversés par ces différentes tensions, avec à la fois des logiques autoritaires de plus en plus présentes, y compris chez nous, et des logiques de participation qui s’accompagnent parfois de beaucoup d’espoir et de déception aussi. »

Deuxième pilier selon Louis Carré : l’État de droit. La démocratie garantit les droits fondamentaux de tous les citoyens par la constitution. Mais là encore, gare aux paradoxes : « On pourrait en effet imaginer des lois prises par la majorité des représentants ou par un référendum, mais qui contreviennent aux droits fondamentaux », souligne le philosophe. La démocratie ne peut donc se résumer au seul principe majoritaire.

Enfin, la démocratie est également une manière de faire société. Elle repose sur un réel pluralisme : diversité des opinions, des croyances et des valeurs. « Cela suppose l’existence d’un espace public relativement autonome face au pouvoir en place qui, par moment, conteste les décisions prises par les gouvernements qui ont été élus », insiste Louis Carré.

La méfiance des citoyens vis-à-vis du politique n’est, à ce titre, pas nécessairement un symptôme de crise démocratique. Elle peut même en être un signe de vitalité, comme l’explique Vincent Jacquet : « Le fait que les citoyens soient critiques envers leur gouvernement n’est pas forcément négatif parce que, dans une démocratie, les citoyens doivent pouvoir contrôler les actions des gouvernants ».

Photo de Vincent Jacquet
Vincent Jacquet

Former les gouvernants… et les gouvernés

Dans ce contexte, quelle est la responsabilité de l’université ? Louis Carré rappelle d’abord une réalité simple : une grande partie de nos élus sont passés par les bancs de l’université. Mais sa mission d’enseignement ne s’arrête pas là. « Il s’agit de former des citoyens éclairés, pas seulement des gouvernants. Les universités doivent offrir un enseignement supérieur de qualité, ouvert au plus grand nombre », affirme-t-il.

« La démocratie suppose en effet des citoyens capables de débattre, de réfléchir, de problématiser les enjeux », complète Sephora Boucenna, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation et membre de l’Institut de Recherches en Didactiques et Éducation de l’UNamur (IRDENA). Il s’agit donc de former des esprits réflexifs, aptes à interroger leur époque.

Former des enseignants réflexifs, pour des citoyens critiques

L’université forme également ceux qui, demain, éduqueront les générations futures : les enseignants. Et là encore, la démocratie est en jeu.

 « Notre mission est de former des enseignants réflexifs qui, eux-mêmes, apprendront à leurs élèves à penser de manière critique », insiste Sephora Boucenna. Cela passe par un travail en profondeur sur l’analyse de pratiques, la construction collective et l’apprentissage du débat, dès la formation initiale des enseignants jusqu'à leur formation continue. 

Sephora BOUCENNA
Sephora Boucenna

Produire et diffuser du savoir… en toute indépendance

Outre l’enseignement, l’université a également une mission de recherche et de service à la société. Elle produit des savoirs qui peuvent éclairer les politiques publiques, mais aussi les questionner. Cette fonction critique suppose une indépendance réelle vis-à-vis du politique. « Pour analyser avec lucidité les mécanismes démocratiques, y compris ceux que les gouvernements mettent en place, il faut que l’université garde sa liberté de recherche et de parole », souligne Vincent Jacquet.

 

Louis Carré va plus loin : « Comme la presse, l’université est une forme de contre-pouvoir dans l’espace public ». Il précise par ailleurs qu’« il y a une confusion entre liberté d’opinion et liberté académique. Les savoirs universitaires passent par une série de procédures de vérification, d’expérimentation, de discussion au sein de la communauté scientifique. Cela leur donne une robustesse qui n’est pas celle d’une opinion, d’une valeur, d’une croyance. » 

Louis Carré
Louis Carré

Cette fonction critique de l’université suppose donc une indépendance forte. Or, en Belgique, le financement des universités relève largement du pouvoir politique. « Celane doit pas signifier une mise sous tutelle », alerte Louis Carré. « Mener des recherches critiques, qui ne satisfont pas à court terme des commanditaires, demande une indépendance, y compris de moyens. Il faut des chercheurs en nombre qui puissent analyser différents types de dynamiques. Plus on coupera dans les finances de la recherche, comme c’est le cas aujourd’hui, moins on aura de chercheurs et donc de capacité d’analyse indépendante et de diversité des perspectives », insiste Vincent Jacquet.

Le mouvement « Université en colère », récemment lancé au sein des universités de la Fédération Wallonie-Bruxelles, entend dénoncer les effets du définancement. Ses représentants appellent à « garantir les conditions de développement d’une université ouverte, indépendante, de qualité et accessible au plus grand nombre. Face aux défis sociaux, économiques et politiques de notre temps et parce que d’autres choix de société, et donc budgétaires, sont possibles, il est plus que jamais essentiel de renforcer les institutions et les acteurs au cœur de la production du savoir. » 

Entre vigilance et engagement : un lien à réinventer

La démocratie ne se limite donc ni aux élections ni aux institutions. Elle repose sur une vigilance collective, portée par les citoyens, les savoirs… et les lieux où ces savoirs se construisent. À ce titre, l’université apparaît comme un maillon essentiel de la vitalité démocratique. À condition de rester indépendante, accessible et ouverte sur la société.

« La démocratie, ce n’est pas seulement une affaire d’institutions. C’est l’affaire de citoyens qui la font vivre et qui s’organisent pour faire valoir leurs perspectives à différents moments », insiste Vincent Jacquet. Une invitation claire à ne pas rester spectateur, mais à participer, avec lucidité et exigence, à la construction d’un avenir démocratique commun.

Une année académique, placée sous la thématique de la démocratie

Retrouvez le discours prononcé par la Rectrice Annick Castiaux lors de la Cérémonie de rentrée académique 2025-2026.

Discours de la Rectrice à la Cérémonie de rentrée académique 2025-2026

Cet article est tiré de la rubrique "Le jour où" du magazine Omalius #38 (Septembre 2025).

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Événements

13
2026

Deleuze, le cinéma et la guerre

Séminaire

Dans le cadre de son séminaire, le Centre Arcadie de l'Institut ESPHIN organise une séance avec Stanislas de Courville consacrée à son ouvrage L'Écran des siècles. Deleuze, le cinéma et la guerre, Mimesis, 2025.

Stanislas de Courville est actuellement chercheur postdoctoral au Centre Arcadie (Institut Esphin). Chargé de cours auprès des départements d'études cinématographiques des universités Paris 8 et Aix-Marseille. Intervenant pour le département Analyse et culture cinématographique de la Femis. Membre associé des laboratoires ESTCA (Paris 8) et IRPhiL (Lyon 3).Spécialiste en esthétique, théorie et histoire du cinéma, ses travaux portent notamment sur la pensée deleuzienne du cinéma, les rapports entre cinéma et histoire, et le cinéma soviétique et post-soviétique.

Après une présentation de l'ouvrage, Stanislas de Courville sera interrogée par Déborah V. Brosteaux, Dagmara Osmayeva, Vivien Giet et Sébastien Laoureux.           

Présentation de l’ouvrage

Si Gilles Deleuze ouvre son diptyque consacré au cinéma, constitué de L’Image-mouvement et de L’Image-temps, en insistant sur le fait qu’il n’écrit pas ici une « histoire » du septième art mais plutôt « une taxinomie, un essai de classification des images et des signes », il a souvent été souligné combien c’est un événement historique qui paraît servir d’articulation entre les deux tomes et les régimes d’images correspondants. C’est la Seconde Guerre mondiale, en effet, qui semble marquer le passage entre l’« image-mouvement » et l’« image-temps », malgré les déclarations d’intention du philosophe. L’hésitation que l’on peut mettre au jour entre taxinomie et histoire dans le diptyque est loin d’être anodine, puisqu’elle en perturbe profondément l’économie générale. Revenant aux sources théoriques et filmiques de la pensée de Deleuze, cet ouvrage cherche à interroger l’affirmation d’une rupture de l’« histoire » du cinéma se produisant avec la Seconde Guerre mondiale, et à déterminer le type d’histoire dont il s’agit dans ce cas ici. En son centre, se trouve l’idée d’une compromission du septième art dans la propagande, particulièrement celle du régime nazi dont la fusion avec sa propre mise en scène nous laisserait, selon Hans-Jürgen Syberberg et Deleuze après lui, aux prises avec un Hitler comme « cinéaste ». Un « mythe négatif » du dictateur, dont l’ombre porterait après-guerre sur l’ensemble des images filmiques, qui s’avérera être aussi, en définitive, celui du cinéma dit « moderne ».

Entrée libre. Bienvenue à toutes et tous !

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Les recherches philosophiques visent tant à étudier, de manière interdisciplinaire, des problématiques issues des sciences formelles (logique, mathématiques), humaines et de la nature, qu’à construire des problématiques proprement philosophiques dans un espace transdisciplinaire où se trouvent mobilisés les apports des différentes sciences de l’homme (politiques, sociologiques, cliniques,…).

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ESPHIN se définit aussi comme un lieu de débat, suscitant des rencontres (séminaires, colloques, conférences,…) entre les praticiens et techniciens des sciences susmentionnées et des philosophes afin de mettre en œuvre une inter- et transdisciplinarité effective, fondée sur la conjonction d’une étude approfondie des contenus scientifiques et d’une investigation philosophique de haut niveau. 

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Partant du principe qu’au sein d’une Université, l’enseignement et la recherche doivent être intimement liés, l'Institut se donne aussi comme mission de faire profiter les étudiants des Baccalauréats (de la Faculté de Philosophie et Lettres, de la Faculté des Sciences et des autres Facultés qui désireraient se joindre à ESPHIN) ou des Maîtrises (de la Faculté des Sciences) du fruit de ses activités de recherche et de leur ouvrir certaines de leurs activités.

Si l'Institut se veut en prise sur des questions « de terrain », il entend préserver avec force la spécificité des approches philosophiques fondamentales intégrant des démarches rigoureuses et exigeantes en histoire de la philosophie.

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