L’Institut de recherche Transitions réunit des chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales pour étudier les grandes mutations qui traversent nos sociétés contemporaines. Face aux multiples tensions environnementales, démocratiques, économiques, sanitaires ou encore sociales, nos modèles de développement, nos institutions et nos façons de vivre ensemble sont remis en question.
Les recherches de l’Institut se concentrent sur des domaines d’importance critique tels que l’environnement, la politique, le droit, la justice, la cohésion sociale, le système alimentaire, le développement, l’éducation, les vulnérabilités, etc. S’appuyant sur des approches critiques et mobilisant des perspectives disciplinaires, interdisciplinaires et transdisciplinaires, l’institut Transitions vise à améliorer la compréhension des enjeux contemporains tout en participant activement à certaines dynamiques de changement sur le terrain.
Grâce à leurs expertises reconnues aux niveaux national et international (F.R.S.-FNRS, Union européenne, État fédéral, Région wallonne, etc.), les membres de l’Institut Transitions développent des projets de recherche fondamentale mais également des projets recherches-action au service de la société.
L’institut s’organise actuellement autour de quatre grands entités :
- Le pôle Transformations Démocratiques s’attache aux évolutions des systèmes politiques, de la représentation électorale, des modes de participation citoyenne et de la légitimité démocratique (Membres permanents: Arthur Borriello, Jérémy Dodeigne et Vincent Jacquet).
- Le pôle Transformations Territoriales et Environnementales propose une lecture systémique des liens entre humains et nature, en promouvant des approches participatives et ancrées localement pour accompagner les transformations socio-écologique à l’échelle des territoires (Membres permanents: Nicolas Dendoncker et Johan Yans).
- Le pôle Transitions et Âges de la Vie s'intéresse aux recompositions des parcours de vie, en mettant en lumière les effets des politiques publiques sur les fragilités individuelles et collectives (Membre permanent : Nathalie Burnay).
- Le centre Vulnérabilités et Sociétés examine, à travers une approche interdisciplinaire, les formes contemporaines de vulnérabilités au sein de l’entreprise, de l’État et de la famille et les transformations du droit engendrées par ces déplacements (Membres permanents : Géraldine Mathieu, Stéphanie Wattier, Marc Nihoul, Nathalie Basecqz et Pauline Colson).
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Formation continue : une carte à jouer pour l’université
Formation continue : une carte à jouer pour l’université
Le temps où l’on choisissait un métier une fois pour toutes et où l’expérience suffisait à gravir les échelons semble révolu. Désormais, se former tout au long de la vie est presque devenu une évidence. « Il y a clairement une évolution en ce sens, en particulier dans un contexte d’automatisation et d’intelligence artificielle qui rend d’autant plus importante l’acquisition de nouvelles compétences », commente Michel Ajzen, professeur au sein du Département Management à la Faculté Économie Management Communication SciencePo de l’UNamur et membre du Namur Digital Institute. « Et ce n’est pas une question de générations : qu’on ait 30, 40 ou 50 ans, ce besoin existe. »
Si de nombreuses entreprises mettent en place des formations à destination de leurs salariés, il semble par ailleurs que la « responsabilité de l’employabilité » ait progressivement basculé dans le chef des travailleurs, appelés à prendre davantage en main leur carrière. « Par le passé, le patron était perçu comme responsable du développement du travailleur, voire de son épanouissement, même parfois au-delà du travail », souligne Michel Ajzen. « Mais au fil du temps, cette responsabilité de l’employabilité s’est diluée. » Une tendance renforcée par les nouveaux « scripts de carrière », fortement basés sur la mobilité. « Quand je demande aux étudiants combien d’employeurs ils pensent avoir dans leur vie, la réponse est six en moyenne », poursuit l’enseignant. « Cela veut dire qu’avant même d’entrer dans le monde professionnel, ils ont dans l’idée qu’ils passeront d’un employeur à l’autre, ce qui peut pousser à se sentir “responsable” de sa carrière et donc potentiellement à suivre des formations de sa propre initiative. »
Tactiques de carrière
Se former d’accord, mais à quoi ? Et comment ? Comme l’analyse Michel Ajzen, ce choix relève en grande partie des « tactiques de carrière » adoptées par les travailleurs. « Selon les moments de la vie, ils pourront avoir des tactiques plutôt orientées vers l’emploi, avec l’objectif de s’assurer rapidement un travail alimentaire », explique-t-il.
« À d’autres moments, ils auront une tactique davantage orientée vers l’employabilité, avec l’idée d’acquérir au fil du temps des connaissances qui leur permettront de passer des paliers, qu’il s’agisse de mobilité verticale — au sein d’une même entreprise — ou horizontale — vers une autre entreprise ou un autre poste. Enfin, il y a la tactique “sens” : faire une formation qui les mènera vers un travail qui leur donnera encore plus envie de se lever le matin… »
Par ailleurs, les périodes de formation sont souvent perçues par les travailleurs comme une respiration : l’occasion de prendre du recul et de sortir « le nez du guidon », dans un quotidien professionnel souvent survolté. Un temps de « pause » aujourd’hui encadré par différents dispositifs. Ainsi, la loi du 3 octobre 2022 garantit aux employés du secteur privé un droit individuel à la formation, équivalent à 5 jours par an pour un temps plein. Cette formation peut être organisée par l’employeur ou laissée au libre choix des travailleurs (avec un droit de regard de l’employeur). « Certaines entreprises ne sont toutefois pas tenues de garantir ce droit à leurs travailleurs. C’est notamment le cas des entreprises qui comptent moins de dix membres du personnel », précise Charlotte Lambert, maître de conférences et spécialiste en droit social. « En droit social, il existe par ailleurs des conventions collectives de travail qui complètent la loi par secteur et peuvent prévoir davantage de jours de formation. »
CEP et crédit-temps
Lorsqu’un travailleur souhaite suivre une formation plus conséquente — par exemple un certificat universitaire dont la durée excède le plus souvent cinq jours par an —, il peut par ailleurs recourir à d’autres dispositifs lui permettant de sécuriser tout ou partie de sa rémunération. « Le congé éducation payé ou CEP, qui est une compétence régionale, permet de suivre une formation reconnue d’au moins 32 heures, en ce compris une formation initiale », explique Charlotte Lambert. « Le travailleur conserve sa rémunération, tandis que l’employeur est indemnisé par l’ONEM. »
L’autre option est le crédit-temps « avec motif formation » : ce dispositif régional qui existe uniquement dans le secteur privé permet de réduire ou suspendre temporairement son temps de travail sans porter atteinte à l’existence de son contrat. Dans ce cas, le travailleur reçoit directement une indemnisation de l’ONEM, sous réserve de certaines conditions d’âge et d’ancienneté. Le crédit-temps est par ailleurs limité à une durée de 36 mois. « Ces différents dispositifs ne sont pas nécessairement bien connus du public », commente Charlotte Lambert, « ce qui explique aussi que beaucoup de personnes se découragent de suivre une formation, notamment par peur de perdre leur emploi ou de devoir réduire leur temps de travail et, par conséquent, leur rémunération ». Par ailleurs, ils ne sont accessibles qu’aux travailleurs avec un statut relativement stable (CDI, CDD long…). « Des mécanismes spécifiques mais similaires existent dans le secteur public. Pour les indépendants, par contre, le recours à des congés payés ou des crédits-temps n’est pas possible. Ils doivent donc prendre eux-mêmes en charge le coût indirect de leur formation », précise encore la spécialiste en droit social.
Les super-héros de l’horaire décalé
Face au besoin de formation des travailleurs, les universités ont bien sûr un rôle à jouer. Le décret Paysage du 7 novembre 2013 stipule ainsi qu’elles sont habilitées à organiser des formations continues validées par l’ARES (Académie de recherche et d’enseignement supérieur). « Au sens décrétal, la formation continue ne concerne pas les diplômes de bachelier ou de master, mais plutôt les certificats », précise Charlotte Lambert. Ainsi, pour éviter toute méprise, les étudiants doivent savoir qu’obtenir un certificat universitaire n’équivaut pas à décrocher un grade académique et ne donne donc pas droit aux mêmes prérogatives sur le marché du travail.
En revanche, il existe bel et bien la possibilité pour les travailleurs d’obtenir un diplôme de bachelier ou de master en horaire décalé, comme c’est le cas à la Faculté de droit de l’UNamur. « La particularité du bachelier — puis idéalement du master — universitaire, c’est qu’il s’agit d’une véritable remise à zéro », appuie Mathieu Rolain, coordinateur pédagogique de ce programme et chercheur au Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S) de l’Institut Transitions). « Souvent, c’est une reconversion professionnelle complète et parfois même la réalisation d’un rêve : certains ont 50 ans et vont commencer le barreau… ». En bloc 1 de la Faculté de droit en horaire décalé, on compte chaque année quelque 50 à 60 inscrits : 10 à 15 d’entre eux seront diplômés en bloc 3. « Ce sont des étudiants extrêmement solidaires, qui s’échangent leurs notes et se soutiennent quand l’un d’entre eux est en train de flancher », observe le coordinateur.
Dans la même optique, l’UNamur a à cœur d’adapter au mieux ses dispositifs à ce public. « Beaucoup ont des responsabilités familiales et vivent parfois très loin de Namur », poursuit Mathieu Rolain. « Tous nos cours sont donc enregistrés et mis en ligne. Nous leur donnons aussi accès aux parkings du personnel, nous leur communiquons très en avance les dates d’examens… On essaie de leur montrer qu’on les soutient, qu’on les comprend. » Car pour ces adultes à la vie professionnelle et personnelle bien remplie, (re) commencer des études universitaires « en cours du soir » exige une discipline et une détermination hors du commun, de même que le soutien inconditionnel de l’entourage. « J’ai vraiment beaucoup d’admiration pour eux », s’enthousiasme Mathieu Rolain. « Pour moi, ce sont des super-héros. On a eu des médecins spécialistes qui venaient après leur journée, des parents solos… Ce sont des profils très atypiques, avec des parcours brillants. C’est aussi un public très exigeant, qui vous attend au tournant, ce qui pour nous, enseignants, est très stimulant. » Car en ouvrant ses portes à un public expérimenté, le monde universitaire continue lui aussi de se former.
L’UNamur, pionnière dans la formation continuée des enseignants
Depuis les années 80, l’Université de Namur se distingue par son expertise dans la formation continuée des enseignants, à la fois dans ses aspects didactiques et psychopédagogiques.
« C’est la Faculté de philosophie et lettres qui avait au départ entamé ce travail pour proposer ce qu’on appelait à l’époque des “recyclages” aux professeurs de français », commente Sandrine Biémar, coordinatrice du centre de formation continuée des enseignants de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation (FaSEF), enseignante et membre de l'Institut de Recherche en Didactiques et Éducation (IRDENa). « Ensuite, des formations plus générales sur les aspects psychopédagogiques ont suivi : elles ont été prises en charge initialement par le Département éducation et technologies, aujourd’hui devenu la FaSEF. De même, dans les années 90, la Faculté des sciences et la Faculté des sciences économiques ont développé leur propre centre de formation continuée des enseignants. » Ces quatre centres de formation continuée des enseignants sont désormais réunis dans la « Salle des Pros ».
Si le décret du 17/06/2021 (Livre 6 du Code de l’enseignement) formalise les droits et devoirs des membres du personnel de l’enseignement en termes de formation continue, celle-ci est loin d’être une nouveauté pour la profession.
« Le métier est tellement complexe, soumis à tellement de changements, notamment au niveau des programmes et des méthodes pédagogiques, qu’il est important pour l’enseignant d’inscrire son parcours dans une continuité », insiste Sandrine Biémar. « C’est pourquoi, dès la formation initiale, nous informons les étudiants de ces possibilités de formation continuée. »
Avec pour objectif de former des « praticiens réflexifs », capables de remettre en question leurs propres pratiques pour les réguler et les faire évoluer au fil du temps.
« Nous essayons de rapprocher le monde de la recherche du monde de la pratique : que nous puissions informer les enseignants des nouvelles études, mais qu’ils puissent aussi nous informer de ce qui se passe sur le terrain, poursuit la coordinatrice. La Salle des Pros constitue cet espace d’ouverture vers le monde. »
La Salle des Pros
La dynamique de la formation continue des enseignants à l'Université de Namur, carrefour entre recherche et terrain !
La Salle des Pros est avant tout un lieu à l’écoute des questions que les enseignants se posent dans le cadre de leur pratique. A l'intersection entre les milieux de la pratique et de la recherche, elle traite des problématiques qui émergent du terrain par le biais de réflexions, d'échanges et de constructions communes.
Différenciation et langue de scolarisation
Outre les formations obligatoires et gratuites qu’elle dispense en tant qu’ « opérateur de formation » pour les enseignants, l’UNamur propose aussi plusieurs certificats autour de thématiques spécifiques. « Les enseignants viennent suivre volontairement ces certificats, en plus de leur formation obligatoire et en-dehors de leurs heures de cours, et prennent les frais à leur charge », précise Sandrine Biémar. Parmi les thématiques qui suscitent un intérêt croissant dans le monde enseignant, citons les pratiques de différenciation pédagogique. « Au quotidien, les enseignants sont face à des groupes d’élèves où chacun a des besoins différents, apprend à des rythmes différents », détaille la coordinatrice. « Or il existe toute une série de méthodologies qui permettent de tenir compte de ces différences, ce qui constitue un enjeu aujourd’hui très important, surtout avec la mise en place du tronc commun. » Les formations autour de la langue de scolarisation, centrales pour lutter contre les inégalités, se sont aussi largement développées. « Nous sensibilisons les enseignants au fait qu’ils utilisent un langage propre à l’école — "asseyez-vous", "prenez votre cahier", "analysez", "coloriez" — et que ce langage doit être explicité. Il faut dire aux élèves dans quel but on leur fait faire telle ou telle chose. » Enfin, l’IA constitue sans surprise l’une des nouvelles thématiques dans la formation continue des enseignants, mais aussi d’autres publics (managers, décideurs, etc.). Une nouvelle micro-formation universitaire en intelligence artificielle est ainsi proposée depuis début 2026.
Les atouts d'une formation à horaire décalé / adapté
- Diplôme identique : Le diplôme décerné est le même qu'en horaire de jour.
- Expérience valorisée : Une valorisation des acquis antérieurs est assurée.
- Horaires : Un calendrier et des horaires adaptés à un public adulte.
- Accès : Un campus facilement accessible, tant en train qu'en voiture.
- Organisation : Une dizaine d’heures de cours par semaine.
Nos programmes à horaire décalé /adapté
Bacheliers
- Droit
- Économie et gestion
- Informatique
Masters
- Économie et gestion
- Enseignement (section 4 et 5)
- Informatique
Masters de spécialisation
Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #41 (Juin 2026).
CAPACITI : Protection ou participation des enfants, faut-il vraiment choisir ?
CAPACITI : Protection ou participation des enfants, faut-il vraiment choisir ?
On leur demande rarement leur avis. Pourtant, le droit est clair : tout enfant doit pouvoir s’exprimer sur les décisions qui le concernent. Entre ce principe et la réalité vécue, un fossé persiste. C’est ce que le projet CAPACITI cherche à combler, en réunissant des partenaires de la Grande Région autour d’une même ambition : faire des droits de l’enfant une réalité concrète. À l’UNamur, une équipe de juristes s’est penchée sur un terrain aussi courant que délicat, celui des séparations parentales, pour mieux comprendre… et faire évoluer les pratiques.
Supervisée par la professeure Géraldine Mathieu, spécialiste du droit de la jeunesse et de la famille et co-directrice du Centre Vulnérabilités & Sociétés, l’équipe de recherche de l’UNamur impliquée dans le projet CAPACITI est composée de Manon Brulard, chercheuse en Faculté de droit, et de deux étudiantes-chercheuses, Lisa Salmon et Donaciene Quoirin. Ensemble, elles explorent une question précise : comment l'enfant peut-il réellement participer aux décisions qui le concernent lorsque sa famille se déchire ? « Les effets des séparations parentales sur les enfants sont encore insuffisamment documentés sous l'angle de leurs droits », explique Manon Brulard.
Écouter les enfants… vraiment
Pour recueillir la parole des enfants, l'équipe a d'abord tenté des entretiens individuels et collectifs. Elle s'est heurtée à un obstacle révélateur : l'autorisation parentale. Sans l'accord des parents, pas d'accès aux enfants, même quand ceux-ci se montrent volontaires. « Ça a vraiment posé question, parce qu'on fait une recherche sur la participation des enfants et on se retrouve bloquées par le bon vouloir des adultes », résume Manon Brulard. « Cet obstacle illustre un dilemme de taille : comment assurer l’effectivité des droits dont les enfants sont titulaires dans un contexte où leur incapacité juridique les empêche de les exercer de manière autonome ? » ajoute Géraldine Mathieu.
Une vingtaine d’enfants ont quand même pu être rencontrés via des entretiens. L’équipe a ensuite repensé sa méthode et développé des animations pédagogiques menées directement dans les classes, auprès d'enfants de 8 à 12 ans avec un double objectif : les informer sur leurs droits et leur offrir un espace d'expression. En parallèle, Manon Brulard a rencontré des professionnels de l'enfance (juges, psychologues, médiateurs, avocats) pour interroger leurs pratiques et identifier leurs besoins.
Des droits méconnus, une parole bridée
L'un des constats les plus frappants est aussi l'un des plus simples : les droits de l’enfant ne sont pas connus. « Comment un enfant peut-il exercer et défendre des droits dont il ignore l'existence ? », interroge Manon Brulard. Une analyse menée auprès de près de 800 étudiants se destinant aux métiers de l'enfance le confirme de façon préoccupante : 40 % d'entre eux n'avaient jamais entendu parler de la Convention internationale des droits de l'enfant, et évaluaient leur connaissance de ces droits à 4 sur 10, la même note était donnée à la place accordée à ces droits dans leur formation. « Ces étudiants sont les professionnels de demain. Si eux-mêmes ne sont pas formés, comment garantir les droits de l'enfant sur le terrain ? », s’interroge la chercheuse.
Mais la méconnaissance n'est pas le seul obstacle. Le terrain révèle des tensions plus profondes. La première est presque paradoxale : vouloir protéger l'enfant peut finir par le faire taire. « On veut le mettre à l'écart du conflit parental. Mais dans les faits, il est déjà au cœur de ce conflit à la maison », observe Manon Brulard. Le protéger ne suffit pas, encore faut-il l'écouter. S'y ajoute un rapport de pouvoir encore très marqué entre adultes et enfants. « Il y a une relation très verticale où l'enfant doit se conformer aux décisions sans être préalablement consulté », constate la chercheuse.
Les professionnels, eux, ont souvent l'impression d'être à l'écoute, mais les enfants ne le vivent pas ainsi. Ils n'ont généralement pas de retour sur ce qu'ils expriment et ne savent même pas si leur parole est réellement prise en compte.
Enfin, les enfants eux-mêmes s'autocensurent par peur de blesser leurs parents. « Ils réfléchissent très tôt aux conséquences de leurs paroles. Ils ne veulent pas faire de mal, alors ils se taisent. Cette peur, on l'a remarquée dans toutes les classes », insiste Manon Brulard.
Des outils pour changer les pratiques
Ces constats nourrissent la conception d’outils concrets. À l’UNamur, au sein de l'Institut TRANSITIONS, l’équipe de recherche développe par exemple un jeu de société inspiré du Monopoly et du Trivial Pursuit, « où l’enjeu n’est pas de gagner, mais de s’exprimer sur ses droits », explique Lisa Salmon, qui a largement contribué à sa conception. L’équipe de recherche élabore également un carnet interactif combinant jeux, mots cachés et ressources pratiques, afin de permettre aux enfants de prolonger la réflexion suscitée par les animations à la maison.
Chaque partenaire du projet développe actuellement ses propres dispositifs de recherche, avec l’objectif de co-créer, à terme, une œuvre artistique, un jeu de société, un serious game et des histoires interactives. Des fiches juridiques, principalement destinées aux enfants, seront également mises en ligne. Des formations, des modules d’e‑learning à destination des professionnels de l’enfance ainsi qu’un livre blanc de recommandations viendront compléter cet ensemble. Ce dernier s’adressera également aux enfants et aux décideurs politiques, avec l’ambition de transformer les enseignements de la recherche en changements concrets. L’ensemble de ces ressources sera rassemblé au sein d’un centre transfrontalier de compétences, dont la forme reste à définir.
Être étudiante-chercheuse : une expérience hors des sentiers battus
Étudiante chercheuse depuis 2024, Donaciene Quoirin s’est engagée dans le projet CAPACITI après avoir participé à la rédaction d’un article scientifique fondé sur des témoignages d’enfants, aux côtés de Géraldine Mathieu et Bee Marique (collaboratrice didactique). Elle est rejointe cette année par une autre étudiante : Lisa Salmon.
Toutes deux ont animé des séances en classe, conçu des outils pédagogiques et mené des recherches sur les procédures d’audition des enfants en droit belge.
Ce qui frappe Donaciene et Lisa, ce n'est pas seulement la richesse intellectuelle du projet, mais la réalité humaine qu'il révèle. Lors des animations dans les écoles, les enfants se livrent avec une facilité déconcertante. « En deux heures, ils abordent des sujets très sensibles », confie Donaciene. Lisa souligne quant à elle la dynamique de groupe : « Il arrivait que certains jugent ceux qui osaient s’exprimer. »
Une immersion dans la recherche qu’elles jugent très enrichissante et qu’elles espèrent poursuivre l’an prochain, voire après leurs études.
En savoir plus : Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Le projet de recherche CAPACITI (Participation, plAce et Pouvoir d’ACtIon des enfants dans la promoTion de leurs droIts) réunit 8 partenaires financiers et 19 partenaires méthodologiques actifs en Belgique, France, Allemagne et Luxembourg. Il est financé dans le cadre du programme Interreg Grande Région. Ses résultats définitifs et les outils développés seront diffusés dès février 2028.
Cet article est tiré de la rubrique "Eureka" du magazine Omalius #41 (Juin 2026).
Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir
Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir
230 participants, 25 contributions, une conviction commune : les violences intrafamiliales exigent d’être étudiées autrement. Ni marginales ni accidentelles, elles constituent un phénomène social majeur, profondément ancré, dont les manifestations dépassent largement les formes les plus visibles. Un colloque organisé à l’UNamur et un ouvrage collectif renouvellent en profondeur notre compréhension du phénomène.
Si les violences intrafamiliales occupent une place croissante dans le débat public, cela ne signifie pas qu'elles soient pleinement comprises. Au contraire. C'est à partir de ce constat qu'est né le colloque bisannuel de l'Association Famille & Droit, coprésidée par la professeure Géraldine Mathieu et le professeur Yves-Henri Leleu, qui rassemble les professeurs de droit de la famille des universités francophones de Belgique. Organisé avec le soutien de l'Unité « Droits de l'enfant » du Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S) de l'UNamur et du SMAJ (Service Marchois d'Aide aux Justiciables), il a réuni 230 chercheurs, magistrats, avocats, psychologues et acteurs de terrain autour d'une même conviction : mieux comprendre un phénomène complexe pour mieux y répondre. Cette réflexion collective s'est prolongée par la publication de l'ouvrage collectif Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir. Une approche interdisciplinaire et systémique, publié chez Larcier-Intersentia sous la direction de la professeure Géraldine Mathieu.
« Avoir le courage de la nuance, non pas pour relativiser les violences, mais pour mieux comprendre les situations et construire des réponses plus justes ».
Dépasser les évidences
« Il existe des sujets dont une société ne parle jamais trop, à condition qu'elle continue à apprendre et à se remettre en question », affirme Géraldine Mathieu. L'un des fils conducteurs du colloque et de l'ouvrage est précisément l'invitation à « avoir le courage de la nuance, non pas pour relativiser les violences, mais pour mieux comprendre les situations et construire des réponses plus justes ».
Comprendre, nommer, agir : ces trois verbes structurent l'ouvrage comme ils ont structuré le colloque. Trois verbes qui, selon la professeure, « se sont imposés naturellement », tant ils reflètent une exigence éthique autant qu'intellectuelle face à des réalités qui « résistent aux explications simplistes ».
Le contrôle coercitif : déplacer le regard pour comprendre
L'une des contributions majeures de l'ouvrage est de placer le concept de contrôle coercitif au cœur de l'analyse. « Il nous invite à déplacer notre regard », explique Géraldine Mathieu. « Il nous rappelle que les violences intrafamiliales ne se résument pas à quelques épisodes visibles, mais peuvent s'inscrire dans une dynamique progressive d'emprise et de domination. »
Ce concept permet de saisir une réalité longtemps sous-estimée : une personne peut progressivement perdre sa liberté, sa confiance en elle ou son autonomie sans qu'il y ait nécessairement de violences physiques. Isolement, surveillance, contrôle des finances ou des déplacements, dévalorisation systématique… autant de mécanismes qui construisent une emprise durable, dont les conséquences peuvent être tout aussi dévastatrices que les violences physiques. L'ouvrage explore comment ce concept, désormais reconnu dans le paysage juridique belge, oblige le droit à mieux écouter les victimes et à « prendre au sérieux des réalités qui échappaient parfois à nos catégories habituelles », explique Géraldine Mathieu.
Les violences invisibles : nommer pour reconnaître
L'ouvrage accorde aussi une place importante aux violences invisibles (psychologiques, économiques, administratives ou numériques), celles qui se poursuivent après la séparation et celles qui touchent les enfants. « Nommer, c'est déjà reconnaître. Et reconnaître, c'est permettre une meilleure protection », souligne Géraldine Mathieu.
Ces violences posent un défi majeur : elles résistent aux catégories juridiques existantes, échappent souvent aux dispositifs de signalement et restent sous-documentées. Les contributions de l'ouvrage s'attellent à les rendre visibles à travers des approches statistiques, sociologiques et cliniques, tout en interrogeant les angles morts des politiques publiques. Car comme le formule Géraldine Mathieu : « les mots ne servent pas seulement à décrire le monde. Identifier une violence, c'est reconnaître ce que vivent les victimes et mieux saisir les mécanismes qui sont à l'œuvre. »
Le droit est indispensable, mais il ne peut agir seul
Face à cette complexité, les approches cloisonnées montrent leurs limites. L'ouvrage réunit 25 contributions d'académiques, de magistrats, d'avocats, de cliniciens et d'acteurs de terrain, avec une conviction partagée : « les réponses les plus pertinentes naissent lorsque chacun apporte son expérience et accepte d'apprendre des autres. »
Le droit (pénal, familial, patrimonial, de la jeunesse) y est analysé en profondeur, aux niveaux belge, européen et international, mais constamment mis en dialogue avec la psychologie, la sociologie et les pratiques de terrain.
Le colloque a incarné cette même logique. En réunissant dans une même salle des professionnels qui ne se croisent pas toujours, il a permis l'émergence de nouvelles perspectives. « Lorsque des professionnels qui n'ont pas toujours les mêmes pratiques prennent le temps de s'écouter, de nouvelles idées émergent et chacun repart un peu transformé », observe Géraldine Mathieu. Le résultat a dépassé ses attentes : pour Marie-Amélie Delvaux, avocate et chargée de cours à la Faculté de droit, la journée a été « retournante » : « on repart avec des outils concrets, les orateurs nous ont embarqués dans leur combat. »
L'ouvrage prolonge cet élan en présentant des dispositifs innovants et des pratiques inspirantes pour améliorer le repérage, la prévention et l'accompagnement des victimes.
Le Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S)
Le Centre de recherche Vulnérabilités & Sociétés de l’UNamur développe une approche résolument interdisciplinaire des situations de vulnérabilité humaine, à la croisée du droit, de la psychologie et des sciences sociales. Il accorde une attention particulière aux populations fragilisées et aux droits fondamentaux.
Sa spécificité repose sur une double ambition : produire des connaissances rigoureuses et favoriser le dialogue entre savoirs académiques et pratiques de terrain.
« Aborder des sujets graves avec rigueur, mais aussi avec assez d’ouverture pour apprendre des autres », résume Géraldine Mathieu, co-directrice du centre.
Au-delà de la recherche et de l’enseignement, V&S se conçoit comme un lieu de rencontre entre le monde académique et le terrain, convaincu que les connaissances prennent toute leur valeur lorsqu’elles sont partagées et mises en discussion. Une mission pleinement illustrée par ce colloque et l’ouvrage qui l’accompagne.
Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Et si, dès le bachelier, les étudiants pouvaient contribuer à de vraies recherches scientifiques ? C'est le pari du dispositif « étudiant-chercheur », lancé à l'UNamur il y a plus de quinze ans. Donaciene Quoirin et Lisa Salmon, étudiantes en droit, l'ont expérimenté concrètement. Témoignages.
Un dispositif né d'une conviction : articuler enseignement et recherche dès le début du cursus
Lancé en 2010 par NARILIS (Namur Research Institute for Life Sciences), le dispositif «étudiant-chercheur » repose sur une idée simple, mais ambitieuse : permettre à des étudiants motivés de s'immerger dans une démarche de recherche dès leur bachelier. L'objectif n'est pas nécessairement de former de futurs académiques, mais de pousser les étudiants hors de leur zone de confort, de développer leur capacité à apprendre par eux-mêmes et à aborder des sujets complexes avec méthode et autonomie. Des atouts précieux, quelle que soit la carrière envisagée.
Aujourd'hui, ce modèle pédagogique fait son chemin au-delà de l’Institut NARILIS. À la Faculté de droit de l'UNamur, Donaciene Quoirin a tenté l’expérience l’année dernière dans le cadre de la rédaction d’un article scientifique aux côtés de Géraldine Mathieu, professeure de droit de la famille et de la jeunesse, et Bee Marique, avocate et collaboratrice didactique. Sa mission ? Recueillir la parole des enfants. Cette année, elle s’est engagée, avec Lisa Salmon, dans le projet CAPACITI, centré sur les droits de l'enfant en collaboration avec la chercheuse Manon Brulard.
Le projet CAPACITI : de la théorie au terrain
CAPACITI est un projet de recherche qui vise à impliquer les enfants dans la connaissance et la défense de leurs droits. Loin du travail de bureau, il implique d'aller directement à la rencontre des enfants, notamment dans les écoles, pour recueillir leur parole et comprendre comment ils perçoivent leurs droits.
Les étudiantes ont donc eu pour mission de concevoir des outils d'animation ludiques, mener des ateliers avec des classes, prendre des notes, animer des séquences.
« On a par exemple créé un petit jeu qui s'appelait ‘D'accord, pas d'accord’, avec des pancartes ou encore un jeu des images pour relier un droit à son illustration… Des outils concrets qu'on a élaborés en collaboration avec Manon Brulard », explique Donaciene.
Lisa, de son côté, s'est concentrée sur le développement d'un jeu de société inspiré du Monopoly et du Trivial Pursuit, tout en participant activement aux animations sur le terrain.
Plus récemment, elles ont aussi contribué à un travail de recherche approfondi sur les procédures d'audition d’enfants en droit belge. Un travail qui permettra de créer des fiches ludiques pour les enfants afin de répondre à toutes leurs questions sur la manière dont les auditions par le juge se déroulent.
Une expérience de terrain qui marque
Ce qui frappe Donaciene et Lisa, ce n'est pas seulement la richesse intellectuelle du projet, mais la réalité humaine qu'il révèle. Lors des animations dans les écoles, les enfants se livrent avec une facilité déconcertante, parfois sur des sujets très sensibles.
« Ça fait deux heures qu'on est là et ils viennent nous parler de choses très personnelles. Je trouvais ça assez impressionnant », confie Donaciene.
Lisa, elle, a été frappée par le regard que les enfants portent parfois les uns sur les autres : « Ce qui m'a marqué, c'est que même entre eux, ils peuvent se juger. Des enfants qui essaient de parler, pas très sûrs d'eux, face à un groupe qui juge… »
Sur la question des droits eux-mêmes, le constat est clair : les enfants en connaissent peu, ou mal, la portée concrète. « C'est pour eux et c'est essentiel, mais ils n'en savent pas grand-chose », résume Lisa. Donaciene observe pour sa part deux profils : ceux qui savent qu'ils ont des droits, mais les perçoivent comme peu respectés face à l'autorité parentale, et ceux qui n'en ont jamais entendu parler.
« Je veux vraiment les considérer comme des chercheuses à part entière. Je leur donne des missions utiles, des missions qui auront un impact concret. Je n'ai pas envie de leur demander de faire un travail que personne ne lira. »
Une collaboration entre pairs, une dynamique inédite
Ce qui rend le dispositif pédagogique particulièrement original, c'est aussi la nature du lien entre la chercheuse et les étudiantes. Manon Brulard, chercheuse principale sur le projet, n'a que trois ans de plus que Donaciene et Lisa. Une proximité qui crée une dynamique de collaboration réelle, horizontale, loin du schéma classique encadrant-encadré.
« Je veux vraiment les considérer comme des chercheuses à part entière. Je leur donne des missions utiles, des missions qui auront un impact concret. Je n'ai pas envie de leur demander de faire un travail que personne ne lira », insiste Manon.
Pour elle, travailler avec des étudiantes-chercheuses rompt également l'isolement propre à la recherche : « La recherche est un travail très solitaire. Pouvoir échanger après les animations, partager les réflexions, c'est extrêmement enrichissant. »
Un tremplin, pas une contrainte de crédits
L'intégration du statut d'étudiant-chercheuse dans le cursus n'est pas anodine. Si Donaciene a d'abord participé de façon bénévole sous le statut étudiante-chercheuse à la rédaction d’un article scientifique, la participation des étudiantes au projet CAPACITI est aujourd'hui valorisée dans le cadre de leur stage de pratique juridique, à hauteur de 4 crédits.
Mais au-delà des crédits, c'est l'expérience elle-même qui prime. Donaciene le dit sans détour : voir une recherche de l'intérieur, de ses prémices à ses retombées concrètes, lui a ouvert des perspectives sur le métier de chercheur. Lisa, quant à elle, regrette que le dispositif soit encore trop peu visible : « Si je n'avais pas suivi l'option Droit de la jeunesse, je n'aurais jamais su que ce statut existait. »
Toutes deux espèrent poursuivre l'aventure l'an prochain et peut-être, un jour, faire de la recherche leur métier. Sous réserve, soulèvent-elles avec lucidité, que les critères d'accès à la carrière académique ne viennent pas fermer des portes à des étudiants pourtant déjà riches d'une expérience concrète et précieuse.
Formation continue : une carte à jouer pour l’université
Formation continue : une carte à jouer pour l’université
Le temps où l’on choisissait un métier une fois pour toutes et où l’expérience suffisait à gravir les échelons semble révolu. Désormais, se former tout au long de la vie est presque devenu une évidence. « Il y a clairement une évolution en ce sens, en particulier dans un contexte d’automatisation et d’intelligence artificielle qui rend d’autant plus importante l’acquisition de nouvelles compétences », commente Michel Ajzen, professeur au sein du Département Management à la Faculté Économie Management Communication SciencePo de l’UNamur et membre du Namur Digital Institute. « Et ce n’est pas une question de générations : qu’on ait 30, 40 ou 50 ans, ce besoin existe. »
Si de nombreuses entreprises mettent en place des formations à destination de leurs salariés, il semble par ailleurs que la « responsabilité de l’employabilité » ait progressivement basculé dans le chef des travailleurs, appelés à prendre davantage en main leur carrière. « Par le passé, le patron était perçu comme responsable du développement du travailleur, voire de son épanouissement, même parfois au-delà du travail », souligne Michel Ajzen. « Mais au fil du temps, cette responsabilité de l’employabilité s’est diluée. » Une tendance renforcée par les nouveaux « scripts de carrière », fortement basés sur la mobilité. « Quand je demande aux étudiants combien d’employeurs ils pensent avoir dans leur vie, la réponse est six en moyenne », poursuit l’enseignant. « Cela veut dire qu’avant même d’entrer dans le monde professionnel, ils ont dans l’idée qu’ils passeront d’un employeur à l’autre, ce qui peut pousser à se sentir “responsable” de sa carrière et donc potentiellement à suivre des formations de sa propre initiative. »
Tactiques de carrière
Se former d’accord, mais à quoi ? Et comment ? Comme l’analyse Michel Ajzen, ce choix relève en grande partie des « tactiques de carrière » adoptées par les travailleurs. « Selon les moments de la vie, ils pourront avoir des tactiques plutôt orientées vers l’emploi, avec l’objectif de s’assurer rapidement un travail alimentaire », explique-t-il.
« À d’autres moments, ils auront une tactique davantage orientée vers l’employabilité, avec l’idée d’acquérir au fil du temps des connaissances qui leur permettront de passer des paliers, qu’il s’agisse de mobilité verticale — au sein d’une même entreprise — ou horizontale — vers une autre entreprise ou un autre poste. Enfin, il y a la tactique “sens” : faire une formation qui les mènera vers un travail qui leur donnera encore plus envie de se lever le matin… »
Par ailleurs, les périodes de formation sont souvent perçues par les travailleurs comme une respiration : l’occasion de prendre du recul et de sortir « le nez du guidon », dans un quotidien professionnel souvent survolté. Un temps de « pause » aujourd’hui encadré par différents dispositifs. Ainsi, la loi du 3 octobre 2022 garantit aux employés du secteur privé un droit individuel à la formation, équivalent à 5 jours par an pour un temps plein. Cette formation peut être organisée par l’employeur ou laissée au libre choix des travailleurs (avec un droit de regard de l’employeur). « Certaines entreprises ne sont toutefois pas tenues de garantir ce droit à leurs travailleurs. C’est notamment le cas des entreprises qui comptent moins de dix membres du personnel », précise Charlotte Lambert, maître de conférences et spécialiste en droit social. « En droit social, il existe par ailleurs des conventions collectives de travail qui complètent la loi par secteur et peuvent prévoir davantage de jours de formation. »
CEP et crédit-temps
Lorsqu’un travailleur souhaite suivre une formation plus conséquente — par exemple un certificat universitaire dont la durée excède le plus souvent cinq jours par an —, il peut par ailleurs recourir à d’autres dispositifs lui permettant de sécuriser tout ou partie de sa rémunération. « Le congé éducation payé ou CEP, qui est une compétence régionale, permet de suivre une formation reconnue d’au moins 32 heures, en ce compris une formation initiale », explique Charlotte Lambert. « Le travailleur conserve sa rémunération, tandis que l’employeur est indemnisé par l’ONEM. »
L’autre option est le crédit-temps « avec motif formation » : ce dispositif régional qui existe uniquement dans le secteur privé permet de réduire ou suspendre temporairement son temps de travail sans porter atteinte à l’existence de son contrat. Dans ce cas, le travailleur reçoit directement une indemnisation de l’ONEM, sous réserve de certaines conditions d’âge et d’ancienneté. Le crédit-temps est par ailleurs limité à une durée de 36 mois. « Ces différents dispositifs ne sont pas nécessairement bien connus du public », commente Charlotte Lambert, « ce qui explique aussi que beaucoup de personnes se découragent de suivre une formation, notamment par peur de perdre leur emploi ou de devoir réduire leur temps de travail et, par conséquent, leur rémunération ». Par ailleurs, ils ne sont accessibles qu’aux travailleurs avec un statut relativement stable (CDI, CDD long…). « Des mécanismes spécifiques mais similaires existent dans le secteur public. Pour les indépendants, par contre, le recours à des congés payés ou des crédits-temps n’est pas possible. Ils doivent donc prendre eux-mêmes en charge le coût indirect de leur formation », précise encore la spécialiste en droit social.
Les super-héros de l’horaire décalé
Face au besoin de formation des travailleurs, les universités ont bien sûr un rôle à jouer. Le décret Paysage du 7 novembre 2013 stipule ainsi qu’elles sont habilitées à organiser des formations continues validées par l’ARES (Académie de recherche et d’enseignement supérieur). « Au sens décrétal, la formation continue ne concerne pas les diplômes de bachelier ou de master, mais plutôt les certificats », précise Charlotte Lambert. Ainsi, pour éviter toute méprise, les étudiants doivent savoir qu’obtenir un certificat universitaire n’équivaut pas à décrocher un grade académique et ne donne donc pas droit aux mêmes prérogatives sur le marché du travail.
En revanche, il existe bel et bien la possibilité pour les travailleurs d’obtenir un diplôme de bachelier ou de master en horaire décalé, comme c’est le cas à la Faculté de droit de l’UNamur. « La particularité du bachelier — puis idéalement du master — universitaire, c’est qu’il s’agit d’une véritable remise à zéro », appuie Mathieu Rolain, coordinateur pédagogique de ce programme et chercheur au Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S) de l’Institut Transitions). « Souvent, c’est une reconversion professionnelle complète et parfois même la réalisation d’un rêve : certains ont 50 ans et vont commencer le barreau… ». En bloc 1 de la Faculté de droit en horaire décalé, on compte chaque année quelque 50 à 60 inscrits : 10 à 15 d’entre eux seront diplômés en bloc 3. « Ce sont des étudiants extrêmement solidaires, qui s’échangent leurs notes et se soutiennent quand l’un d’entre eux est en train de flancher », observe le coordinateur.
Dans la même optique, l’UNamur a à cœur d’adapter au mieux ses dispositifs à ce public. « Beaucoup ont des responsabilités familiales et vivent parfois très loin de Namur », poursuit Mathieu Rolain. « Tous nos cours sont donc enregistrés et mis en ligne. Nous leur donnons aussi accès aux parkings du personnel, nous leur communiquons très en avance les dates d’examens… On essaie de leur montrer qu’on les soutient, qu’on les comprend. » Car pour ces adultes à la vie professionnelle et personnelle bien remplie, (re) commencer des études universitaires « en cours du soir » exige une discipline et une détermination hors du commun, de même que le soutien inconditionnel de l’entourage. « J’ai vraiment beaucoup d’admiration pour eux », s’enthousiasme Mathieu Rolain. « Pour moi, ce sont des super-héros. On a eu des médecins spécialistes qui venaient après leur journée, des parents solos… Ce sont des profils très atypiques, avec des parcours brillants. C’est aussi un public très exigeant, qui vous attend au tournant, ce qui pour nous, enseignants, est très stimulant. » Car en ouvrant ses portes à un public expérimenté, le monde universitaire continue lui aussi de se former.
L’UNamur, pionnière dans la formation continuée des enseignants
Depuis les années 80, l’Université de Namur se distingue par son expertise dans la formation continuée des enseignants, à la fois dans ses aspects didactiques et psychopédagogiques.
« C’est la Faculté de philosophie et lettres qui avait au départ entamé ce travail pour proposer ce qu’on appelait à l’époque des “recyclages” aux professeurs de français », commente Sandrine Biémar, coordinatrice du centre de formation continuée des enseignants de la Faculté des sciences de l’éducation et de la formation (FaSEF), enseignante et membre de l'Institut de Recherche en Didactiques et Éducation (IRDENa). « Ensuite, des formations plus générales sur les aspects psychopédagogiques ont suivi : elles ont été prises en charge initialement par le Département éducation et technologies, aujourd’hui devenu la FaSEF. De même, dans les années 90, la Faculté des sciences et la Faculté des sciences économiques ont développé leur propre centre de formation continuée des enseignants. » Ces quatre centres de formation continuée des enseignants sont désormais réunis dans la « Salle des Pros ».
Si le décret du 17/06/2021 (Livre 6 du Code de l’enseignement) formalise les droits et devoirs des membres du personnel de l’enseignement en termes de formation continue, celle-ci est loin d’être une nouveauté pour la profession.
« Le métier est tellement complexe, soumis à tellement de changements, notamment au niveau des programmes et des méthodes pédagogiques, qu’il est important pour l’enseignant d’inscrire son parcours dans une continuité », insiste Sandrine Biémar. « C’est pourquoi, dès la formation initiale, nous informons les étudiants de ces possibilités de formation continuée. »
Avec pour objectif de former des « praticiens réflexifs », capables de remettre en question leurs propres pratiques pour les réguler et les faire évoluer au fil du temps.
« Nous essayons de rapprocher le monde de la recherche du monde de la pratique : que nous puissions informer les enseignants des nouvelles études, mais qu’ils puissent aussi nous informer de ce qui se passe sur le terrain, poursuit la coordinatrice. La Salle des Pros constitue cet espace d’ouverture vers le monde. »
La Salle des Pros
La dynamique de la formation continue des enseignants à l'Université de Namur, carrefour entre recherche et terrain !
La Salle des Pros est avant tout un lieu à l’écoute des questions que les enseignants se posent dans le cadre de leur pratique. A l'intersection entre les milieux de la pratique et de la recherche, elle traite des problématiques qui émergent du terrain par le biais de réflexions, d'échanges et de constructions communes.
Différenciation et langue de scolarisation
Outre les formations obligatoires et gratuites qu’elle dispense en tant qu’ « opérateur de formation » pour les enseignants, l’UNamur propose aussi plusieurs certificats autour de thématiques spécifiques. « Les enseignants viennent suivre volontairement ces certificats, en plus de leur formation obligatoire et en-dehors de leurs heures de cours, et prennent les frais à leur charge », précise Sandrine Biémar. Parmi les thématiques qui suscitent un intérêt croissant dans le monde enseignant, citons les pratiques de différenciation pédagogique. « Au quotidien, les enseignants sont face à des groupes d’élèves où chacun a des besoins différents, apprend à des rythmes différents », détaille la coordinatrice. « Or il existe toute une série de méthodologies qui permettent de tenir compte de ces différences, ce qui constitue un enjeu aujourd’hui très important, surtout avec la mise en place du tronc commun. » Les formations autour de la langue de scolarisation, centrales pour lutter contre les inégalités, se sont aussi largement développées. « Nous sensibilisons les enseignants au fait qu’ils utilisent un langage propre à l’école — "asseyez-vous", "prenez votre cahier", "analysez", "coloriez" — et que ce langage doit être explicité. Il faut dire aux élèves dans quel but on leur fait faire telle ou telle chose. » Enfin, l’IA constitue sans surprise l’une des nouvelles thématiques dans la formation continue des enseignants, mais aussi d’autres publics (managers, décideurs, etc.). Une nouvelle micro-formation universitaire en intelligence artificielle est ainsi proposée depuis début 2026.
Les atouts d'une formation à horaire décalé / adapté
- Diplôme identique : Le diplôme décerné est le même qu'en horaire de jour.
- Expérience valorisée : Une valorisation des acquis antérieurs est assurée.
- Horaires : Un calendrier et des horaires adaptés à un public adulte.
- Accès : Un campus facilement accessible, tant en train qu'en voiture.
- Organisation : Une dizaine d’heures de cours par semaine.
Nos programmes à horaire décalé /adapté
Bacheliers
- Droit
- Économie et gestion
- Informatique
Masters
- Économie et gestion
- Enseignement (section 4 et 5)
- Informatique
Masters de spécialisation
Cet article est tiré de la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #41 (Juin 2026).
CAPACITI : Protection ou participation des enfants, faut-il vraiment choisir ?
CAPACITI : Protection ou participation des enfants, faut-il vraiment choisir ?
On leur demande rarement leur avis. Pourtant, le droit est clair : tout enfant doit pouvoir s’exprimer sur les décisions qui le concernent. Entre ce principe et la réalité vécue, un fossé persiste. C’est ce que le projet CAPACITI cherche à combler, en réunissant des partenaires de la Grande Région autour d’une même ambition : faire des droits de l’enfant une réalité concrète. À l’UNamur, une équipe de juristes s’est penchée sur un terrain aussi courant que délicat, celui des séparations parentales, pour mieux comprendre… et faire évoluer les pratiques.
Supervisée par la professeure Géraldine Mathieu, spécialiste du droit de la jeunesse et de la famille et co-directrice du Centre Vulnérabilités & Sociétés, l’équipe de recherche de l’UNamur impliquée dans le projet CAPACITI est composée de Manon Brulard, chercheuse en Faculté de droit, et de deux étudiantes-chercheuses, Lisa Salmon et Donaciene Quoirin. Ensemble, elles explorent une question précise : comment l'enfant peut-il réellement participer aux décisions qui le concernent lorsque sa famille se déchire ? « Les effets des séparations parentales sur les enfants sont encore insuffisamment documentés sous l'angle de leurs droits », explique Manon Brulard.
Écouter les enfants… vraiment
Pour recueillir la parole des enfants, l'équipe a d'abord tenté des entretiens individuels et collectifs. Elle s'est heurtée à un obstacle révélateur : l'autorisation parentale. Sans l'accord des parents, pas d'accès aux enfants, même quand ceux-ci se montrent volontaires. « Ça a vraiment posé question, parce qu'on fait une recherche sur la participation des enfants et on se retrouve bloquées par le bon vouloir des adultes », résume Manon Brulard. « Cet obstacle illustre un dilemme de taille : comment assurer l’effectivité des droits dont les enfants sont titulaires dans un contexte où leur incapacité juridique les empêche de les exercer de manière autonome ? » ajoute Géraldine Mathieu.
Une vingtaine d’enfants ont quand même pu être rencontrés via des entretiens. L’équipe a ensuite repensé sa méthode et développé des animations pédagogiques menées directement dans les classes, auprès d'enfants de 8 à 12 ans avec un double objectif : les informer sur leurs droits et leur offrir un espace d'expression. En parallèle, Manon Brulard a rencontré des professionnels de l'enfance (juges, psychologues, médiateurs, avocats) pour interroger leurs pratiques et identifier leurs besoins.
Des droits méconnus, une parole bridée
L'un des constats les plus frappants est aussi l'un des plus simples : les droits de l’enfant ne sont pas connus. « Comment un enfant peut-il exercer et défendre des droits dont il ignore l'existence ? », interroge Manon Brulard. Une analyse menée auprès de près de 800 étudiants se destinant aux métiers de l'enfance le confirme de façon préoccupante : 40 % d'entre eux n'avaient jamais entendu parler de la Convention internationale des droits de l'enfant, et évaluaient leur connaissance de ces droits à 4 sur 10, la même note était donnée à la place accordée à ces droits dans leur formation. « Ces étudiants sont les professionnels de demain. Si eux-mêmes ne sont pas formés, comment garantir les droits de l'enfant sur le terrain ? », s’interroge la chercheuse.
Mais la méconnaissance n'est pas le seul obstacle. Le terrain révèle des tensions plus profondes. La première est presque paradoxale : vouloir protéger l'enfant peut finir par le faire taire. « On veut le mettre à l'écart du conflit parental. Mais dans les faits, il est déjà au cœur de ce conflit à la maison », observe Manon Brulard. Le protéger ne suffit pas, encore faut-il l'écouter. S'y ajoute un rapport de pouvoir encore très marqué entre adultes et enfants. « Il y a une relation très verticale où l'enfant doit se conformer aux décisions sans être préalablement consulté », constate la chercheuse.
Les professionnels, eux, ont souvent l'impression d'être à l'écoute, mais les enfants ne le vivent pas ainsi. Ils n'ont généralement pas de retour sur ce qu'ils expriment et ne savent même pas si leur parole est réellement prise en compte.
Enfin, les enfants eux-mêmes s'autocensurent par peur de blesser leurs parents. « Ils réfléchissent très tôt aux conséquences de leurs paroles. Ils ne veulent pas faire de mal, alors ils se taisent. Cette peur, on l'a remarquée dans toutes les classes », insiste Manon Brulard.
Des outils pour changer les pratiques
Ces constats nourrissent la conception d’outils concrets. À l’UNamur, au sein de l'Institut TRANSITIONS, l’équipe de recherche développe par exemple un jeu de société inspiré du Monopoly et du Trivial Pursuit, « où l’enjeu n’est pas de gagner, mais de s’exprimer sur ses droits », explique Lisa Salmon, qui a largement contribué à sa conception. L’équipe de recherche élabore également un carnet interactif combinant jeux, mots cachés et ressources pratiques, afin de permettre aux enfants de prolonger la réflexion suscitée par les animations à la maison.
Chaque partenaire du projet développe actuellement ses propres dispositifs de recherche, avec l’objectif de co-créer, à terme, une œuvre artistique, un jeu de société, un serious game et des histoires interactives. Des fiches juridiques, principalement destinées aux enfants, seront également mises en ligne. Des formations, des modules d’e‑learning à destination des professionnels de l’enfance ainsi qu’un livre blanc de recommandations viendront compléter cet ensemble. Ce dernier s’adressera également aux enfants et aux décideurs politiques, avec l’ambition de transformer les enseignements de la recherche en changements concrets. L’ensemble de ces ressources sera rassemblé au sein d’un centre transfrontalier de compétences, dont la forme reste à définir.
Être étudiante-chercheuse : une expérience hors des sentiers battus
Étudiante chercheuse depuis 2024, Donaciene Quoirin s’est engagée dans le projet CAPACITI après avoir participé à la rédaction d’un article scientifique fondé sur des témoignages d’enfants, aux côtés de Géraldine Mathieu et Bee Marique (collaboratrice didactique). Elle est rejointe cette année par une autre étudiante : Lisa Salmon.
Toutes deux ont animé des séances en classe, conçu des outils pédagogiques et mené des recherches sur les procédures d’audition des enfants en droit belge.
Ce qui frappe Donaciene et Lisa, ce n'est pas seulement la richesse intellectuelle du projet, mais la réalité humaine qu'il révèle. Lors des animations dans les écoles, les enfants se livrent avec une facilité déconcertante. « En deux heures, ils abordent des sujets très sensibles », confie Donaciene. Lisa souligne quant à elle la dynamique de groupe : « Il arrivait que certains jugent ceux qui osaient s’exprimer. »
Une immersion dans la recherche qu’elles jugent très enrichissante et qu’elles espèrent poursuivre l’an prochain, voire après leurs études.
En savoir plus : Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Le projet de recherche CAPACITI (Participation, plAce et Pouvoir d’ACtIon des enfants dans la promoTion de leurs droIts) réunit 8 partenaires financiers et 19 partenaires méthodologiques actifs en Belgique, France, Allemagne et Luxembourg. Il est financé dans le cadre du programme Interreg Grande Région. Ses résultats définitifs et les outils développés seront diffusés dès février 2028.
Cet article est tiré de la rubrique "Eureka" du magazine Omalius #41 (Juin 2026).
Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir
Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir
230 participants, 25 contributions, une conviction commune : les violences intrafamiliales exigent d’être étudiées autrement. Ni marginales ni accidentelles, elles constituent un phénomène social majeur, profondément ancré, dont les manifestations dépassent largement les formes les plus visibles. Un colloque organisé à l’UNamur et un ouvrage collectif renouvellent en profondeur notre compréhension du phénomène.
Si les violences intrafamiliales occupent une place croissante dans le débat public, cela ne signifie pas qu'elles soient pleinement comprises. Au contraire. C'est à partir de ce constat qu'est né le colloque bisannuel de l'Association Famille & Droit, coprésidée par la professeure Géraldine Mathieu et le professeur Yves-Henri Leleu, qui rassemble les professeurs de droit de la famille des universités francophones de Belgique. Organisé avec le soutien de l'Unité « Droits de l'enfant » du Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S) de l'UNamur et du SMAJ (Service Marchois d'Aide aux Justiciables), il a réuni 230 chercheurs, magistrats, avocats, psychologues et acteurs de terrain autour d'une même conviction : mieux comprendre un phénomène complexe pour mieux y répondre. Cette réflexion collective s'est prolongée par la publication de l'ouvrage collectif Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir. Une approche interdisciplinaire et systémique, publié chez Larcier-Intersentia sous la direction de la professeure Géraldine Mathieu.
« Avoir le courage de la nuance, non pas pour relativiser les violences, mais pour mieux comprendre les situations et construire des réponses plus justes ».
Dépasser les évidences
« Il existe des sujets dont une société ne parle jamais trop, à condition qu'elle continue à apprendre et à se remettre en question », affirme Géraldine Mathieu. L'un des fils conducteurs du colloque et de l'ouvrage est précisément l'invitation à « avoir le courage de la nuance, non pas pour relativiser les violences, mais pour mieux comprendre les situations et construire des réponses plus justes ».
Comprendre, nommer, agir : ces trois verbes structurent l'ouvrage comme ils ont structuré le colloque. Trois verbes qui, selon la professeure, « se sont imposés naturellement », tant ils reflètent une exigence éthique autant qu'intellectuelle face à des réalités qui « résistent aux explications simplistes ».
Le contrôle coercitif : déplacer le regard pour comprendre
L'une des contributions majeures de l'ouvrage est de placer le concept de contrôle coercitif au cœur de l'analyse. « Il nous invite à déplacer notre regard », explique Géraldine Mathieu. « Il nous rappelle que les violences intrafamiliales ne se résument pas à quelques épisodes visibles, mais peuvent s'inscrire dans une dynamique progressive d'emprise et de domination. »
Ce concept permet de saisir une réalité longtemps sous-estimée : une personne peut progressivement perdre sa liberté, sa confiance en elle ou son autonomie sans qu'il y ait nécessairement de violences physiques. Isolement, surveillance, contrôle des finances ou des déplacements, dévalorisation systématique… autant de mécanismes qui construisent une emprise durable, dont les conséquences peuvent être tout aussi dévastatrices que les violences physiques. L'ouvrage explore comment ce concept, désormais reconnu dans le paysage juridique belge, oblige le droit à mieux écouter les victimes et à « prendre au sérieux des réalités qui échappaient parfois à nos catégories habituelles », explique Géraldine Mathieu.
Les violences invisibles : nommer pour reconnaître
L'ouvrage accorde aussi une place importante aux violences invisibles (psychologiques, économiques, administratives ou numériques), celles qui se poursuivent après la séparation et celles qui touchent les enfants. « Nommer, c'est déjà reconnaître. Et reconnaître, c'est permettre une meilleure protection », souligne Géraldine Mathieu.
Ces violences posent un défi majeur : elles résistent aux catégories juridiques existantes, échappent souvent aux dispositifs de signalement et restent sous-documentées. Les contributions de l'ouvrage s'attellent à les rendre visibles à travers des approches statistiques, sociologiques et cliniques, tout en interrogeant les angles morts des politiques publiques. Car comme le formule Géraldine Mathieu : « les mots ne servent pas seulement à décrire le monde. Identifier une violence, c'est reconnaître ce que vivent les victimes et mieux saisir les mécanismes qui sont à l'œuvre. »
Le droit est indispensable, mais il ne peut agir seul
Face à cette complexité, les approches cloisonnées montrent leurs limites. L'ouvrage réunit 25 contributions d'académiques, de magistrats, d'avocats, de cliniciens et d'acteurs de terrain, avec une conviction partagée : « les réponses les plus pertinentes naissent lorsque chacun apporte son expérience et accepte d'apprendre des autres. »
Le droit (pénal, familial, patrimonial, de la jeunesse) y est analysé en profondeur, aux niveaux belge, européen et international, mais constamment mis en dialogue avec la psychologie, la sociologie et les pratiques de terrain.
Le colloque a incarné cette même logique. En réunissant dans une même salle des professionnels qui ne se croisent pas toujours, il a permis l'émergence de nouvelles perspectives. « Lorsque des professionnels qui n'ont pas toujours les mêmes pratiques prennent le temps de s'écouter, de nouvelles idées émergent et chacun repart un peu transformé », observe Géraldine Mathieu. Le résultat a dépassé ses attentes : pour Marie-Amélie Delvaux, avocate et chargée de cours à la Faculté de droit, la journée a été « retournante » : « on repart avec des outils concrets, les orateurs nous ont embarqués dans leur combat. »
L'ouvrage prolonge cet élan en présentant des dispositifs innovants et des pratiques inspirantes pour améliorer le repérage, la prévention et l'accompagnement des victimes.
Le Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S)
Le Centre de recherche Vulnérabilités & Sociétés de l’UNamur développe une approche résolument interdisciplinaire des situations de vulnérabilité humaine, à la croisée du droit, de la psychologie et des sciences sociales. Il accorde une attention particulière aux populations fragilisées et aux droits fondamentaux.
Sa spécificité repose sur une double ambition : produire des connaissances rigoureuses et favoriser le dialogue entre savoirs académiques et pratiques de terrain.
« Aborder des sujets graves avec rigueur, mais aussi avec assez d’ouverture pour apprendre des autres », résume Géraldine Mathieu, co-directrice du centre.
Au-delà de la recherche et de l’enseignement, V&S se conçoit comme un lieu de rencontre entre le monde académique et le terrain, convaincu que les connaissances prennent toute leur valeur lorsqu’elles sont partagées et mises en discussion. Une mission pleinement illustrée par ce colloque et l’ouvrage qui l’accompagne.
Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Et si, dès le bachelier, les étudiants pouvaient contribuer à de vraies recherches scientifiques ? C'est le pari du dispositif « étudiant-chercheur », lancé à l'UNamur il y a plus de quinze ans. Donaciene Quoirin et Lisa Salmon, étudiantes en droit, l'ont expérimenté concrètement. Témoignages.
Un dispositif né d'une conviction : articuler enseignement et recherche dès le début du cursus
Lancé en 2010 par NARILIS (Namur Research Institute for Life Sciences), le dispositif «étudiant-chercheur » repose sur une idée simple, mais ambitieuse : permettre à des étudiants motivés de s'immerger dans une démarche de recherche dès leur bachelier. L'objectif n'est pas nécessairement de former de futurs académiques, mais de pousser les étudiants hors de leur zone de confort, de développer leur capacité à apprendre par eux-mêmes et à aborder des sujets complexes avec méthode et autonomie. Des atouts précieux, quelle que soit la carrière envisagée.
Aujourd'hui, ce modèle pédagogique fait son chemin au-delà de l’Institut NARILIS. À la Faculté de droit de l'UNamur, Donaciene Quoirin a tenté l’expérience l’année dernière dans le cadre de la rédaction d’un article scientifique aux côtés de Géraldine Mathieu, professeure de droit de la famille et de la jeunesse, et Bee Marique, avocate et collaboratrice didactique. Sa mission ? Recueillir la parole des enfants. Cette année, elle s’est engagée, avec Lisa Salmon, dans le projet CAPACITI, centré sur les droits de l'enfant en collaboration avec la chercheuse Manon Brulard.
Le projet CAPACITI : de la théorie au terrain
CAPACITI est un projet de recherche qui vise à impliquer les enfants dans la connaissance et la défense de leurs droits. Loin du travail de bureau, il implique d'aller directement à la rencontre des enfants, notamment dans les écoles, pour recueillir leur parole et comprendre comment ils perçoivent leurs droits.
Les étudiantes ont donc eu pour mission de concevoir des outils d'animation ludiques, mener des ateliers avec des classes, prendre des notes, animer des séquences.
« On a par exemple créé un petit jeu qui s'appelait ‘D'accord, pas d'accord’, avec des pancartes ou encore un jeu des images pour relier un droit à son illustration… Des outils concrets qu'on a élaborés en collaboration avec Manon Brulard », explique Donaciene.
Lisa, de son côté, s'est concentrée sur le développement d'un jeu de société inspiré du Monopoly et du Trivial Pursuit, tout en participant activement aux animations sur le terrain.
Plus récemment, elles ont aussi contribué à un travail de recherche approfondi sur les procédures d'audition d’enfants en droit belge. Un travail qui permettra de créer des fiches ludiques pour les enfants afin de répondre à toutes leurs questions sur la manière dont les auditions par le juge se déroulent.
Une expérience de terrain qui marque
Ce qui frappe Donaciene et Lisa, ce n'est pas seulement la richesse intellectuelle du projet, mais la réalité humaine qu'il révèle. Lors des animations dans les écoles, les enfants se livrent avec une facilité déconcertante, parfois sur des sujets très sensibles.
« Ça fait deux heures qu'on est là et ils viennent nous parler de choses très personnelles. Je trouvais ça assez impressionnant », confie Donaciene.
Lisa, elle, a été frappée par le regard que les enfants portent parfois les uns sur les autres : « Ce qui m'a marqué, c'est que même entre eux, ils peuvent se juger. Des enfants qui essaient de parler, pas très sûrs d'eux, face à un groupe qui juge… »
Sur la question des droits eux-mêmes, le constat est clair : les enfants en connaissent peu, ou mal, la portée concrète. « C'est pour eux et c'est essentiel, mais ils n'en savent pas grand-chose », résume Lisa. Donaciene observe pour sa part deux profils : ceux qui savent qu'ils ont des droits, mais les perçoivent comme peu respectés face à l'autorité parentale, et ceux qui n'en ont jamais entendu parler.
« Je veux vraiment les considérer comme des chercheuses à part entière. Je leur donne des missions utiles, des missions qui auront un impact concret. Je n'ai pas envie de leur demander de faire un travail que personne ne lira. »
Une collaboration entre pairs, une dynamique inédite
Ce qui rend le dispositif pédagogique particulièrement original, c'est aussi la nature du lien entre la chercheuse et les étudiantes. Manon Brulard, chercheuse principale sur le projet, n'a que trois ans de plus que Donaciene et Lisa. Une proximité qui crée une dynamique de collaboration réelle, horizontale, loin du schéma classique encadrant-encadré.
« Je veux vraiment les considérer comme des chercheuses à part entière. Je leur donne des missions utiles, des missions qui auront un impact concret. Je n'ai pas envie de leur demander de faire un travail que personne ne lira », insiste Manon.
Pour elle, travailler avec des étudiantes-chercheuses rompt également l'isolement propre à la recherche : « La recherche est un travail très solitaire. Pouvoir échanger après les animations, partager les réflexions, c'est extrêmement enrichissant. »
Un tremplin, pas une contrainte de crédits
L'intégration du statut d'étudiant-chercheuse dans le cursus n'est pas anodine. Si Donaciene a d'abord participé de façon bénévole sous le statut étudiante-chercheuse à la rédaction d’un article scientifique, la participation des étudiantes au projet CAPACITI est aujourd'hui valorisée dans le cadre de leur stage de pratique juridique, à hauteur de 4 crédits.
Mais au-delà des crédits, c'est l'expérience elle-même qui prime. Donaciene le dit sans détour : voir une recherche de l'intérieur, de ses prémices à ses retombées concrètes, lui a ouvert des perspectives sur le métier de chercheur. Lisa, quant à elle, regrette que le dispositif soit encore trop peu visible : « Si je n'avais pas suivi l'option Droit de la jeunesse, je n'aurais jamais su que ce statut existait. »
Toutes deux espèrent poursuivre l'aventure l'an prochain et peut-être, un jour, faire de la recherche leur métier. Sous réserve, soulèvent-elles avec lucidité, que les critères d'accès à la carrière académique ne viennent pas fermer des portes à des étudiants pourtant déjà riches d'une expérience concrète et précieuse.