L’Institut de recherche Transitions réunit des chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales pour étudier les grandes mutations qui traversent nos sociétés contemporaines. Face aux multiples tensions environnementales, démocratiques, économiques, sanitaires ou encore sociales, nos modèles de développement, nos institutions et nos façons de vivre ensemble sont remis en question.
Les recherches de l’Institut se concentrent sur des domaines d’importance critique tels que l’environnement, la politique, le droit, la justice, la cohésion sociale, le système alimentaire, le développement, l’éducation, les vulnérabilités, etc. S’appuyant sur des approches critiques et mobilisant des perspectives disciplinaires, interdisciplinaires et transdisciplinaires, l’institut Transitions vise à améliorer la compréhension des enjeux contemporains tout en participant activement à certaines dynamiques de changement sur le terrain.
Grâce à leurs expertises reconnues aux niveaux national et international (F.R.S.-FNRS, Union européenne, État fédéral, Région wallonne, etc.), les membres de l’Institut Transitions développent des projets de recherche fondamentale mais également des projets recherches-action au service de la société.
L’institut s’organise actuellement autour de quatre grands entités :
- Le pôle Transformations Démocratiques s’attache aux évolutions des systèmes politiques, de la représentation électorale, des modes de participation citoyenne et de la légitimité démocratique (Membres permanents: Arthur Borriello, Jérémy Dodeigne et Vincent Jacquet).
- Le pôle Transformations Territoriales et Environnementales propose une lecture systémique des liens entre humains et nature, en promouvant des approches participatives et ancrées localement pour accompagner les transformations socio-écologique à l’échelle des territoires (Membres permanents: Nicolas Dendoncker et Johan Yans).
- Le pôle Transitions et Âges de la Vie s'intéresse aux recompositions des parcours de vie, en mettant en lumière les effets des politiques publiques sur les fragilités individuelles et collectives (Membre permanent : Nathalie Burnay).
- Le centre Vulnérabilités et Sociétés examine, à travers une approche interdisciplinaire, les formes contemporaines de vulnérabilités au sein de l’entreprise, de l’État et de la famille et les transformations du droit engendrées par ces déplacements (Membres permanents : Géraldine Mathieu, Stéphanie Wattier, Marc Nihoul, Nathalie Basecqz et Pauline Colson).
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Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir
Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir
230 participants, 25 contributions, une conviction commune : les violences intrafamiliales exigent d’être étudiées autrement. Ni marginales ni accidentelles, elles constituent un phénomène social majeur, profondément ancré, dont les manifestations dépassent largement les formes les plus visibles. Un colloque organisé à l’UNamur et un ouvrage collectif renouvellent en profondeur notre compréhension du phénomène.
Si les violences intrafamiliales occupent une place croissante dans le débat public, cela ne signifie pas qu'elles soient pleinement comprises. Au contraire. C'est à partir de ce constat qu'est né le colloque bisannuel de l'Association Famille & Droit, coprésidée par la professeure Géraldine Mathieu et le professeur Yves-Henri Leleu, qui rassemble les professeurs de droit de la famille des universités francophones de Belgique. Organisé avec le soutien de l'Unité « Droits de l'enfant » du Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S) de l'UNamur et du SMAJ (Service Marchois d'Aide aux Justiciables), il a réuni 230 chercheurs, magistrats, avocats, psychologues et acteurs de terrain autour d'une même conviction : mieux comprendre un phénomène complexe pour mieux y répondre. Cette réflexion collective s'est prolongée par la publication de l'ouvrage collectif Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir. Une approche interdisciplinaire et systémique, publié chez Larcier-Intersentia sous la direction de la professeure Géraldine Mathieu.
« Avoir le courage de la nuance, non pas pour relativiser les violences, mais pour mieux comprendre les situations et construire des réponses plus justes ».
Dépasser les évidences
« Il existe des sujets dont une société ne parle jamais trop, à condition qu'elle continue à apprendre et à se remettre en question », affirme Géraldine Mathieu. L'un des fils conducteurs du colloque et de l'ouvrage est précisément l'invitation à « avoir le courage de la nuance, non pas pour relativiser les violences, mais pour mieux comprendre les situations et construire des réponses plus justes ».
Comprendre, nommer, agir : ces trois verbes structurent l'ouvrage comme ils ont structuré le colloque. Trois verbes qui, selon la professeure, « se sont imposés naturellement », tant ils reflètent une exigence éthique autant qu'intellectuelle face à des réalités qui « résistent aux explications simplistes ».
Le contrôle coercitif : déplacer le regard pour comprendre
L'une des contributions majeures de l'ouvrage est de placer le concept de contrôle coercitif au cœur de l'analyse. « Il nous invite à déplacer notre regard », explique Géraldine Mathieu. « Il nous rappelle que les violences intrafamiliales ne se résument pas à quelques épisodes visibles, mais peuvent s'inscrire dans une dynamique progressive d'emprise et de domination. »
Ce concept permet de saisir une réalité longtemps sous-estimée : une personne peut progressivement perdre sa liberté, sa confiance en elle ou son autonomie sans qu'il y ait nécessairement de violences physiques. Isolement, surveillance, contrôle des finances ou des déplacements, dévalorisation systématique… autant de mécanismes qui construisent une emprise durable, dont les conséquences peuvent être tout aussi dévastatrices que les violences physiques. L'ouvrage explore comment ce concept, désormais reconnu dans le paysage juridique belge, oblige le droit à mieux écouter les victimes et à « prendre au sérieux des réalités qui échappaient parfois à nos catégories habituelles », explique Géraldine Mathieu.
Les violences invisibles : nommer pour reconnaître
L'ouvrage accorde aussi une place importante aux violences invisibles (psychologiques, économiques, administratives ou numériques), celles qui se poursuivent après la séparation et celles qui touchent les enfants. « Nommer, c'est déjà reconnaître. Et reconnaître, c'est permettre une meilleure protection », souligne Géraldine Mathieu.
Ces violences posent un défi majeur : elles résistent aux catégories juridiques existantes, échappent souvent aux dispositifs de signalement et restent sous-documentées. Les contributions de l'ouvrage s'attellent à les rendre visibles à travers des approches statistiques, sociologiques et cliniques, tout en interrogeant les angles morts des politiques publiques. Car comme le formule Géraldine Mathieu : « les mots ne servent pas seulement à décrire le monde. Identifier une violence, c'est reconnaître ce que vivent les victimes et mieux saisir les mécanismes qui sont à l'œuvre. »
Le droit est indispensable, mais il ne peut agir seul
Face à cette complexité, les approches cloisonnées montrent leurs limites. L'ouvrage réunit 25 contributions d'académiques, de magistrats, d'avocats, de cliniciens et d'acteurs de terrain, avec une conviction partagée : « les réponses les plus pertinentes naissent lorsque chacun apporte son expérience et accepte d'apprendre des autres. »
Le droit (pénal, familial, patrimonial, de la jeunesse) y est analysé en profondeur, aux niveaux belge, européen et international, mais constamment mis en dialogue avec la psychologie, la sociologie et les pratiques de terrain.
Le colloque a incarné cette même logique. En réunissant dans une même salle des professionnels qui ne se croisent pas toujours, il a permis l'émergence de nouvelles perspectives. « Lorsque des professionnels qui n'ont pas toujours les mêmes pratiques prennent le temps de s'écouter, de nouvelles idées émergent et chacun repart un peu transformé », observe Géraldine Mathieu. Le résultat a dépassé ses attentes : pour Marie-Amélie Delvaux, avocate et chargée de cours à la Faculté de droit, la journée a été « retournante » : « on repart avec des outils concrets, les orateurs nous ont embarqués dans leur combat. »
L'ouvrage prolonge cet élan en présentant des dispositifs innovants et des pratiques inspirantes pour améliorer le repérage, la prévention et l'accompagnement des victimes.
Le Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S)
Le Centre de recherche Vulnérabilités & Sociétés de l’UNamur développe une approche résolument interdisciplinaire des situations de vulnérabilité humaine, à la croisée du droit, de la psychologie et des sciences sociales. Il accorde une attention particulière aux populations fragilisées et aux droits fondamentaux.
Sa spécificité repose sur une double ambition : produire des connaissances rigoureuses et favoriser le dialogue entre savoirs académiques et pratiques de terrain.
« Aborder des sujets graves avec rigueur, mais aussi avec assez d’ouverture pour apprendre des autres », résume Géraldine Mathieu, co-directrice du centre.
Au-delà de la recherche et de l’enseignement, V&S se conçoit comme un lieu de rencontre entre le monde académique et le terrain, convaincu que les connaissances prennent toute leur valeur lorsqu’elles sont partagées et mises en discussion. Une mission pleinement illustrée par ce colloque et l’ouvrage qui l’accompagne.
Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Et si, dès le bachelier, les étudiants pouvaient contribuer à de vraies recherches scientifiques ? C'est le pari du dispositif « étudiant-chercheur », lancé à l'UNamur il y a plus de quinze ans. Donaciene Quoirin et Lisa Salmon, étudiantes en droit, l'ont expérimenté concrètement. Témoignages.
Un dispositif né d'une conviction : articuler enseignement et recherche dès le début du cursus
Lancé en 2010 par NARILIS (Namur Research Institute for Life Sciences), le dispositif «étudiant-chercheur » repose sur une idée simple, mais ambitieuse : permettre à des étudiants motivés de s'immerger dans une démarche de recherche dès leur bachelier. L'objectif n'est pas nécessairement de former de futurs académiques, mais de pousser les étudiants hors de leur zone de confort, de développer leur capacité à apprendre par eux-mêmes et à aborder des sujets complexes avec méthode et autonomie. Des atouts précieux, quelle que soit la carrière envisagée.
Aujourd'hui, ce modèle pédagogique fait son chemin au-delà de l’Institut NARILIS. À la Faculté de droit de l'UNamur, Donaciene Quoirin a tenté l’expérience l’année dernière dans le cadre de la rédaction d’un article scientifique aux côtés de Géraldine Mathieu, professeure de droit de la famille et de la jeunesse, et Bee Marique, avocate et collaboratrice didactique. Sa mission ? Recueillir la parole des enfants. Cette année, elle s’est engagée, avec Lisa Salmon, dans le projet CAPACITI, centré sur les droits de l'enfant en collaboration avec la chercheuse Manon Brulard.
Le projet CAPACITI : de la théorie au terrain
CAPACITI est un projet de recherche qui vise à impliquer les enfants dans la connaissance et la défense de leurs droits. Loin du travail de bureau, il implique d'aller directement à la rencontre des enfants, notamment dans les écoles, pour recueillir leur parole et comprendre comment ils perçoivent leurs droits.
Les étudiantes ont donc eu pour mission de concevoir des outils d'animation ludiques, mener des ateliers avec des classes, prendre des notes, animer des séquences.
« On a par exemple créé un petit jeu qui s'appelait ‘D'accord, pas d'accord’, avec des pancartes ou encore un jeu des images pour relier un droit à son illustration… Des outils concrets qu'on a élaborés en collaboration avec Manon Brulard », explique Donaciene.
Lisa, de son côté, s'est concentrée sur le développement d'un jeu de société inspiré du Monopoly et du Trivial Pursuit, tout en participant activement aux animations sur le terrain.
Plus récemment, elles ont aussi contribué à un travail de recherche approfondi sur les procédures d'audition d’enfants en droit belge. Un travail qui permettra de créer des fiches ludiques pour les enfants afin de répondre à toutes leurs questions sur la manière dont les auditions par le juge se déroulent.
Une expérience de terrain qui marque
Ce qui frappe Donaciene et Lisa, ce n'est pas seulement la richesse intellectuelle du projet, mais la réalité humaine qu'il révèle. Lors des animations dans les écoles, les enfants se livrent avec une facilité déconcertante, parfois sur des sujets très sensibles.
« Ça fait deux heures qu'on est là et ils viennent nous parler de choses très personnelles. Je trouvais ça assez impressionnant », confie Donaciene.
Lisa, elle, a été frappée par le regard que les enfants portent parfois les uns sur les autres : « Ce qui m'a marqué, c'est que même entre eux, ils peuvent se juger. Des enfants qui essaient de parler, pas très sûrs d'eux, face à un groupe qui juge… »
Sur la question des droits eux-mêmes, le constat est clair : les enfants en connaissent peu, ou mal, la portée concrète. « C'est pour eux et c'est essentiel, mais ils n'en savent pas grand-chose », résume Lisa. Donaciene observe pour sa part deux profils : ceux qui savent qu'ils ont des droits, mais les perçoivent comme peu respectés face à l'autorité parentale, et ceux qui n'en ont jamais entendu parler.
« Je veux vraiment les considérer comme des chercheuses à part entière. Je leur donne des missions utiles, des missions qui auront un impact concret. Je n'ai pas envie de leur demander de faire un travail que personne ne lira. »
Une collaboration entre pairs, une dynamique inédite
Ce qui rend le dispositif pédagogique particulièrement original, c'est aussi la nature du lien entre la chercheuse et les étudiantes. Manon Brulard, chercheuse principale sur le projet, n'a que trois ans de plus que Donaciene et Lisa. Une proximité qui crée une dynamique de collaboration réelle, horizontale, loin du schéma classique encadrant-encadré.
« Je veux vraiment les considérer comme des chercheuses à part entière. Je leur donne des missions utiles, des missions qui auront un impact concret. Je n'ai pas envie de leur demander de faire un travail que personne ne lira », insiste Manon.
Pour elle, travailler avec des étudiantes-chercheuses rompt également l'isolement propre à la recherche : « La recherche est un travail très solitaire. Pouvoir échanger après les animations, partager les réflexions, c'est extrêmement enrichissant. »
Un tremplin, pas une contrainte de crédits
L'intégration du statut d'étudiant-chercheuse dans le cursus n'est pas anodine. Si Donaciene a d'abord participé de façon bénévole sous le statut étudiante-chercheuse à la rédaction d’un article scientifique, la participation des étudiantes au projet CAPACITI est aujourd'hui valorisée dans le cadre de leur stage de pratique juridique, à hauteur de 4 crédits.
Mais au-delà des crédits, c'est l'expérience elle-même qui prime. Donaciene le dit sans détour : voir une recherche de l'intérieur, de ses prémices à ses retombées concrètes, lui a ouvert des perspectives sur le métier de chercheur. Lisa, quant à elle, regrette que le dispositif soit encore trop peu visible : « Si je n'avais pas suivi l'option Droit de la jeunesse, je n'aurais jamais su que ce statut existait. »
Toutes deux espèrent poursuivre l'aventure l'an prochain et peut-être, un jour, faire de la recherche leur métier. Sous réserve, soulèvent-elles avec lucidité, que les critères d'accès à la carrière académique ne viennent pas fermer des portes à des étudiants pourtant déjà riches d'une expérience concrète et précieuse.
Projet SUSCARE : et si « prendre soin » était la solution à la crise du travail ?
Projet SUSCARE : et si « prendre soin » était la solution à la crise du travail ?
Intensification des rythmes de travail, déséquilibre vie pro-perso, contrôle accru des performances… le monde du travail traverse des mutations profondes. Comment, dans ce contexte, permettre aux individus de s’engager et de s’épanouir durablement dans leur activité professionnelle ? Un nouveau projet de recherche ARC baptisé « SUSCARE » propose une solution originale : remettre le concept de care au cœur des pratiques organisationnelles.
Porté par les professeurs Nathalie Burnay (sociologie) et Michel Ajzen (management) de la Faculté Economie Management Communication sciencesPo (EMCP) de l’Université de Namur, ce projet interdisciplinaire vise à conceptualiser l'éthique du care – « prendre soin » en français – au sein des organisations et les conditions de sa mise en œuvre pour favoriser la soutenabilité au travail.
« On assiste depuis plusieurs années à une transformation profonde du travail, qui s’accompagne d’une dégradation des conditions de celui-ci mais aussi d’une quête de sens. De plus en plus de travailleurs, qualifiés ou non, ne se contentent plus d’un emploi : ils cherchent un job qui a du sens et qui leur correspond. » - Nathalie Burnay, Professeure à la Faculté EMCP et chercheuse au sein de l'institut Transitions.
L’éthique du care comme levier d’un travail soutenable
Face à ce constat, le duo de chercheurs explore la piste du care comme levier de soutenabilité au travail, soit les conditions de vie et de travail permettant aux individus de s’engager durablement dans une vie professionnelle prolongée.
« L’éthique du care est concept émergent en management, parfois galvaudé sous le terme de "bienveillance". Notre objectif est de poser un regard critique et rigoureux sur ce concept en s’appuyant sur la littérature et les données empiriques. » - Michel Ajzen, Professeur en management des organisations et de l’innovation.
Une méthodologie en plusieurs étapes
Le projet SUScare s’étalera sur 5 ans et s’articulera autour de plusieurs étapes :
- Un état des lieux de la littérature scientifique pour mieux appréhender la notion de travail soutenable dans un monde en transformation ;
- Un diagnostic chiffré visant à mesurer l’état de la soutenabilité actuel du travail dans les entreprises belges ;
- Des entretiens approfondis pour comprendre comment travailleurs et managers perçoivent l’enjeu du care au travail ;
- Une étude de cas visant à étudier à quelles conditions le care peut devenir un pilier de la soutenabilité au travail.
Pour mener à bien ces travaux, Nathalie Burnay et Michel Ajzen s’entoureront d’une équipe pluridisciplinaire composée de deux doctorants – l’un en sociologie et l’autre en management – ainsi que d’un post doctorant en sciences sociales.
Les résultats de cette recherche prendront notamment la forme d’un livre blanc à destination des managers et d’une journée d’étude avec des professionnels en ressources humaines.
Projet d'Action Concertée de Recherche
Financés par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), les projets ARC sont des projets d'Action Concertée de Recherche qui visent à développer des centres d'excellence universitaires ou interuniversitaires dans des axes de recherche fondamentale et, si possible, qui mènent des recherches fondamentales et appliquées de manière intégrée et visent à valoriser économiquement et socialement les résultats de la recherche. Elles sont attribuées sur la base de l'excellence académique des candidats, de la valeur ajoutée de chaque groupe de recherche pour atteindre les objectifs du projet de recherche, des compétences complémentaires des équipes de recherche et de la méthodologie du programme de recherche proposé. Leur durée est généralement de 4 à 5 ans. Dans le cas d'un projet interuniversitaire, chaque équipe est soutenue financièrement par sa propre institution.
Dix ans du Centre Vulnérabilités et Sociétés Penser le droit au plus près des réalités humaines
Dix ans du Centre Vulnérabilités et Sociétés Penser le droit au plus près des réalités humaines
Créé il y a une dizaine d’années au sein de la Faculté de droit de l’UNamur, le Centre Vulnérabilités et Sociétés (V&S) s’est imposé comme un espace de recherche et de réflexion engagé sur les situations de vulnérabilité contemporaines. Né de la fusion de deux centres existants (PROJUCIT et Droits fondamentaux et lien social), il s’est progressivement structuré autour d’un objectif clair : analyser la manière dont le droit appréhende les réalités vécues par les personnes affectées par la pauvreté, la précarité, les discriminations ou dont les droits fondamentaux risquent d’être compromis.
Plutôt que de chercher à définir abstraitement la vulnérabilité, le Centre a fait le choix de s’intéresser avant tout aux personnes vulnérables et aux contextes dans lesquels elles évoluent. Femmes, enfants, personnes âgées, victimes, personnes en situation de handicap ou appartenant à des minorités de genre… constituent ainsi le cœur des préoccupations scientifiques du Centre. « Nous partons toujours du terrain, des expériences vécues, pour interroger ensuite le droit et sa capacité à protéger, réparer ou prévenir », explique Stéphanie Wattier, co-directrice du Centre.
Un centre ancré dans l’interdisciplinarité et les transitions sociétales
Depuis son intégration dans l’Institut de recherche Transitions en 2024, le Centre V&S a renforcé son ADN interdisciplinaire. Si le droit reste son point d’ancrage, le dialogue avec d’autres disciplines (philosophie, histoire, sciences politiques, géographie, etc.) est essentiel. « Le droit est indispensable pour structurer la société, mais il arrive souvent trop tard. Il doit être nourri par les analyses sociologiques, anthropologiques ou médicales pour réellement faire évoluer les normes », souligne Stéphanie Wattier.
Cette ouverture permet aux 47 chercheurs du Centre V&S de mieux saisir la complexité des phénomènes étudiés et d’éviter une approche purement normative. Elle favorise également des collaborations riches avec des partenaires extérieurs : associations de terrain, ONG, institutions publiques, magistrates et magistrats, avocates, avocats ou encore les responsables politiques. Ces échanges constants alimentent les recherches et renforcent leur impact sociétal.
Colloques et ouvrages : faire dialoguer droit et terrain
Chaque année, le Centre programme un colloque autour d’une thématique fédératrice, choisie en fonction des enjeux sociétaux contemporains. Ces rencontres constituent un temps fort de dialogue entre chercheuses, chercheurs, actrices et acteurs de terrain. Elles donnent souvent lieu à la publication d’ouvrages collectifs, conçus comme des outils de réflexion et d’action.
À l’occasion de son dixième anniversaire, le Centre a organisé un colloque consacré à un sujet à la fois sensible et essentiel : « Combattre les violences sexuelles ». Ce choix s’est imposé naturellement. « Beaucoup d’entre nous travaillaient, de près ou de loin, sur cette thématique. Et malgré leur ampleur, les violences sexuelles restent encore trop peu traitées en sciences juridiques », explique la co-directrice du Centre.
Combattre les violences sexuelles : une posture engagée
Le colloque anniversaire a rassemblé juristes, associations spécialisées (« Briser le silence » et « Lawyers Victims Assistance »), chercheuses et chercheurs d’autres disciplines, magistrates, magistrats, avocates, avocats, actrices et acteurs institutionnels. Cette diversité reflète la philosophie du Centre : croiser les regards pour mieux comprendre et agir. Les échanges ont porté sur une analyse juridique des violences sexuelles subies par différents publics, notamment les enfants, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les victimes de conflits armés ; mais également sur les lieux où elles se manifestent, qu’il s’agisse de la sphère familiale, numérique ou institutionnelle comme l’Église catholique, l’enseignement supérieur ou le monde médical.
De ces travaux est né un ouvrage collectif publié chez Larcier, intitulé « Combattre les violences sexuelles ». Le choix du titre n’est pas anodin. « Nous avons voulu adopter une posture clairement engagée. Le rôle de la doctrine juridique n’est pas seulement de décrire le droit, mais aussi de mettre en lumière des phénomènes trop longtemps tus ou banalisés », expliquent Stéphanie Wattier et Géraldine Mathieu, coordinatrices de l'ouvrage et codirectrices du Centre.
La publication met en évidence deux constats majeurs : les femmes et les enfants demeurent les principales victimes de violences sexuelles, et le droit, s’il est indispensable, reste insuffisant à lui seul. Les contributions soulignent les difficultés liées à la preuve, à la réparation des préjudices corporels et psychologiques, mais également les limites d’une réponse exclusivement pénale.
Prévenir pour mieux protéger
Au fil des colloques et des publications du Centre, qu’il s’agisse des violences de genre au prisme du droit ou du droit des personnes intersexes, un fil conducteur se dessine : la conviction que la prévention est essentielle. « Sanctionner ne suffit pas. Il faut agir en amont, sensibiliser, former, changer les mentalités. Le droit peut accompagner ces évolutions, mais il ne peut pas tout », insiste Stéphanie Wattier.
C’est précisément cette articulation entre droit, réalités de terrain et prévention qui fait la force du Centre Vulnérabilités et Sociétés depuis dix ans. En donnant la parole aux victimes, aux personnes de terrain et aux chercheuses et chercheurs, il contribue à faire évoluer les normes, les pratiques et, progressivement, la société elle-même. Après dix ans d’existence, le Centre poursuit son ambition : mettre le droit au service des personnes, pour qu’il devienne un véritable levier de protection, de reconnaissance et de transformation sociale.
Cet article est tiré de la rubrique "L'expert" du magazine Omalius #40 (Avril 2026).
Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir
Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir
230 participants, 25 contributions, une conviction commune : les violences intrafamiliales exigent d’être étudiées autrement. Ni marginales ni accidentelles, elles constituent un phénomène social majeur, profondément ancré, dont les manifestations dépassent largement les formes les plus visibles. Un colloque organisé à l’UNamur et un ouvrage collectif renouvellent en profondeur notre compréhension du phénomène.
Si les violences intrafamiliales occupent une place croissante dans le débat public, cela ne signifie pas qu'elles soient pleinement comprises. Au contraire. C'est à partir de ce constat qu'est né le colloque bisannuel de l'Association Famille & Droit, coprésidée par la professeure Géraldine Mathieu et le professeur Yves-Henri Leleu, qui rassemble les professeurs de droit de la famille des universités francophones de Belgique. Organisé avec le soutien de l'Unité « Droits de l'enfant » du Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S) de l'UNamur et du SMAJ (Service Marchois d'Aide aux Justiciables), il a réuni 230 chercheurs, magistrats, avocats, psychologues et acteurs de terrain autour d'une même conviction : mieux comprendre un phénomène complexe pour mieux y répondre. Cette réflexion collective s'est prolongée par la publication de l'ouvrage collectif Violences intrafamiliales : comprendre, nommer, agir. Une approche interdisciplinaire et systémique, publié chez Larcier-Intersentia sous la direction de la professeure Géraldine Mathieu.
« Avoir le courage de la nuance, non pas pour relativiser les violences, mais pour mieux comprendre les situations et construire des réponses plus justes ».
Dépasser les évidences
« Il existe des sujets dont une société ne parle jamais trop, à condition qu'elle continue à apprendre et à se remettre en question », affirme Géraldine Mathieu. L'un des fils conducteurs du colloque et de l'ouvrage est précisément l'invitation à « avoir le courage de la nuance, non pas pour relativiser les violences, mais pour mieux comprendre les situations et construire des réponses plus justes ».
Comprendre, nommer, agir : ces trois verbes structurent l'ouvrage comme ils ont structuré le colloque. Trois verbes qui, selon la professeure, « se sont imposés naturellement », tant ils reflètent une exigence éthique autant qu'intellectuelle face à des réalités qui « résistent aux explications simplistes ».
Le contrôle coercitif : déplacer le regard pour comprendre
L'une des contributions majeures de l'ouvrage est de placer le concept de contrôle coercitif au cœur de l'analyse. « Il nous invite à déplacer notre regard », explique Géraldine Mathieu. « Il nous rappelle que les violences intrafamiliales ne se résument pas à quelques épisodes visibles, mais peuvent s'inscrire dans une dynamique progressive d'emprise et de domination. »
Ce concept permet de saisir une réalité longtemps sous-estimée : une personne peut progressivement perdre sa liberté, sa confiance en elle ou son autonomie sans qu'il y ait nécessairement de violences physiques. Isolement, surveillance, contrôle des finances ou des déplacements, dévalorisation systématique… autant de mécanismes qui construisent une emprise durable, dont les conséquences peuvent être tout aussi dévastatrices que les violences physiques. L'ouvrage explore comment ce concept, désormais reconnu dans le paysage juridique belge, oblige le droit à mieux écouter les victimes et à « prendre au sérieux des réalités qui échappaient parfois à nos catégories habituelles », explique Géraldine Mathieu.
Les violences invisibles : nommer pour reconnaître
L'ouvrage accorde aussi une place importante aux violences invisibles (psychologiques, économiques, administratives ou numériques), celles qui se poursuivent après la séparation et celles qui touchent les enfants. « Nommer, c'est déjà reconnaître. Et reconnaître, c'est permettre une meilleure protection », souligne Géraldine Mathieu.
Ces violences posent un défi majeur : elles résistent aux catégories juridiques existantes, échappent souvent aux dispositifs de signalement et restent sous-documentées. Les contributions de l'ouvrage s'attellent à les rendre visibles à travers des approches statistiques, sociologiques et cliniques, tout en interrogeant les angles morts des politiques publiques. Car comme le formule Géraldine Mathieu : « les mots ne servent pas seulement à décrire le monde. Identifier une violence, c'est reconnaître ce que vivent les victimes et mieux saisir les mécanismes qui sont à l'œuvre. »
Le droit est indispensable, mais il ne peut agir seul
Face à cette complexité, les approches cloisonnées montrent leurs limites. L'ouvrage réunit 25 contributions d'académiques, de magistrats, d'avocats, de cliniciens et d'acteurs de terrain, avec une conviction partagée : « les réponses les plus pertinentes naissent lorsque chacun apporte son expérience et accepte d'apprendre des autres. »
Le droit (pénal, familial, patrimonial, de la jeunesse) y est analysé en profondeur, aux niveaux belge, européen et international, mais constamment mis en dialogue avec la psychologie, la sociologie et les pratiques de terrain.
Le colloque a incarné cette même logique. En réunissant dans une même salle des professionnels qui ne se croisent pas toujours, il a permis l'émergence de nouvelles perspectives. « Lorsque des professionnels qui n'ont pas toujours les mêmes pratiques prennent le temps de s'écouter, de nouvelles idées émergent et chacun repart un peu transformé », observe Géraldine Mathieu. Le résultat a dépassé ses attentes : pour Marie-Amélie Delvaux, avocate et chargée de cours à la Faculté de droit, la journée a été « retournante » : « on repart avec des outils concrets, les orateurs nous ont embarqués dans leur combat. »
L'ouvrage prolonge cet élan en présentant des dispositifs innovants et des pratiques inspirantes pour améliorer le repérage, la prévention et l'accompagnement des victimes.
Le Centre Vulnérabilités & Sociétés (V&S)
Le Centre de recherche Vulnérabilités & Sociétés de l’UNamur développe une approche résolument interdisciplinaire des situations de vulnérabilité humaine, à la croisée du droit, de la psychologie et des sciences sociales. Il accorde une attention particulière aux populations fragilisées et aux droits fondamentaux.
Sa spécificité repose sur une double ambition : produire des connaissances rigoureuses et favoriser le dialogue entre savoirs académiques et pratiques de terrain.
« Aborder des sujets graves avec rigueur, mais aussi avec assez d’ouverture pour apprendre des autres », résume Géraldine Mathieu, co-directrice du centre.
Au-delà de la recherche et de l’enseignement, V&S se conçoit comme un lieu de rencontre entre le monde académique et le terrain, convaincu que les connaissances prennent toute leur valeur lorsqu’elles sont partagées et mises en discussion. Une mission pleinement illustrée par ce colloque et l’ouvrage qui l’accompagne.
Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Quand les étudiantes deviennent chercheuses : l'expérience de Lisa et Donaciene au sein de la Faculté de droit
Et si, dès le bachelier, les étudiants pouvaient contribuer à de vraies recherches scientifiques ? C'est le pari du dispositif « étudiant-chercheur », lancé à l'UNamur il y a plus de quinze ans. Donaciene Quoirin et Lisa Salmon, étudiantes en droit, l'ont expérimenté concrètement. Témoignages.
Un dispositif né d'une conviction : articuler enseignement et recherche dès le début du cursus
Lancé en 2010 par NARILIS (Namur Research Institute for Life Sciences), le dispositif «étudiant-chercheur » repose sur une idée simple, mais ambitieuse : permettre à des étudiants motivés de s'immerger dans une démarche de recherche dès leur bachelier. L'objectif n'est pas nécessairement de former de futurs académiques, mais de pousser les étudiants hors de leur zone de confort, de développer leur capacité à apprendre par eux-mêmes et à aborder des sujets complexes avec méthode et autonomie. Des atouts précieux, quelle que soit la carrière envisagée.
Aujourd'hui, ce modèle pédagogique fait son chemin au-delà de l’Institut NARILIS. À la Faculté de droit de l'UNamur, Donaciene Quoirin a tenté l’expérience l’année dernière dans le cadre de la rédaction d’un article scientifique aux côtés de Géraldine Mathieu, professeure de droit de la famille et de la jeunesse, et Bee Marique, avocate et collaboratrice didactique. Sa mission ? Recueillir la parole des enfants. Cette année, elle s’est engagée, avec Lisa Salmon, dans le projet CAPACITI, centré sur les droits de l'enfant en collaboration avec la chercheuse Manon Brulard.
Le projet CAPACITI : de la théorie au terrain
CAPACITI est un projet de recherche qui vise à impliquer les enfants dans la connaissance et la défense de leurs droits. Loin du travail de bureau, il implique d'aller directement à la rencontre des enfants, notamment dans les écoles, pour recueillir leur parole et comprendre comment ils perçoivent leurs droits.
Les étudiantes ont donc eu pour mission de concevoir des outils d'animation ludiques, mener des ateliers avec des classes, prendre des notes, animer des séquences.
« On a par exemple créé un petit jeu qui s'appelait ‘D'accord, pas d'accord’, avec des pancartes ou encore un jeu des images pour relier un droit à son illustration… Des outils concrets qu'on a élaborés en collaboration avec Manon Brulard », explique Donaciene.
Lisa, de son côté, s'est concentrée sur le développement d'un jeu de société inspiré du Monopoly et du Trivial Pursuit, tout en participant activement aux animations sur le terrain.
Plus récemment, elles ont aussi contribué à un travail de recherche approfondi sur les procédures d'audition d’enfants en droit belge. Un travail qui permettra de créer des fiches ludiques pour les enfants afin de répondre à toutes leurs questions sur la manière dont les auditions par le juge se déroulent.
Une expérience de terrain qui marque
Ce qui frappe Donaciene et Lisa, ce n'est pas seulement la richesse intellectuelle du projet, mais la réalité humaine qu'il révèle. Lors des animations dans les écoles, les enfants se livrent avec une facilité déconcertante, parfois sur des sujets très sensibles.
« Ça fait deux heures qu'on est là et ils viennent nous parler de choses très personnelles. Je trouvais ça assez impressionnant », confie Donaciene.
Lisa, elle, a été frappée par le regard que les enfants portent parfois les uns sur les autres : « Ce qui m'a marqué, c'est que même entre eux, ils peuvent se juger. Des enfants qui essaient de parler, pas très sûrs d'eux, face à un groupe qui juge… »
Sur la question des droits eux-mêmes, le constat est clair : les enfants en connaissent peu, ou mal, la portée concrète. « C'est pour eux et c'est essentiel, mais ils n'en savent pas grand-chose », résume Lisa. Donaciene observe pour sa part deux profils : ceux qui savent qu'ils ont des droits, mais les perçoivent comme peu respectés face à l'autorité parentale, et ceux qui n'en ont jamais entendu parler.
« Je veux vraiment les considérer comme des chercheuses à part entière. Je leur donne des missions utiles, des missions qui auront un impact concret. Je n'ai pas envie de leur demander de faire un travail que personne ne lira. »
Une collaboration entre pairs, une dynamique inédite
Ce qui rend le dispositif pédagogique particulièrement original, c'est aussi la nature du lien entre la chercheuse et les étudiantes. Manon Brulard, chercheuse principale sur le projet, n'a que trois ans de plus que Donaciene et Lisa. Une proximité qui crée une dynamique de collaboration réelle, horizontale, loin du schéma classique encadrant-encadré.
« Je veux vraiment les considérer comme des chercheuses à part entière. Je leur donne des missions utiles, des missions qui auront un impact concret. Je n'ai pas envie de leur demander de faire un travail que personne ne lira », insiste Manon.
Pour elle, travailler avec des étudiantes-chercheuses rompt également l'isolement propre à la recherche : « La recherche est un travail très solitaire. Pouvoir échanger après les animations, partager les réflexions, c'est extrêmement enrichissant. »
Un tremplin, pas une contrainte de crédits
L'intégration du statut d'étudiant-chercheuse dans le cursus n'est pas anodine. Si Donaciene a d'abord participé de façon bénévole sous le statut étudiante-chercheuse à la rédaction d’un article scientifique, la participation des étudiantes au projet CAPACITI est aujourd'hui valorisée dans le cadre de leur stage de pratique juridique, à hauteur de 4 crédits.
Mais au-delà des crédits, c'est l'expérience elle-même qui prime. Donaciene le dit sans détour : voir une recherche de l'intérieur, de ses prémices à ses retombées concrètes, lui a ouvert des perspectives sur le métier de chercheur. Lisa, quant à elle, regrette que le dispositif soit encore trop peu visible : « Si je n'avais pas suivi l'option Droit de la jeunesse, je n'aurais jamais su que ce statut existait. »
Toutes deux espèrent poursuivre l'aventure l'an prochain et peut-être, un jour, faire de la recherche leur métier. Sous réserve, soulèvent-elles avec lucidité, que les critères d'accès à la carrière académique ne viennent pas fermer des portes à des étudiants pourtant déjà riches d'une expérience concrète et précieuse.
Projet SUSCARE : et si « prendre soin » était la solution à la crise du travail ?
Projet SUSCARE : et si « prendre soin » était la solution à la crise du travail ?
Intensification des rythmes de travail, déséquilibre vie pro-perso, contrôle accru des performances… le monde du travail traverse des mutations profondes. Comment, dans ce contexte, permettre aux individus de s’engager et de s’épanouir durablement dans leur activité professionnelle ? Un nouveau projet de recherche ARC baptisé « SUSCARE » propose une solution originale : remettre le concept de care au cœur des pratiques organisationnelles.
Porté par les professeurs Nathalie Burnay (sociologie) et Michel Ajzen (management) de la Faculté Economie Management Communication sciencesPo (EMCP) de l’Université de Namur, ce projet interdisciplinaire vise à conceptualiser l'éthique du care – « prendre soin » en français – au sein des organisations et les conditions de sa mise en œuvre pour favoriser la soutenabilité au travail.
« On assiste depuis plusieurs années à une transformation profonde du travail, qui s’accompagne d’une dégradation des conditions de celui-ci mais aussi d’une quête de sens. De plus en plus de travailleurs, qualifiés ou non, ne se contentent plus d’un emploi : ils cherchent un job qui a du sens et qui leur correspond. » - Nathalie Burnay, Professeure à la Faculté EMCP et chercheuse au sein de l'institut Transitions.
L’éthique du care comme levier d’un travail soutenable
Face à ce constat, le duo de chercheurs explore la piste du care comme levier de soutenabilité au travail, soit les conditions de vie et de travail permettant aux individus de s’engager durablement dans une vie professionnelle prolongée.
« L’éthique du care est concept émergent en management, parfois galvaudé sous le terme de "bienveillance". Notre objectif est de poser un regard critique et rigoureux sur ce concept en s’appuyant sur la littérature et les données empiriques. » - Michel Ajzen, Professeur en management des organisations et de l’innovation.
Une méthodologie en plusieurs étapes
Le projet SUScare s’étalera sur 5 ans et s’articulera autour de plusieurs étapes :
- Un état des lieux de la littérature scientifique pour mieux appréhender la notion de travail soutenable dans un monde en transformation ;
- Un diagnostic chiffré visant à mesurer l’état de la soutenabilité actuel du travail dans les entreprises belges ;
- Des entretiens approfondis pour comprendre comment travailleurs et managers perçoivent l’enjeu du care au travail ;
- Une étude de cas visant à étudier à quelles conditions le care peut devenir un pilier de la soutenabilité au travail.
Pour mener à bien ces travaux, Nathalie Burnay et Michel Ajzen s’entoureront d’une équipe pluridisciplinaire composée de deux doctorants – l’un en sociologie et l’autre en management – ainsi que d’un post doctorant en sciences sociales.
Les résultats de cette recherche prendront notamment la forme d’un livre blanc à destination des managers et d’une journée d’étude avec des professionnels en ressources humaines.
Projet d'Action Concertée de Recherche
Financés par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), les projets ARC sont des projets d'Action Concertée de Recherche qui visent à développer des centres d'excellence universitaires ou interuniversitaires dans des axes de recherche fondamentale et, si possible, qui mènent des recherches fondamentales et appliquées de manière intégrée et visent à valoriser économiquement et socialement les résultats de la recherche. Elles sont attribuées sur la base de l'excellence académique des candidats, de la valeur ajoutée de chaque groupe de recherche pour atteindre les objectifs du projet de recherche, des compétences complémentaires des équipes de recherche et de la méthodologie du programme de recherche proposé. Leur durée est généralement de 4 à 5 ans. Dans le cas d'un projet interuniversitaire, chaque équipe est soutenue financièrement par sa propre institution.
Dix ans du Centre Vulnérabilités et Sociétés Penser le droit au plus près des réalités humaines
Dix ans du Centre Vulnérabilités et Sociétés Penser le droit au plus près des réalités humaines
Créé il y a une dizaine d’années au sein de la Faculté de droit de l’UNamur, le Centre Vulnérabilités et Sociétés (V&S) s’est imposé comme un espace de recherche et de réflexion engagé sur les situations de vulnérabilité contemporaines. Né de la fusion de deux centres existants (PROJUCIT et Droits fondamentaux et lien social), il s’est progressivement structuré autour d’un objectif clair : analyser la manière dont le droit appréhende les réalités vécues par les personnes affectées par la pauvreté, la précarité, les discriminations ou dont les droits fondamentaux risquent d’être compromis.
Plutôt que de chercher à définir abstraitement la vulnérabilité, le Centre a fait le choix de s’intéresser avant tout aux personnes vulnérables et aux contextes dans lesquels elles évoluent. Femmes, enfants, personnes âgées, victimes, personnes en situation de handicap ou appartenant à des minorités de genre… constituent ainsi le cœur des préoccupations scientifiques du Centre. « Nous partons toujours du terrain, des expériences vécues, pour interroger ensuite le droit et sa capacité à protéger, réparer ou prévenir », explique Stéphanie Wattier, co-directrice du Centre.
Un centre ancré dans l’interdisciplinarité et les transitions sociétales
Depuis son intégration dans l’Institut de recherche Transitions en 2024, le Centre V&S a renforcé son ADN interdisciplinaire. Si le droit reste son point d’ancrage, le dialogue avec d’autres disciplines (philosophie, histoire, sciences politiques, géographie, etc.) est essentiel. « Le droit est indispensable pour structurer la société, mais il arrive souvent trop tard. Il doit être nourri par les analyses sociologiques, anthropologiques ou médicales pour réellement faire évoluer les normes », souligne Stéphanie Wattier.
Cette ouverture permet aux 47 chercheurs du Centre V&S de mieux saisir la complexité des phénomènes étudiés et d’éviter une approche purement normative. Elle favorise également des collaborations riches avec des partenaires extérieurs : associations de terrain, ONG, institutions publiques, magistrates et magistrats, avocates, avocats ou encore les responsables politiques. Ces échanges constants alimentent les recherches et renforcent leur impact sociétal.
Colloques et ouvrages : faire dialoguer droit et terrain
Chaque année, le Centre programme un colloque autour d’une thématique fédératrice, choisie en fonction des enjeux sociétaux contemporains. Ces rencontres constituent un temps fort de dialogue entre chercheuses, chercheurs, actrices et acteurs de terrain. Elles donnent souvent lieu à la publication d’ouvrages collectifs, conçus comme des outils de réflexion et d’action.
À l’occasion de son dixième anniversaire, le Centre a organisé un colloque consacré à un sujet à la fois sensible et essentiel : « Combattre les violences sexuelles ». Ce choix s’est imposé naturellement. « Beaucoup d’entre nous travaillaient, de près ou de loin, sur cette thématique. Et malgré leur ampleur, les violences sexuelles restent encore trop peu traitées en sciences juridiques », explique la co-directrice du Centre.
Combattre les violences sexuelles : une posture engagée
Le colloque anniversaire a rassemblé juristes, associations spécialisées (« Briser le silence » et « Lawyers Victims Assistance »), chercheuses et chercheurs d’autres disciplines, magistrates, magistrats, avocates, avocats, actrices et acteurs institutionnels. Cette diversité reflète la philosophie du Centre : croiser les regards pour mieux comprendre et agir. Les échanges ont porté sur une analyse juridique des violences sexuelles subies par différents publics, notamment les enfants, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les victimes de conflits armés ; mais également sur les lieux où elles se manifestent, qu’il s’agisse de la sphère familiale, numérique ou institutionnelle comme l’Église catholique, l’enseignement supérieur ou le monde médical.
De ces travaux est né un ouvrage collectif publié chez Larcier, intitulé « Combattre les violences sexuelles ». Le choix du titre n’est pas anodin. « Nous avons voulu adopter une posture clairement engagée. Le rôle de la doctrine juridique n’est pas seulement de décrire le droit, mais aussi de mettre en lumière des phénomènes trop longtemps tus ou banalisés », expliquent Stéphanie Wattier et Géraldine Mathieu, coordinatrices de l'ouvrage et codirectrices du Centre.
La publication met en évidence deux constats majeurs : les femmes et les enfants demeurent les principales victimes de violences sexuelles, et le droit, s’il est indispensable, reste insuffisant à lui seul. Les contributions soulignent les difficultés liées à la preuve, à la réparation des préjudices corporels et psychologiques, mais également les limites d’une réponse exclusivement pénale.
Prévenir pour mieux protéger
Au fil des colloques et des publications du Centre, qu’il s’agisse des violences de genre au prisme du droit ou du droit des personnes intersexes, un fil conducteur se dessine : la conviction que la prévention est essentielle. « Sanctionner ne suffit pas. Il faut agir en amont, sensibiliser, former, changer les mentalités. Le droit peut accompagner ces évolutions, mais il ne peut pas tout », insiste Stéphanie Wattier.
C’est précisément cette articulation entre droit, réalités de terrain et prévention qui fait la force du Centre Vulnérabilités et Sociétés depuis dix ans. En donnant la parole aux victimes, aux personnes de terrain et aux chercheuses et chercheurs, il contribue à faire évoluer les normes, les pratiques et, progressivement, la société elle-même. Après dix ans d’existence, le Centre poursuit son ambition : mettre le droit au service des personnes, pour qu’il devienne un véritable levier de protection, de reconnaissance et de transformation sociale.
Cet article est tiré de la rubrique "L'expert" du magazine Omalius #40 (Avril 2026).