Pression à la publication, financements de courte durée, compétition ou encore précarité des débuts de carrière : ces contraintes peuvent-elles pousser les jeunes chercheurs à privilégier des projets plus « sûrs » au détriment d’idées plus originales ? C’est la question au cœur d’une publication internationale, à laquelle a participé Eli Thoré, professeur assistant à l’Université de Namur.

Intéressé depuis plusieurs années par la « métascience », c’est-à-dire l’étude du fonctionnement de la science elle-même, il a participé aux discussions, à la construction des idées ainsi qu’à la rédaction et à la révision du manuscrit. Le projet, lancé à l’initiative de Phillip Haubrock fin 2025, a donné lieu à de nombreux échanges entre les auteurs avant d’être finalement publié dans Nature Human Behaviour. “Les échanges ont été très riches et, au départ, assez chaotiques !”, raconte Eli Thoré.

Des contraintes qui pèsent sur la créativité

Pour mener leur analyse, les auteurs ont rassemblé de nombreuses études consacrées au fonctionnement du monde académique. Leur constat est clair : la créativité scientifique n’est pas seulement une caractéristique individuelle, elle dépend aussi des conditions dans lesquelles les chercheurs travaillent. 

Financements de courte durée, pression à publier, importance donnée au nombre d’articles ou au prestige des revues, forte compétition pour obtenir un poste ou un financement… Toutes ces contraintes peuvent pousser les chercheurs à privilégier des projets dont les résultats sont plus faciles à prévoir, au détriment d’idées plus originales ou plus risquées. 

Cette situation touche particulièrement les chercheurs en début de carrière. Ils disposent souvent de moins d’autonomie et leur avenir dépend davantage des prochaines publications, demandes de financement ou opportunités de poste. Prendre un risque dans sa recherche peut alors aussi devenir un risque pour sa carrière. 

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Eli Thoré

“Le problème n’est pas que les jeunes chercheurs manquent de créativité, mais que le système ne leur offre pas toujours les conditions pour qu’elle puisse s’exprimer”

Eli Thoré Assistant à l’UNamur

Les conséquences peuvent être importantes. Une étude reprise dans la publication montre par exemple qu’échouer de peu à obtenir un financement clé en début de carrière augmente de plus de 10 % le risque de quitter le monde académique. 

Eli Thoré reconnaît lui-même avoir ressenti cette tension entre créativité et nécessité de démontrer à l’avance qu’un projet aboutira. Lors de son doctorat, il a commencé à s’intéresser aux rythmes quotidiens du comportement des animaux, comparables à notre cycle veille-sommeil, et à la manière dont ils pourraient modifier les effets de la pollution environnementale. Une piste alors assez éloignée de son projet principal.  Il décide pourtant de la suivre. Avec le temps, cette idée devient un point central de ses recherches. “Si je m’étais limité aux questions dont je savais déjà qu’elles étaient sûres et faciles à justifier, je ne serais peut-être jamais arrivé là”, explique-t-il.

Plus de temps, de stabilité et d’autonomie

Les auteurs avancent plusieurs pistes pour créer un environnement plus favorable à cette prise de risque scientifique. Parmi elles : proposer des financements sur de plus longues périodes, offrir davantage de stabilité aux jeunes chercheurs, réduire certaines charges administratives ou encore revoir les critères utilisés pour évaluer une carrière scientifique. 

L’idée est notamment de ne plus mesurer la réussite uniquement à travers des indicateurs facilement quantifiables, comme le nombre de publications ou le prestige des revues, mais de mieux prendre en compte l’originalité, la collaboration, la persévérance ou encore l’indépendance scientifique. La publication insiste également sur trois conditions essentielles à la créativité : du temps, de l’autonomie et la possibilité d’échouer.

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Eli Thoré

“Certaines des découvertes les plus intéressantes commencent probablement par une idée qui paraît d’abord étrange, incertaine, voire un peu folle”

Eli Thoré Assistant à l'UNamur

La publication défend donc une idée assez simple en apparence : pour demander aux chercheurs d’être créatifs, encore faut-il leur donner la liberté de l’être. Un enjeu particulièrement important pour les jeunes scientifiques qui façonneront, demain, les nouvelles directions de la recherche. Félicitations à Eli Thoré et à l’ensemble des chercheurs impliqués dans ce travail pour cette publication dans Nature Human Behaviour !