La Chaire Notre-Dame de la Paix est un projet institutionnel transversal qui plonge ses racines dans les origines et les valeurs jésuites de l’UNamur. La Chaire constitue une interface de réflexion, d’échange et de travaux collectifs sur une diversité de questions sociétales et de spiritualité, telles que les communs et le bien commun, les liens entre religions et sociétés, la contribution des sciences religieuses à la compréhension du monde d’aujourd’hui ainsi que la dimension spirituelle de l’activité universitaire.
Historique
Depuis 2018, la Chaire Notre-Dame de la Paix propose des rencontres (conférences, séminaires et journées d’étude, colloques) abordant des questions spirituelles et sociétales dans un esprit de liberté, de diversité, d’ouverture, de respect et d’exigence scientifique. Les projets sont menés au sein d’un dialogue interdisciplinaire et interconfessionnel, croisant les regards d’experts universitaires et d’acteurs de terrain. Ancrée au départ au sein du Centre universitaire Notre-Dame de la Paix (cUNdp) de l’institut ESPHIN, la Chaire Notre-Dame de la Paix concrétise la dynamique résolument interdisciplinaire qu’elle a initiée au sein de la communauté universitaire en devenant en 2026 un projet institutionnel transversal au sein de l’UNamur.
Trois thématiques
Interface de dialogue collectif et de partage avec le grand public, lieu d’enseignement et de débat fécond, la Chaire Notre-Dame de la Paix axe ses activités autour de trois thématiques :
- Les communs et le bien commun, dans l’optique de la construction d’un monde durable ;
- Les sciences religieuses et le lien entre spiritualités, religions et sociétés aujourd'hui ;
- La pédagogie ignatienne et la dimension spirituelle de l’engagement étudiant et de l’activité universitaire.
Bien que devenue projet transversal au sein de la communauté universitaire, la Chaire conserve également des liens forts avec le Centre Universitaire Notre-Dame de la Paix et ses activités.
Les activités de l’année organisées sous l’égide de la Chaire-Notre-Dame de la Paix sont présentées ci-dessous.
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Chaire Notre-Dame de la Paix - L'espace, un bien commun
Chaire Notre-Dame de la Paix - L'espace, un bien commun
La Chaire Notre-Dame de la Paix a clôturé son cycle de conférences annuel avec une mise en dialogue de trois scientifiques d’horizons différents pour explorer, sous l’angle du bien commun, la question de la conquête spatiale, des innovations et des exploitations commerciales qui en découlent.
La notion de bien commun se trouve au centre du débat public au sujet de la préservation de notre planète et de la gestion de ses ressources naturelles. Et c’est normal : dans un monde en transition et en conflit, qui fait face à de multiples crises, se pose la question de la manière dont les ressources planétaires sont gérées et partagées. Depuis deux ans, la Chaire Notre-Dame de la Paix de l’UNamur apporte un regard sur cette problématique en interrogeant la notion de bien commun et en partageant ses réflexions avec le public. Après avoir invité autour de la table économistes, philosophes, juristes, politologues… pour questionner à la fois le fond (gestion des ressources en eau, des territoires…) et la forme (comment faire communauté autour de biens communs ? Quel système économique ?), la conférence du 25 avril était consacrée à l’espace, ce territoire infini dont on mesure à peine l’immensité depuis notre planète.
André Füzfa, astrophysicien et cosmologiste à l’UNamur, a replacé l’aventure spatiale dans sa réalité physique et retracé les grandes lignes de son évolution. Depuis les années 50, les activités humaines se sont en effet diversifiées et privatisées : entre observation, exploration, défense, business et tourisme, c’est une véritable industrie qui tourne à plein régime, avec 546 milliards de dollars de chiffre d’affaires pour le secteur spatial en 2022.
D’autres chiffres interpellent à l’heure du dépassement des limites planétaires : pour chaque kilo envoyé sur la Station Spatiale Internationale, les lanceurs ont une consommation équivalente à celle de 33 voitures d’une tonne, et un coût de 10 000 dollars par kilo… A contrario, nous nous félicitons du transfert dans la société civile d’innovations résultant des technologies mises au point dans le cadre des activités spatiales, devenues désormais banales dans notre quotidien : navigation GPS, panneaux solaires, dispositifs pour la purification de l’eau ou encore couvertures de survie... Comment faire la part des choses dans cette aventure qui fascine autant qu’elle interroge ? Une exploration durable et éthique est-elle possible ?
Annick Castiaux, physicienne et experte dans le domaine du management de l’innovation, a interrogé les principes du « New Space », cette économie émergente qui bénéficie d’innovations radicales dans la technologie des lanceurs spatiaux, avec pour conséquence une réduction des coûts et une augmentation du nombre de lancements vers l’espace.
« Cette économie est basée sur le développement de nouveaux produits et de nouveaux services venant de la convergence des technologies numériques et spatiales. […] Le New Space est avant tout un espace commercial dans lequel sphère publique et sphère privée se rejoignent dans une contractualisation ». Avec une plus grande démocratisation de l’accès à l’espace ? A. Castiaux porte un regard critique : « On peut s’interroger sur une course au développement spatial par les nations riches, qui reproduisent dans l’espace les inégalités sur Terre ». L’Humanité exporte également la problématique d’une consommation et d’un développement technologique responsables : « La surenchère des satellites dans l’espace est directement liée à notre hyperconsommation numérique sur Terre. Cela interroge nos propres usages et notre sobriété ». Une analyse qui souligne l’importance pour les sciences humaines et sociales de s’emparer du sujet et de proposer une approche pluridisciplinaire et multiculturelle du développement spatial, qui inclue des notions d’éthique, d’inclusion et de justice économique, sociale et environnementale.
C’est à cette fin que le panel d’experts était complété par Jacques Arnould, historien, théologien et premier éthicien au monde recruté par une agence spatiale nationale, le Centre National d’Études Spatiales (Paris). J. Arnould a rappelé les lignes directrices qui devraient guider l’exploration spatiale. « Dès les années 60, un corpus juridique de droit spatial international a été constitué. Les principes qui le fondent sont des principes de bien commun et de non-appropriation de cet espace ». Dans le Traité sur l’espace des Nations Unies, signé en 1967, il est précisé que les corps célestes ne peuvent faire l’objet d’appropriation nationale, par aucun moyen. « L’exploration et l’exploitation des ressources de la Lune, par exemple, sont définies comme étant l’apanage de l’Humanité dans son ensemble, dans l’intérêt des générations actuelles et futures ». Mais aujourd’hui, que fait-on de ce droit ? « On constate des velléités pour affirmer la défense des intérêts nationaux en matière d’extraction des ressources dans l’espace, sous l’administration Obama en 2015 par exemple. […] Il y a donc des questions de nouvelles gouvernances qui sont à inventer, dans l’esprit du droit spatial initié dès les années 60 et 70 ». Les acteurs du domaine sont aussi conscients des risques d’une exploitation débridée du cosmos, sans régulation. L’espace reste en effet un territoire hostile, où l’on peut être la victime de ses propres agissements. « Les acteurs du domaine spatial sont conscients des dangers. Ils sont les premiers à les subir. Ils doivent donc réfléchir à comment agir ensemble pour le bien de chacun et de tous ». Les trois intervenants ont conclu l’échange sur une certitude : celle de la nécessité absolue pour l’Humanité de relever, ensemble, les défis sociaux, sociétaux et environnementaux de la conquête spatiale pour gérer, de manière responsable et durable, ce « bien le plus commun à tous ».
La Chaire Notre-Dame de la Paix
La Chaire Notre-Dame de la Paix est une initiative pilotée par la professeure Laura Rizzerio au sein du centre de recherche Notre-Dame de la Paix de l’UNamur (cUNdp). Financée grâce à un mécénat privé, elle propose de nombreuses activités d’enseignement et de recherche sur la thématique du bien commun.
L’UNamur relève le défi spatial au sein d'UNIVERSEH
La thématique de la conférence rejoint les préoccupations de l’alliance européenne European Space University for Earth and Humanity (UNIVERSEH) qu’elle a rejoint en 2022. Aux côtés de 6 partenaires universitaires, l’UNamur y apporte l’expertise multidisciplinaire de ses membres pour relever les défis découlant de la politique spatiale européenne et, notamment, pour construire une offre de programmes d’enseignement conjoints.
Laura Rizzerio (Philosophe) : « Pourquoi il est urgent de proposer une meilleure gestion des ressources »
Laura Rizzerio (Philosophe) : « Pourquoi il est urgent de proposer une meilleure gestion des ressources »
Laura Rizzerio est professeure de Philosophie à l’UNamur. Elle consacre une partie de ses recherches à la notion de bien commun. Une thématique qui s’est retrouvée au cœur des réflexions à l’occasion la Chaire annuelle du centre Universitaire Notre-Dame de la paix poursuivant une démarche déjà entamée l’année précédente lors d’un séminaire de recherche. Laura Rizzerio revient sur cette notion et dresse le bilan des échanges réalisés.
« Communs et bien(s) commun(s) » : pourquoi ce thème ? Pour dresser un constat et répondre à une urgence.
Le constat
Il est évident que nos sociétés occidentales sont confrontées aujourd’hui à de multiples crises : économique, sociale, religieuse, écologique, politique, sanitaire. Ces crises font souffrir de populations entières et menacent d’extinction de nombreuses espèces, si non la planète elle-même. Mais elles ont au moins le mérite d’avoir permis le progressif effondrement du paradigme anthropologique datant de l’époque moderne. Celui-ci est fondé sur l’individu conçu comme self made man invulnérable et autonome, pour qui l’épanouissement personnel et la réalisation de soi, associés à la satisfaction de ses besoins individuels, constituent la finalité ultime de son existence.
Ce paradigme a rendu possible le développement d’une organisation économique, sociale et politique structurée autour de la production, l’exploitation des ressources et le principe de la propriété privée, y compris pour les ressources que nous pourrions définir comme des « biens communs » (telles l’eau ou les matières premières – le gaz, le charbon, le pétrole, les minéraux, les forêts - ainsi que les inventions technologiques ou le patrimoine culturel développé au fil du temps). Cette organisation économique a favorisé la construction d’un État souverain dont la légitimité a longtemps reposé sur un « contrat » établi avec les citoyens qui garantit sécurité et protection à leurs intérêts particuliers en échange de l’aliénation d’une partie de leurs biens et de certaines libertés. Mais depuis l’avènement de la société industrielle, puisque le marché a progressivement remplacé l’État comme autorité légitime capable d’assurer la paix sociale, on se retrouve aujourd’hui faceà une organisation sociétale ultra-libérale qui favorise la réduction de toute réalité à un objet d’échange, y compris les ressources communes et l’homme lui-même.
C’est ce paradigme anthropologique et économique que les crises actuelles font chanceler.
On redécouvre progressivement que l’individu conçu comme self made man invulnérable et autonome n’existe pas, et que tous les vivants sont liés entre eux et à leur environnement, étant tous affectés par une commune vulnérabilité. Cela a fait resurgir un certain intérêt pour le(s) bien(s) commun(s).
L’urgence
Il devient aujourd’hui urgent d’imaginer et de mettre en œuvre un nouveau modèle de société capable de proposer une meilleure gestion des ressources et d’apporter ainsi de réponses plus adéquates aux crises auxquelles on est confronté. C’est ici que la référence au « bien commun » et aux « biens communs », qui a refait surface ces dernières décennies dans les recherches et dans les pratiques, devient intéressante. En 2009, le Prix Nobel d’économie a été attribué à Elinor Ostrom pour ses recherches à propos de la « théorie des communs »1. Il s’agit d’une théorie qui identifie les « communs » aux ressources matérielles et immatérielles d’une communauté dont la gestion résulte de la négociation de règles entre des individus. Ces derniersse conçoivent en relation les uns avec les autres et ont à cœur le collectif, communiquent non pas en vue de l’intérêt particulier, mais en vue de la bonne gestion de ces mêmes biens, en garantissant aussi leur durabilité.
Cette théorie permet d’envisager un nouveau modèle de gouvernance qui place les décisions de la communauté au centre des jeux économiques en suggérant d’autres modalités d’accès aux biens communs et à la propriété (qui ne disparaît pas pour autant) que celles imposées par le marché. Ce modèle renoue aussi avec la notion de bien commun telle qu’elle a été proposée dans l’Antiquité et au Moyen Âge (par exemple chez Aristote et Thomas d’Aquin), et qui était associée à une vision anthropologique où l’Homme est pensé comme un être « politique » qui trouve sa raison d’être dans sa capacité à s’ouvrir à autre que lui, à travers le langage et la communication par exemple.
L’ articulation entre « théorie des communs » et « bien commun » étant encore peu étudiée, la Chaire Notre-Dame de la Paix de l’UNamur a voulu mettre le focus sur le rapport qui existe entre Communs et bien(s) commun(s), en invitant à prendre la parole de spécialistes en différentsdomaines (économie, philosophie, théologie, sciences humaines, droit, sciences et technologies, aménagement du territoire). La Chaire a ainsi accueilli de nombreux professeurs et professeures, spécialistes de renommée internationale, tels l’économiste et théologien Gaël Giraud, l’économiste Benjamin Coriat, les juristes Fabienne Orsi, Serge Gutwirth, Séverine Dussoiler et Alain Strowel ; les philosophes Arnaud Macé et Cécile Renouard ; l’historien René Robaye, et l’ingénieur architecte urbaniste Bernard Declève. Leurs interventions ont permis de mieux comprendre ce que la prise en compte du bien commun peut produire, pratiquement aussi, au niveau de la conception du bien, du juste, de la propriété et de la gestion des ressources dans le respect de la liberté de chacun.
Le public, nombreux, composé d’académiques, de chercheurs, d’étudiantes et d’étudiants, de personnalités émanant de la société, a apprécié la profondeur des interventions et les réflexions que les différents intervenants ont proposées, permettant également un temps d’échange après chaque conférence. La Chaire Notre-Dame de la Paix et le centre de recherche éponyme (cUNdp) inscrivent ainsi leurs réflexions dans une démarche de service à la société en vue de contribuer à la construction d’un modèle « durable » d’organisation sociétale, respectueuse des personnes et de l’environnement.
Le cUNdp en collaboration avec d’autres chercheuses et chercheurs de l’UNamur et d’autres universités belges et étrangères projette la constitution d’un think tank pour poursuivre la réflexion et conduire à de propositions concrètes, en bénéficiant aussi de l’apport et de l’expérience des acteurs de la société qui ont déjà donné vie à des expériences de Communs.
Spiritualités, sciences et sociétés en dialogue à l'UNamur
Spiritualités, sciences et sociétés en dialogue à l'UNamur
Succès pour le colloque interconfessionnel et interdisciplinaire organisé par la Chaire Universitaire Notre-Dame de la Paix et le centre de recherche éponyme, en collaboration avec l’abbaye de Maredsous.
Colloque interconfessionnel et interdisciplinaire organisé par la Chaire Universitaire Notre-Dame de la Paix
Ce vendredi 27 janvier 2023 se tenait le colloque interconfessionnel et interdisciplinaire organisé par la Chaire Universitaire Notre-Dame de la Paix. Des représentants des trois grandes religions monothéistes (christianisme, islam, judaïsme) et de nombreux scientifiques ont pris la parole dans le cadre du colloque "Les spiritualités au 21e siècle : quelques coups de projecteur" afin de partager avec plus de 170 participants leur point de vue sur les courants spirituels qui animent notre monde.
Nicolas Monseu, président de l’institut Esphin, s’est réjoui « de la diversité des courants religieux représentés et de la présence de personnalités qui contribuent au dialogue interreligieux indispensable aujourd’hui ». L’UNamur accueillait en effet le Grand Rabbin de Belgique Albert Guigui et le Cheikh Khaled Bentounes, Guide spirituel de la Tariqa Alawiyya.
Des discussions riches, qui ont aussi permis d’aborder la manière dont les spiritualités répondent aux grandes questions de société aujourd’hui : la place des femmes, la culture du numérique, la culture techno-scientifique… Les intervenants et intervenantes d’horizons et d’origines diverses, philosophes, théologiens, informaticiens, anthropologues, ingénieurs, laïcs ou religieux, ont chacun contribué à donner un éclairage différent et complémentaire sur ces thématiques.
La Rectrice Annick Castiaux a souligné l’importance de ce colloque pour l’UNamur : « Nous avons la conviction que les sujets abordés aujourd’hui sont extrêmement importants, aussi pour le monde universitaire. Dans un monde où les réponses apportées aux défis de notre temps sont soit technocratiques, soit idéologiques, il manque souvent la question du sens. Or aucune solution purement technique et aucun discours exclusivement politique ou idéologique ne rassurent aujourd’hui les jeunes sur l’avenir de notre société. L’UNamur souhaite intégrer davantage la question du sens et de la spiritualité à ses enseignements ». C’est dans cette optique que l’UNamur a rejoint le réseau Universitate, intégrant une dimension de service et de réflexivité à plusieurs cours. Le réseau Universitate et la Chaire Notre-Dame de la Paix soulignent également le lien de l’UNamur avec la Compagnie de Jésus. Plusieurs experts jésuites ont également pris la parole le 27 janvier.
La 2e journée du colloque s'est tenue à l'abbaye de Maredsous le 20 mars 2023 dans le cadre du centenaire du décès de l'abbé de Maredsous Dom Columba Marmion, dont la spiritualité avait nourri la plupart des participants au Concile Vatican II.
Photo ci-dessus : les organisateurs et intervenants de la 1re session du colloque du 27 janvier. De g. à dr. : Ferdinand Poswick (abbaye de Maredsous et Musée Nam-IP), Laura Rizzerio (UNamur), Bernard Lorent (abbé de Maredsous), Khaled Bentounes (guide spirituel de la Tariqa Alawiyya), Annick Castiaux (Rectrice UNamur), Albert Guigui (Grand Rabbin de Belgique), Jacques Scheuer s.j. (UCLouvain), Françoise Mies (UNamur) et Dominique Lambert (UNamur).
Il faut sauver le bien commun !
Il faut sauver le bien commun !
Depuis la pandémie, ce cri d’alarme du Prix Nobel d’économie Jean Tirole semble plus que jamais d’actualité. Les 19 et 20 mai 2022, le deuxième Sommet du Bien commun, organisé à Toulouse, a mobilisé des centaines de milliers d’internautes. Le 24 mai 2022, à Bruxelles, la Nuit du Bien commun a levé plus d’un demi-million d’euros de dons. Et, l’an prochain, la Chaire Notre-Dame de la Paix de l’UNamur sera consacrée au bien commun. Mais c’est quoi, ce « bien commun » qui appartient à tout le monde et à personne ? Quatre chercheurs de l’UNamur nous livrent leurs réflexions pour stimuler la nôtre.
Cet article a été réalisé pour la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #25 de juin 2022.
Pour la philosophe Laura Rizzerio, principale artisane du futur séminaire sur le bien commun de l’UNamur, « Il faut renouer avec la notion ancienne de bien commun. "Commun" vient du latin "cum munus", "munus" désignant un don, une forme de rémunération pour une tâche accomplie dans la sphère publique. Donc, dès l’Antiquité, la référence au bien commun est liée à la conscience de l’appartenance à une communauté. À Rome, mais aussi en Grèce, où le terme pour "commun" est "koinon", dont Aristote dit qu’il ne signifie pas seulement mettre des biens ensemble ou vivre ensemble, mais participer ensemble à la gestion de la chose commune. »
Bonheur personnel
L’idée a été reprise au Moyen Âge, le « commun » étant alors la création tout entière, confiée par Dieu à l’humanité. « Gérer la création comme un bien commun, c’était reconnaître cet appel de Dieu », précise Laura Rizzerio. « Au Moyen Âge comme dans l’Antiquité, la référence au bien commun va de pair avec cette gestion commune, mais aussi – et cela mérite d’être souligné – avec le bonheur personnel : l’humain ne peut s’accomplir pleinement sans investir cette dimension communautaire. »
Du bien commun à l’intérêt général
Mais, avec l’individualisme, « apparu à l’époque moderne et philosophiquement avec Descartes », le bien commun a cédé la place à l’intérêt général, c’est-à-dire à la somme des intérêts particuliers, géré par l’État, et désormais conditionné par la situation du marché.
Résultat : nous sommes aujourd’hui dans une crise majeure parce que notre modèle de société nous a amenés à dévaster la nature
« Résultat : nous sommes aujourd’hui dans une crise majeure », insiste Laura Rizzerio, « parce que notre modèle de société nous a amenés à dévaster la nature, créant un déséquilibre responsable non seulement de sécheresses et d’inondations, mais aussi de pandémies comme celle dont nous sortons, avec leurs enchaînements catastrophiques de crises économiques, appropriation des ressources naturelles, guerres, appauvrissement, migrations… »
Transformation
Un changement sociétal, et même paradigmatique, s’impose donc. « Tous les dysfonctionnements de nos sociétés découlent des mêmes logiques - toujours plus de croissance, il est impératif de tout ‘maîtriser’, l’exploitation de certains peuples par d’autres se justifie, etc. - qui sont en fait de l’ordre des paradigmes », constate Claire-Anaïs Boulanger, chercheuse doctorante en sciences de gestion. « Des paradigmes dont nous avons souvent l’impression qu’ils sont abstraits ou qu’ils se jouent à des niveaux supérieurs, de sorte que nous les croyons inattaquables. Mais c’est aussi parce qu’ils sont ancrés dans nos schémas mentaux que nous ne parvenons pas à en sortir. Ainsi, pour beaucoup d’entre nous, réussir dans la vie rime encore avec "toujours plus". Une maison toujours plus spacieuse, une voiture toujours plus puissante, un poste avec toujours plus de responsabilités, etc. Il est là aussi le paradigme de la croissance. Si je veux transformer mon cerveau pour qu’il ne fonctionne plus selon une logique capitaliste, je dois modifier ma structure de pensée. Alors seulement, il sera possible de refaire système, avec d’autres, selon une logique différente. »
De la surexploitation…
Et la réflexion sur le bien commun, et plus largement sur les communs, pourrait bien être le premier pas dans cette direction. Comme le précise Claire-Anaïs Boulanger : « Un commun, c’est une ressource qui bénéficie à une communauté et est gérée selon des règles établies par elle. Par exemple, on dira d’une pêcherie qu’elle est un commun si elle est gérée collectivement par ses usagers, garantissant à la fois la pérennité de la ressource (le poisson) et son accès à tous. » Toutefois, comme le rappelle Nicolas Dendoncker, directeur du Département de géographie de l’UNamur et coordinateur d’un Master en ruralité, il fut un temps où cette propriété collective informelle des ressources passait pour mener tout droit à la catastrophe. Dans un article de 1968 intitulé La tragédie des communs, le biologiste américain Garret Hardin s’appuyait sur l’exemple des pâturages (chaque éleveur servant son intérêt personnel en ajoutant autant de bêtes que possible à son troupeau, sans se soucier des autres éleveurs) pour affirmer que, lorsque plusieurs utilisateurs ont accès à une même ressource, le résultat inévitable est la surexploitation, l’épuisement et finalement la destruction de cette ressource.
… à la gestion en commun
« Pour Hardin, le moyen privilégié pour échapper à cette ‘tragédie’ était la privatisation généralisée : la division des pâturages en parcelles privées », commente Nicolas Dendoncker, « et le monde libéral dans lequel nous vivons continue sur cette lancée, en pratiquant la privatisation à outrance des ressources. Alors que, comme l’a démontré dans les années 1990 la future Prix Nobel d’économie Elinor Ostrom, la gestion des communs en commun, selon des règles de partage et de réciprocité, contribue à leur durabilité. » Qu’il s’agisse de communs ‘matériels’, comme les pâturages ou les pêcheries, ou de communs ‘immatériels’, comme le climat. « Quasiment tout le monde s’accorde pour dire qu’avec nos pratiques actuelles, nous allons droit dans le mur », insiste Nicolas Dendoncker, « mais, parce qu’il existe des résistances très fortes, de la part de lobbies puissants qui entretiennent, à tous les niveaux, des liens avec le monde politique, ça ne change pas… ».
Quasiment tout le monde s’accorde pour dire qu’avec nos pratiques actuelles, nous allons droit dans le mur !
Faire système autrement
Ou en tout cas pas assez vite. D’où la création de petites communautés, souvent rurales, qui décident de ‘faire système autrement’. « L’ennui, c’est que ce sont souvent des communautés ‘d’entre-soi’, où tout le monde a des aspirations similaires », souligne Claire-Anaïs Boulanger, « or, à l’échelle de la société, le bien commun, c’est aussi avec des gens qu’on déteste : il ne peut pas exister sans la diversité des points de vue. Par ailleurs, un autre enjeu de ces communautés est de ne pas se laisser phagocyter par le monde extérieur, sans pour autant rompre les liens avec lui. Si nous nous mettons à quelques-uns pour créer un petit système autonome coupé de l’extérieur, nous n’avons aucune chance de contribuer à la transformation du grand système auquel nous nous fermons. »
L’idéal agroécologique
Pour Nicolas Dendoncker, réussir la transition vers le bien commun nécessite peut-être de dépasser la notion de ressources. « Dans nos sociétés occidentales, il y a encore une perception dominante de la nature, ou plutôt du vivant non humain, comme atout économique. Au détriment d’autres valeurs importantes, comme le respect de la nature telle qu’elle est et de nos relations avec elle. » D’où l’intérêt de l’agroécologie, qui n’est pas guidée par des considérations économiques, mais part d’un principe de compréhension du vivant. « Il ne s’agit plus d’exploiter le vivant », explique Nicolas Dendoncker, « mais d’en faire notre allié. L’agroécologie repose sur des sols vivants, sur un réseau écologique étendu, qui doit servir d’habitat aux auxiliaires de culture, sur une meilleure utilisation de la matière organique, etc. Bref, sur un rapport au vivant très différent de celui que nous entretenons actuellement. »
Ça marche !
Même si ces pratiques agroécologiques, en phase avec une gestion des communs qui consiste, selon la définition de Claire-Anaïs Boulanger, à « créer de la valeur pour tout le vivant », sont encore freinées par les problèmes financiers et le manque de connaissances, de belles réussites se profilent, entre autres dans le cadre de la reterritorialisation agro-alimentaire. « J’encadre une doctorante, elle-même agricultrice, qui a développé un réseau de fermes en transition appelé Farm for Good, et recréé des filières locales, notamment pour la première moutarde belge bio, avec l’entreprise Bister », explique Nicolas Dendoncker, « et une autre qui vient de remporter un prix de thèse, le RA Award pour les générations futures, pour avoir montré que l’agroécologie fournit plus de services à la société que les pratiques conventionnelles. »
15%
Et, comme les discours sur la transition annoncent un seuil de basculement dès que de fortes minorités (15% de la population suffisent) commencent à penser et agir autrement, il y a de quoi pratiquer, sinon l’optimisme, du moins la positivité. « Mais attention ! », remarque Laura Rizzerio, « ne tombons pas dans le piège du ‘il faut que tout le monde s’y mette, comme ça ça va changer’. Ce qui va nous orienter vers la recherche du bien commun, c’est la prise de conscience individuelle de l’importance du changement, qui est le contraire du volontarisme : je fais ce que je peux, sans tomber dans le radicalisme, je prends encore l’avion et, en cas d’urgence, je commande sur Amazon, mais en sachant qu’à terme, ce sont des attitudes que je devrai modifier. Selon moi, ce sont ces questionnements sur les attitudes qui vont faire avancer les choses, pas les ‘il faut’, ni la culpabilisation ! ».
Le bien commun, c’est fun !
Sans doute certains hésitent-ils encore à s’interroger sur leur mode de vie, parce qu’ils savent que tout changement implique des renoncements souvent douloureux. « Mais il va devenir de plus en plus difficile de continuer à profiter du système actuel en étant constamment rappelés au fait qu’il va se casser la figure et nous avec », résume Claire-Anaïs Boulanger. « Mon espoir est qu’à un moment donné l’alternative - l’appel du bien commun - va devenir plus fun et réjouissante que le surplace. La transition n’est pas seulement un chemin de deuil : c’est aussi un chemin d’exploration, de découverte, de rencontre de l’autre, jalonné d’échanges passionnants et d’enjeux irrésistibles. »
Un commun pas comme les autres : l’hôpital
En lisant un article où la forêt est décrite comme un commun, la Docteure Geneviève Guillaume, chirurgienne et chercheuse en bioéthique, s’interroge : « Cette façon d’envisager la gestion de la forêt en commun serait-elle transposable à un autre écosystème : l’hôpital ? ».
Le concept de commun peut-il s’appliquer à l’hôpital ?
Le mouvement des communs recherche des alternatives au capitalisme et à l’économie néolibérale, qui impose la rentabilité, à l’hôpital comme ailleurs. Les conséquences sur la manière d’envisager les soins de santé sont considérables.
Vous souhaiteriez que l’hôpital soit géré en commun ?
À l’heure actuelle, un groupe dominant, représentant un mode de pensée utilitariste et néolibéral – appelons-les ‘gestionnaires’ au sens large - s’approprie l’écosystème hôpital au nom d’un ‘savoir supérieur’, qui est le savoir managérial, tandis que les usagers, c’est-à-dire les patients mais aussi les soignants, sont autorisés à utiliser l’hôpital, chacun dans sa fonction, mais n’ont pas la possibilité de participer à sa gestion, et se voient imposer, au nom du réalisme économique, un fonctionnement très protocolisé, qui les empêche même d’entrer en relation.
Mais il y a des résistances ?
Bien sûr ! Chez les soignants, en tout cas, des résistances communautaires informelles sont mises en place pour utiliser le commun sans en avoir la gouvernance. Ainsi, pendant la pandémie, les infirmières sont passées au-dessus du protocole pour rester humaines, permettant par exemple des visites aux familles alors que c’était interdit. Mais, si ces désobéissances leur semblent nécessaires aux bons soins, elles restent négligées dans le fonctionnement hospitalier et n’amènent donc aucun débat permettant une appropriation collective de ce commun qu’est l’hôpital.
Alors, comment construire un bien commun où vivre des relations différentes ?
L’article sur la forêt insistait sur l’importance des moments partagés – gratuits et informels, offrant la possibilité d’une vraie reconnaissance mutuelle - et du choix du moment opportun pour ce partage. Dans la forêt, c’est le crépuscule, le moment où les différences s’effacent, où on aboutit à une égalité de fait… Mais pour cela il faut qu’il y ait des structures, et donc une volonté et une conscientisation, et puis des lieux, des moments d’expression, et surtout du temps… De plus, pour être crédibles, ces moments partagés doivent s’affranchir de toute visée utilitariste. Comme le dit par ailleurs Nicolas Dendoncker, ça peut débuter à petite échelle, dans un service, entre collègues, pour démontrer que c’est possible et positif.
Ça ne va pas se faire du jour au lendemain !
Non, mais c’est une piste de réflexion que je propose néanmoins pour sortir du paradigme économique face à la crise des soins de santé, avec 20% de soignants qui désertent. L’hôpital comme commun, où toutes les réalités – celle des ‘sachants’, celle des soignants, celle des patients – soient prises en compte.
Un cycle sur le bien commun
Durant l’année académique 2022-2023, le Centre Universitaire Notre-Dame de la Paix (cUNdp) de l’UNamur consacrera sa Chaire au bien commun et à ses rapports avec les communs. Il s’agira d’un cycle de leçons, données par des spécialistes de différentes disciplines. « Suggérer des idées pour un nouveau modèle sociétal, c’est le but de la recherche universitaire », précise Laura Rizzerio. « Nous sommes dans un cadre de révolution de paradigme, comme dirait le philosophe et scientifique Thomas Kuhn : nous sommes allés tellement loin dans l’ajustement du paradigme qu’il va finir par s’effondrer. Le problème est donc d’en construire un autre. Et la réflexion sur les communs est la première pierre de cette construction. » Le programme de la Chaire est disponible sur le site du cUNdp.
Cet article est tiré du magazine Omalius #25 de juin 2022.
Chaire Notre-Dame de la Paix - L'espace, un bien commun
Chaire Notre-Dame de la Paix - L'espace, un bien commun
La Chaire Notre-Dame de la Paix a clôturé son cycle de conférences annuel avec une mise en dialogue de trois scientifiques d’horizons différents pour explorer, sous l’angle du bien commun, la question de la conquête spatiale, des innovations et des exploitations commerciales qui en découlent.
La notion de bien commun se trouve au centre du débat public au sujet de la préservation de notre planète et de la gestion de ses ressources naturelles. Et c’est normal : dans un monde en transition et en conflit, qui fait face à de multiples crises, se pose la question de la manière dont les ressources planétaires sont gérées et partagées. Depuis deux ans, la Chaire Notre-Dame de la Paix de l’UNamur apporte un regard sur cette problématique en interrogeant la notion de bien commun et en partageant ses réflexions avec le public. Après avoir invité autour de la table économistes, philosophes, juristes, politologues… pour questionner à la fois le fond (gestion des ressources en eau, des territoires…) et la forme (comment faire communauté autour de biens communs ? Quel système économique ?), la conférence du 25 avril était consacrée à l’espace, ce territoire infini dont on mesure à peine l’immensité depuis notre planète.
André Füzfa, astrophysicien et cosmologiste à l’UNamur, a replacé l’aventure spatiale dans sa réalité physique et retracé les grandes lignes de son évolution. Depuis les années 50, les activités humaines se sont en effet diversifiées et privatisées : entre observation, exploration, défense, business et tourisme, c’est une véritable industrie qui tourne à plein régime, avec 546 milliards de dollars de chiffre d’affaires pour le secteur spatial en 2022.
D’autres chiffres interpellent à l’heure du dépassement des limites planétaires : pour chaque kilo envoyé sur la Station Spatiale Internationale, les lanceurs ont une consommation équivalente à celle de 33 voitures d’une tonne, et un coût de 10 000 dollars par kilo… A contrario, nous nous félicitons du transfert dans la société civile d’innovations résultant des technologies mises au point dans le cadre des activités spatiales, devenues désormais banales dans notre quotidien : navigation GPS, panneaux solaires, dispositifs pour la purification de l’eau ou encore couvertures de survie... Comment faire la part des choses dans cette aventure qui fascine autant qu’elle interroge ? Une exploration durable et éthique est-elle possible ?
Annick Castiaux, physicienne et experte dans le domaine du management de l’innovation, a interrogé les principes du « New Space », cette économie émergente qui bénéficie d’innovations radicales dans la technologie des lanceurs spatiaux, avec pour conséquence une réduction des coûts et une augmentation du nombre de lancements vers l’espace.
« Cette économie est basée sur le développement de nouveaux produits et de nouveaux services venant de la convergence des technologies numériques et spatiales. […] Le New Space est avant tout un espace commercial dans lequel sphère publique et sphère privée se rejoignent dans une contractualisation ». Avec une plus grande démocratisation de l’accès à l’espace ? A. Castiaux porte un regard critique : « On peut s’interroger sur une course au développement spatial par les nations riches, qui reproduisent dans l’espace les inégalités sur Terre ». L’Humanité exporte également la problématique d’une consommation et d’un développement technologique responsables : « La surenchère des satellites dans l’espace est directement liée à notre hyperconsommation numérique sur Terre. Cela interroge nos propres usages et notre sobriété ». Une analyse qui souligne l’importance pour les sciences humaines et sociales de s’emparer du sujet et de proposer une approche pluridisciplinaire et multiculturelle du développement spatial, qui inclue des notions d’éthique, d’inclusion et de justice économique, sociale et environnementale.
C’est à cette fin que le panel d’experts était complété par Jacques Arnould, historien, théologien et premier éthicien au monde recruté par une agence spatiale nationale, le Centre National d’Études Spatiales (Paris). J. Arnould a rappelé les lignes directrices qui devraient guider l’exploration spatiale. « Dès les années 60, un corpus juridique de droit spatial international a été constitué. Les principes qui le fondent sont des principes de bien commun et de non-appropriation de cet espace ». Dans le Traité sur l’espace des Nations Unies, signé en 1967, il est précisé que les corps célestes ne peuvent faire l’objet d’appropriation nationale, par aucun moyen. « L’exploration et l’exploitation des ressources de la Lune, par exemple, sont définies comme étant l’apanage de l’Humanité dans son ensemble, dans l’intérêt des générations actuelles et futures ». Mais aujourd’hui, que fait-on de ce droit ? « On constate des velléités pour affirmer la défense des intérêts nationaux en matière d’extraction des ressources dans l’espace, sous l’administration Obama en 2015 par exemple. […] Il y a donc des questions de nouvelles gouvernances qui sont à inventer, dans l’esprit du droit spatial initié dès les années 60 et 70 ». Les acteurs du domaine sont aussi conscients des risques d’une exploitation débridée du cosmos, sans régulation. L’espace reste en effet un territoire hostile, où l’on peut être la victime de ses propres agissements. « Les acteurs du domaine spatial sont conscients des dangers. Ils sont les premiers à les subir. Ils doivent donc réfléchir à comment agir ensemble pour le bien de chacun et de tous ». Les trois intervenants ont conclu l’échange sur une certitude : celle de la nécessité absolue pour l’Humanité de relever, ensemble, les défis sociaux, sociétaux et environnementaux de la conquête spatiale pour gérer, de manière responsable et durable, ce « bien le plus commun à tous ».
La Chaire Notre-Dame de la Paix
La Chaire Notre-Dame de la Paix est une initiative pilotée par la professeure Laura Rizzerio au sein du centre de recherche Notre-Dame de la Paix de l’UNamur (cUNdp). Financée grâce à un mécénat privé, elle propose de nombreuses activités d’enseignement et de recherche sur la thématique du bien commun.
L’UNamur relève le défi spatial au sein d'UNIVERSEH
La thématique de la conférence rejoint les préoccupations de l’alliance européenne European Space University for Earth and Humanity (UNIVERSEH) qu’elle a rejoint en 2022. Aux côtés de 6 partenaires universitaires, l’UNamur y apporte l’expertise multidisciplinaire de ses membres pour relever les défis découlant de la politique spatiale européenne et, notamment, pour construire une offre de programmes d’enseignement conjoints.
Laura Rizzerio (Philosophe) : « Pourquoi il est urgent de proposer une meilleure gestion des ressources »
Laura Rizzerio (Philosophe) : « Pourquoi il est urgent de proposer une meilleure gestion des ressources »
Laura Rizzerio est professeure de Philosophie à l’UNamur. Elle consacre une partie de ses recherches à la notion de bien commun. Une thématique qui s’est retrouvée au cœur des réflexions à l’occasion la Chaire annuelle du centre Universitaire Notre-Dame de la paix poursuivant une démarche déjà entamée l’année précédente lors d’un séminaire de recherche. Laura Rizzerio revient sur cette notion et dresse le bilan des échanges réalisés.
« Communs et bien(s) commun(s) » : pourquoi ce thème ? Pour dresser un constat et répondre à une urgence.
Le constat
Il est évident que nos sociétés occidentales sont confrontées aujourd’hui à de multiples crises : économique, sociale, religieuse, écologique, politique, sanitaire. Ces crises font souffrir de populations entières et menacent d’extinction de nombreuses espèces, si non la planète elle-même. Mais elles ont au moins le mérite d’avoir permis le progressif effondrement du paradigme anthropologique datant de l’époque moderne. Celui-ci est fondé sur l’individu conçu comme self made man invulnérable et autonome, pour qui l’épanouissement personnel et la réalisation de soi, associés à la satisfaction de ses besoins individuels, constituent la finalité ultime de son existence.
Ce paradigme a rendu possible le développement d’une organisation économique, sociale et politique structurée autour de la production, l’exploitation des ressources et le principe de la propriété privée, y compris pour les ressources que nous pourrions définir comme des « biens communs » (telles l’eau ou les matières premières – le gaz, le charbon, le pétrole, les minéraux, les forêts - ainsi que les inventions technologiques ou le patrimoine culturel développé au fil du temps). Cette organisation économique a favorisé la construction d’un État souverain dont la légitimité a longtemps reposé sur un « contrat » établi avec les citoyens qui garantit sécurité et protection à leurs intérêts particuliers en échange de l’aliénation d’une partie de leurs biens et de certaines libertés. Mais depuis l’avènement de la société industrielle, puisque le marché a progressivement remplacé l’État comme autorité légitime capable d’assurer la paix sociale, on se retrouve aujourd’hui faceà une organisation sociétale ultra-libérale qui favorise la réduction de toute réalité à un objet d’échange, y compris les ressources communes et l’homme lui-même.
C’est ce paradigme anthropologique et économique que les crises actuelles font chanceler.
On redécouvre progressivement que l’individu conçu comme self made man invulnérable et autonome n’existe pas, et que tous les vivants sont liés entre eux et à leur environnement, étant tous affectés par une commune vulnérabilité. Cela a fait resurgir un certain intérêt pour le(s) bien(s) commun(s).
L’urgence
Il devient aujourd’hui urgent d’imaginer et de mettre en œuvre un nouveau modèle de société capable de proposer une meilleure gestion des ressources et d’apporter ainsi de réponses plus adéquates aux crises auxquelles on est confronté. C’est ici que la référence au « bien commun » et aux « biens communs », qui a refait surface ces dernières décennies dans les recherches et dans les pratiques, devient intéressante. En 2009, le Prix Nobel d’économie a été attribué à Elinor Ostrom pour ses recherches à propos de la « théorie des communs »1. Il s’agit d’une théorie qui identifie les « communs » aux ressources matérielles et immatérielles d’une communauté dont la gestion résulte de la négociation de règles entre des individus. Ces derniersse conçoivent en relation les uns avec les autres et ont à cœur le collectif, communiquent non pas en vue de l’intérêt particulier, mais en vue de la bonne gestion de ces mêmes biens, en garantissant aussi leur durabilité.
Cette théorie permet d’envisager un nouveau modèle de gouvernance qui place les décisions de la communauté au centre des jeux économiques en suggérant d’autres modalités d’accès aux biens communs et à la propriété (qui ne disparaît pas pour autant) que celles imposées par le marché. Ce modèle renoue aussi avec la notion de bien commun telle qu’elle a été proposée dans l’Antiquité et au Moyen Âge (par exemple chez Aristote et Thomas d’Aquin), et qui était associée à une vision anthropologique où l’Homme est pensé comme un être « politique » qui trouve sa raison d’être dans sa capacité à s’ouvrir à autre que lui, à travers le langage et la communication par exemple.
L’ articulation entre « théorie des communs » et « bien commun » étant encore peu étudiée, la Chaire Notre-Dame de la Paix de l’UNamur a voulu mettre le focus sur le rapport qui existe entre Communs et bien(s) commun(s), en invitant à prendre la parole de spécialistes en différentsdomaines (économie, philosophie, théologie, sciences humaines, droit, sciences et technologies, aménagement du territoire). La Chaire a ainsi accueilli de nombreux professeurs et professeures, spécialistes de renommée internationale, tels l’économiste et théologien Gaël Giraud, l’économiste Benjamin Coriat, les juristes Fabienne Orsi, Serge Gutwirth, Séverine Dussoiler et Alain Strowel ; les philosophes Arnaud Macé et Cécile Renouard ; l’historien René Robaye, et l’ingénieur architecte urbaniste Bernard Declève. Leurs interventions ont permis de mieux comprendre ce que la prise en compte du bien commun peut produire, pratiquement aussi, au niveau de la conception du bien, du juste, de la propriété et de la gestion des ressources dans le respect de la liberté de chacun.
Le public, nombreux, composé d’académiques, de chercheurs, d’étudiantes et d’étudiants, de personnalités émanant de la société, a apprécié la profondeur des interventions et les réflexions que les différents intervenants ont proposées, permettant également un temps d’échange après chaque conférence. La Chaire Notre-Dame de la Paix et le centre de recherche éponyme (cUNdp) inscrivent ainsi leurs réflexions dans une démarche de service à la société en vue de contribuer à la construction d’un modèle « durable » d’organisation sociétale, respectueuse des personnes et de l’environnement.
Le cUNdp en collaboration avec d’autres chercheuses et chercheurs de l’UNamur et d’autres universités belges et étrangères projette la constitution d’un think tank pour poursuivre la réflexion et conduire à de propositions concrètes, en bénéficiant aussi de l’apport et de l’expérience des acteurs de la société qui ont déjà donné vie à des expériences de Communs.
Spiritualités, sciences et sociétés en dialogue à l'UNamur
Spiritualités, sciences et sociétés en dialogue à l'UNamur
Succès pour le colloque interconfessionnel et interdisciplinaire organisé par la Chaire Universitaire Notre-Dame de la Paix et le centre de recherche éponyme, en collaboration avec l’abbaye de Maredsous.
Colloque interconfessionnel et interdisciplinaire organisé par la Chaire Universitaire Notre-Dame de la Paix
Ce vendredi 27 janvier 2023 se tenait le colloque interconfessionnel et interdisciplinaire organisé par la Chaire Universitaire Notre-Dame de la Paix. Des représentants des trois grandes religions monothéistes (christianisme, islam, judaïsme) et de nombreux scientifiques ont pris la parole dans le cadre du colloque "Les spiritualités au 21e siècle : quelques coups de projecteur" afin de partager avec plus de 170 participants leur point de vue sur les courants spirituels qui animent notre monde.
Nicolas Monseu, président de l’institut Esphin, s’est réjoui « de la diversité des courants religieux représentés et de la présence de personnalités qui contribuent au dialogue interreligieux indispensable aujourd’hui ». L’UNamur accueillait en effet le Grand Rabbin de Belgique Albert Guigui et le Cheikh Khaled Bentounes, Guide spirituel de la Tariqa Alawiyya.
Des discussions riches, qui ont aussi permis d’aborder la manière dont les spiritualités répondent aux grandes questions de société aujourd’hui : la place des femmes, la culture du numérique, la culture techno-scientifique… Les intervenants et intervenantes d’horizons et d’origines diverses, philosophes, théologiens, informaticiens, anthropologues, ingénieurs, laïcs ou religieux, ont chacun contribué à donner un éclairage différent et complémentaire sur ces thématiques.
La Rectrice Annick Castiaux a souligné l’importance de ce colloque pour l’UNamur : « Nous avons la conviction que les sujets abordés aujourd’hui sont extrêmement importants, aussi pour le monde universitaire. Dans un monde où les réponses apportées aux défis de notre temps sont soit technocratiques, soit idéologiques, il manque souvent la question du sens. Or aucune solution purement technique et aucun discours exclusivement politique ou idéologique ne rassurent aujourd’hui les jeunes sur l’avenir de notre société. L’UNamur souhaite intégrer davantage la question du sens et de la spiritualité à ses enseignements ». C’est dans cette optique que l’UNamur a rejoint le réseau Universitate, intégrant une dimension de service et de réflexivité à plusieurs cours. Le réseau Universitate et la Chaire Notre-Dame de la Paix soulignent également le lien de l’UNamur avec la Compagnie de Jésus. Plusieurs experts jésuites ont également pris la parole le 27 janvier.
La 2e journée du colloque s'est tenue à l'abbaye de Maredsous le 20 mars 2023 dans le cadre du centenaire du décès de l'abbé de Maredsous Dom Columba Marmion, dont la spiritualité avait nourri la plupart des participants au Concile Vatican II.
Photo ci-dessus : les organisateurs et intervenants de la 1re session du colloque du 27 janvier. De g. à dr. : Ferdinand Poswick (abbaye de Maredsous et Musée Nam-IP), Laura Rizzerio (UNamur), Bernard Lorent (abbé de Maredsous), Khaled Bentounes (guide spirituel de la Tariqa Alawiyya), Annick Castiaux (Rectrice UNamur), Albert Guigui (Grand Rabbin de Belgique), Jacques Scheuer s.j. (UCLouvain), Françoise Mies (UNamur) et Dominique Lambert (UNamur).
Il faut sauver le bien commun !
Il faut sauver le bien commun !
Depuis la pandémie, ce cri d’alarme du Prix Nobel d’économie Jean Tirole semble plus que jamais d’actualité. Les 19 et 20 mai 2022, le deuxième Sommet du Bien commun, organisé à Toulouse, a mobilisé des centaines de milliers d’internautes. Le 24 mai 2022, à Bruxelles, la Nuit du Bien commun a levé plus d’un demi-million d’euros de dons. Et, l’an prochain, la Chaire Notre-Dame de la Paix de l’UNamur sera consacrée au bien commun. Mais c’est quoi, ce « bien commun » qui appartient à tout le monde et à personne ? Quatre chercheurs de l’UNamur nous livrent leurs réflexions pour stimuler la nôtre.
Cet article a été réalisé pour la rubrique "Enjeux" du magazine Omalius #25 de juin 2022.
Pour la philosophe Laura Rizzerio, principale artisane du futur séminaire sur le bien commun de l’UNamur, « Il faut renouer avec la notion ancienne de bien commun. "Commun" vient du latin "cum munus", "munus" désignant un don, une forme de rémunération pour une tâche accomplie dans la sphère publique. Donc, dès l’Antiquité, la référence au bien commun est liée à la conscience de l’appartenance à une communauté. À Rome, mais aussi en Grèce, où le terme pour "commun" est "koinon", dont Aristote dit qu’il ne signifie pas seulement mettre des biens ensemble ou vivre ensemble, mais participer ensemble à la gestion de la chose commune. »
Bonheur personnel
L’idée a été reprise au Moyen Âge, le « commun » étant alors la création tout entière, confiée par Dieu à l’humanité. « Gérer la création comme un bien commun, c’était reconnaître cet appel de Dieu », précise Laura Rizzerio. « Au Moyen Âge comme dans l’Antiquité, la référence au bien commun va de pair avec cette gestion commune, mais aussi – et cela mérite d’être souligné – avec le bonheur personnel : l’humain ne peut s’accomplir pleinement sans investir cette dimension communautaire. »
Du bien commun à l’intérêt général
Mais, avec l’individualisme, « apparu à l’époque moderne et philosophiquement avec Descartes », le bien commun a cédé la place à l’intérêt général, c’est-à-dire à la somme des intérêts particuliers, géré par l’État, et désormais conditionné par la situation du marché.
Résultat : nous sommes aujourd’hui dans une crise majeure parce que notre modèle de société nous a amenés à dévaster la nature
« Résultat : nous sommes aujourd’hui dans une crise majeure », insiste Laura Rizzerio, « parce que notre modèle de société nous a amenés à dévaster la nature, créant un déséquilibre responsable non seulement de sécheresses et d’inondations, mais aussi de pandémies comme celle dont nous sortons, avec leurs enchaînements catastrophiques de crises économiques, appropriation des ressources naturelles, guerres, appauvrissement, migrations… »
Transformation
Un changement sociétal, et même paradigmatique, s’impose donc. « Tous les dysfonctionnements de nos sociétés découlent des mêmes logiques - toujours plus de croissance, il est impératif de tout ‘maîtriser’, l’exploitation de certains peuples par d’autres se justifie, etc. - qui sont en fait de l’ordre des paradigmes », constate Claire-Anaïs Boulanger, chercheuse doctorante en sciences de gestion. « Des paradigmes dont nous avons souvent l’impression qu’ils sont abstraits ou qu’ils se jouent à des niveaux supérieurs, de sorte que nous les croyons inattaquables. Mais c’est aussi parce qu’ils sont ancrés dans nos schémas mentaux que nous ne parvenons pas à en sortir. Ainsi, pour beaucoup d’entre nous, réussir dans la vie rime encore avec "toujours plus". Une maison toujours plus spacieuse, une voiture toujours plus puissante, un poste avec toujours plus de responsabilités, etc. Il est là aussi le paradigme de la croissance. Si je veux transformer mon cerveau pour qu’il ne fonctionne plus selon une logique capitaliste, je dois modifier ma structure de pensée. Alors seulement, il sera possible de refaire système, avec d’autres, selon une logique différente. »
De la surexploitation…
Et la réflexion sur le bien commun, et plus largement sur les communs, pourrait bien être le premier pas dans cette direction. Comme le précise Claire-Anaïs Boulanger : « Un commun, c’est une ressource qui bénéficie à une communauté et est gérée selon des règles établies par elle. Par exemple, on dira d’une pêcherie qu’elle est un commun si elle est gérée collectivement par ses usagers, garantissant à la fois la pérennité de la ressource (le poisson) et son accès à tous. » Toutefois, comme le rappelle Nicolas Dendoncker, directeur du Département de géographie de l’UNamur et coordinateur d’un Master en ruralité, il fut un temps où cette propriété collective informelle des ressources passait pour mener tout droit à la catastrophe. Dans un article de 1968 intitulé La tragédie des communs, le biologiste américain Garret Hardin s’appuyait sur l’exemple des pâturages (chaque éleveur servant son intérêt personnel en ajoutant autant de bêtes que possible à son troupeau, sans se soucier des autres éleveurs) pour affirmer que, lorsque plusieurs utilisateurs ont accès à une même ressource, le résultat inévitable est la surexploitation, l’épuisement et finalement la destruction de cette ressource.
… à la gestion en commun
« Pour Hardin, le moyen privilégié pour échapper à cette ‘tragédie’ était la privatisation généralisée : la division des pâturages en parcelles privées », commente Nicolas Dendoncker, « et le monde libéral dans lequel nous vivons continue sur cette lancée, en pratiquant la privatisation à outrance des ressources. Alors que, comme l’a démontré dans les années 1990 la future Prix Nobel d’économie Elinor Ostrom, la gestion des communs en commun, selon des règles de partage et de réciprocité, contribue à leur durabilité. » Qu’il s’agisse de communs ‘matériels’, comme les pâturages ou les pêcheries, ou de communs ‘immatériels’, comme le climat. « Quasiment tout le monde s’accorde pour dire qu’avec nos pratiques actuelles, nous allons droit dans le mur », insiste Nicolas Dendoncker, « mais, parce qu’il existe des résistances très fortes, de la part de lobbies puissants qui entretiennent, à tous les niveaux, des liens avec le monde politique, ça ne change pas… ».
Quasiment tout le monde s’accorde pour dire qu’avec nos pratiques actuelles, nous allons droit dans le mur !
Faire système autrement
Ou en tout cas pas assez vite. D’où la création de petites communautés, souvent rurales, qui décident de ‘faire système autrement’. « L’ennui, c’est que ce sont souvent des communautés ‘d’entre-soi’, où tout le monde a des aspirations similaires », souligne Claire-Anaïs Boulanger, « or, à l’échelle de la société, le bien commun, c’est aussi avec des gens qu’on déteste : il ne peut pas exister sans la diversité des points de vue. Par ailleurs, un autre enjeu de ces communautés est de ne pas se laisser phagocyter par le monde extérieur, sans pour autant rompre les liens avec lui. Si nous nous mettons à quelques-uns pour créer un petit système autonome coupé de l’extérieur, nous n’avons aucune chance de contribuer à la transformation du grand système auquel nous nous fermons. »
L’idéal agroécologique
Pour Nicolas Dendoncker, réussir la transition vers le bien commun nécessite peut-être de dépasser la notion de ressources. « Dans nos sociétés occidentales, il y a encore une perception dominante de la nature, ou plutôt du vivant non humain, comme atout économique. Au détriment d’autres valeurs importantes, comme le respect de la nature telle qu’elle est et de nos relations avec elle. » D’où l’intérêt de l’agroécologie, qui n’est pas guidée par des considérations économiques, mais part d’un principe de compréhension du vivant. « Il ne s’agit plus d’exploiter le vivant », explique Nicolas Dendoncker, « mais d’en faire notre allié. L’agroécologie repose sur des sols vivants, sur un réseau écologique étendu, qui doit servir d’habitat aux auxiliaires de culture, sur une meilleure utilisation de la matière organique, etc. Bref, sur un rapport au vivant très différent de celui que nous entretenons actuellement. »
Ça marche !
Même si ces pratiques agroécologiques, en phase avec une gestion des communs qui consiste, selon la définition de Claire-Anaïs Boulanger, à « créer de la valeur pour tout le vivant », sont encore freinées par les problèmes financiers et le manque de connaissances, de belles réussites se profilent, entre autres dans le cadre de la reterritorialisation agro-alimentaire. « J’encadre une doctorante, elle-même agricultrice, qui a développé un réseau de fermes en transition appelé Farm for Good, et recréé des filières locales, notamment pour la première moutarde belge bio, avec l’entreprise Bister », explique Nicolas Dendoncker, « et une autre qui vient de remporter un prix de thèse, le RA Award pour les générations futures, pour avoir montré que l’agroécologie fournit plus de services à la société que les pratiques conventionnelles. »
15%
Et, comme les discours sur la transition annoncent un seuil de basculement dès que de fortes minorités (15% de la population suffisent) commencent à penser et agir autrement, il y a de quoi pratiquer, sinon l’optimisme, du moins la positivité. « Mais attention ! », remarque Laura Rizzerio, « ne tombons pas dans le piège du ‘il faut que tout le monde s’y mette, comme ça ça va changer’. Ce qui va nous orienter vers la recherche du bien commun, c’est la prise de conscience individuelle de l’importance du changement, qui est le contraire du volontarisme : je fais ce que je peux, sans tomber dans le radicalisme, je prends encore l’avion et, en cas d’urgence, je commande sur Amazon, mais en sachant qu’à terme, ce sont des attitudes que je devrai modifier. Selon moi, ce sont ces questionnements sur les attitudes qui vont faire avancer les choses, pas les ‘il faut’, ni la culpabilisation ! ».
Le bien commun, c’est fun !
Sans doute certains hésitent-ils encore à s’interroger sur leur mode de vie, parce qu’ils savent que tout changement implique des renoncements souvent douloureux. « Mais il va devenir de plus en plus difficile de continuer à profiter du système actuel en étant constamment rappelés au fait qu’il va se casser la figure et nous avec », résume Claire-Anaïs Boulanger. « Mon espoir est qu’à un moment donné l’alternative - l’appel du bien commun - va devenir plus fun et réjouissante que le surplace. La transition n’est pas seulement un chemin de deuil : c’est aussi un chemin d’exploration, de découverte, de rencontre de l’autre, jalonné d’échanges passionnants et d’enjeux irrésistibles. »
Un commun pas comme les autres : l’hôpital
En lisant un article où la forêt est décrite comme un commun, la Docteure Geneviève Guillaume, chirurgienne et chercheuse en bioéthique, s’interroge : « Cette façon d’envisager la gestion de la forêt en commun serait-elle transposable à un autre écosystème : l’hôpital ? ».
Le concept de commun peut-il s’appliquer à l’hôpital ?
Le mouvement des communs recherche des alternatives au capitalisme et à l’économie néolibérale, qui impose la rentabilité, à l’hôpital comme ailleurs. Les conséquences sur la manière d’envisager les soins de santé sont considérables.
Vous souhaiteriez que l’hôpital soit géré en commun ?
À l’heure actuelle, un groupe dominant, représentant un mode de pensée utilitariste et néolibéral – appelons-les ‘gestionnaires’ au sens large - s’approprie l’écosystème hôpital au nom d’un ‘savoir supérieur’, qui est le savoir managérial, tandis que les usagers, c’est-à-dire les patients mais aussi les soignants, sont autorisés à utiliser l’hôpital, chacun dans sa fonction, mais n’ont pas la possibilité de participer à sa gestion, et se voient imposer, au nom du réalisme économique, un fonctionnement très protocolisé, qui les empêche même d’entrer en relation.
Mais il y a des résistances ?
Bien sûr ! Chez les soignants, en tout cas, des résistances communautaires informelles sont mises en place pour utiliser le commun sans en avoir la gouvernance. Ainsi, pendant la pandémie, les infirmières sont passées au-dessus du protocole pour rester humaines, permettant par exemple des visites aux familles alors que c’était interdit. Mais, si ces désobéissances leur semblent nécessaires aux bons soins, elles restent négligées dans le fonctionnement hospitalier et n’amènent donc aucun débat permettant une appropriation collective de ce commun qu’est l’hôpital.
Alors, comment construire un bien commun où vivre des relations différentes ?
L’article sur la forêt insistait sur l’importance des moments partagés – gratuits et informels, offrant la possibilité d’une vraie reconnaissance mutuelle - et du choix du moment opportun pour ce partage. Dans la forêt, c’est le crépuscule, le moment où les différences s’effacent, où on aboutit à une égalité de fait… Mais pour cela il faut qu’il y ait des structures, et donc une volonté et une conscientisation, et puis des lieux, des moments d’expression, et surtout du temps… De plus, pour être crédibles, ces moments partagés doivent s’affranchir de toute visée utilitariste. Comme le dit par ailleurs Nicolas Dendoncker, ça peut débuter à petite échelle, dans un service, entre collègues, pour démontrer que c’est possible et positif.
Ça ne va pas se faire du jour au lendemain !
Non, mais c’est une piste de réflexion que je propose néanmoins pour sortir du paradigme économique face à la crise des soins de santé, avec 20% de soignants qui désertent. L’hôpital comme commun, où toutes les réalités – celle des ‘sachants’, celle des soignants, celle des patients – soient prises en compte.
Un cycle sur le bien commun
Durant l’année académique 2022-2023, le Centre Universitaire Notre-Dame de la Paix (cUNdp) de l’UNamur consacrera sa Chaire au bien commun et à ses rapports avec les communs. Il s’agira d’un cycle de leçons, données par des spécialistes de différentes disciplines. « Suggérer des idées pour un nouveau modèle sociétal, c’est le but de la recherche universitaire », précise Laura Rizzerio. « Nous sommes dans un cadre de révolution de paradigme, comme dirait le philosophe et scientifique Thomas Kuhn : nous sommes allés tellement loin dans l’ajustement du paradigme qu’il va finir par s’effondrer. Le problème est donc d’en construire un autre. Et la réflexion sur les communs est la première pierre de cette construction. » Le programme de la Chaire est disponible sur le site du cUNdp.
Cet article est tiré du magazine Omalius #25 de juin 2022.
Événements
Qu’est-ce qu’une université ? Origine et histoire d’une institution « millénaire »
Conférence dans le cadre de la Chaire Notre-Dame de la Paix 2025-2026 | « Université et société. Que peut le savoir pour le bien commun ? »
Orateurs : Antoine Destemberg (Université d’Artois), Olivier Boulnois, (EPHE, Paris) et Louis Carré (UNamur)
Après s'être intéressée à la problématique des « Communs », de la gestion des « biens communs » , de la « santé comme bien commun », la Chaire s’arrête cette année sur la problématique du « savoir » comme « bien commun » et du rôle que l’Université est appelée à jouer dans la création et la transmission du savoir.
Comme son titre — « Université et société. Que peut le savoir pour le bien commun ? » — le montre, la valeur et le sens que la société accorde au savoir, encore plus dans une perspective universelle, ne va pas de soi.
Plus d'infos à venir bientôt...
Université et société : faut-il former des techniciens ou des citoyens ?
Conférence dans le cadre de la Chaire Notre-Dame de la Paix 2025-2026 | « Université et société. Que peut le savoir pour le bien commun ? »
Orateurs : Elena Lasida (ICP, Paris) et Sephora Boucenna (UNamur)
Après s'être intéressée à la problématique des « Communs », de la gestion des « biens communs » , de la « santé comme bien commun », la Chaire s’arrête cette année sur la problématique du « savoir » comme « bien commun » et du rôle que l’Université est appelée à jouer dans la création et la transmission du savoir.
Comme son titre — « Université et société. Que peut le savoir pour le bien commun ? » — le montre, la valeur et le sens que la société accorde au savoir, encore plus dans une perspective universelle, ne va pas de soi.
Plus d'infos à venir bientôt...
Savoir et bien commun : comment gérer une université pour servir le bien commun ?
Conférence dans le cadre de la Chaire Notre-Dame de la Paix 2025-2026 | « Université et société. Que peut le savoir pour le bien commun ? »
Orateurs : Annick Castiaux (rectrice UNamur), Marie Cornu (CNRS et Institut des sciences sociales du politique, Paris)
Après s'être intéressée à la problématique des « Communs », de la gestion des « biens communs » , de la « santé comme bien commun », la Chaire s’arrête cette année sur la problématique du « savoir » comme « bien commun » et du rôle que l’Université est appelée à jouer dans la création et la transmission du savoir.
Comme son titre — « Université et société. Que peut le savoir pour le bien commun ? » — le montre, la valeur et le sens que la société accorde au savoir, encore plus dans une perspective universelle, ne va pas de soi.
Plus d'infos à venir bientôt...
Contact
Morgane Belin - Email : morgane.belin@unamur.be