Sandra Rousseau-L'hoest

Du confluent de la Meuse et de la Sambre au Delta du Mékong, voyageons à la rencontre de la biologiste Sandra Rousseau-L'hoest (promo 1990), qui est aujourd'hui directrice de la maison d'accueil Ptea Clara qu'elle a fondée, avec son mari, dans le village de Tareap-Daunsô au Cambodge.

Sandra RousseauSandra, vous êtes née en Allemagne et vous avez vécu longtemps en Afrique. Pourquoi avoir choisi Namur, au moment de faire vos études universitaires ?

Ma famille est originaire de Namur. Mon père était officier de l'armée belge. À ce titre, je suis née à Ludenscheid et j’ai passé l’essentiel de mon enfance et mon adolescence au Rwanda et en RDC. Avec ma mère, nous l’avons toujours suivi jusqu’à ce que j’entre aux Facultés. Lorsque la question du retour en Belgique est arrivée, ma famille a logiquement acheté une maison à Suarlée, à proximité de chez mes grands-parents. Le choix de la Faculté des sciences (Département de biologie) a alors pour moi été évident : celle de Namur était renommée et remplissait les conditions indispensables pour la proximité familiale.

Quel souvenir en gardez-vous ?

J'y ai passé de très chouettes années de jeunesse. Au-delà de la satisfaction d’y avoir mené les études que je souhaitais dans les meilleures conditions possibles, avec la spécialisation postérieure que je souhaitais en biologie tropicale à Anvers, j’ai conservé le souvenir d’une fac à taille humaine, tout sauf impersonnelle, très bien intégrée au sein de la ville, et où il était impossible de se sentir un numéro.Parmi les professeurs qui m'ont transmis leur savoir, c’est immédiatement le professeur Jean-Jacques Letesson qui me vient à l’esprit, chez qui j’ai d’ailleurs fait mon mémoire. J’ai aussi heureusement pu conserver des amis de cette époque. Ce n’est pas toujours facile de rester proches malgré les grandes distances. Heureusement, avec Internet et les réseaux sociaux, c'est maintenant devenu plus facile de cultiver ces liens.

Après des études en biologie (microbiologie et immunologie) à Namur (1986-1990) et une spécialisation en médecine tropicale à Anvers, vous vous engagez dans Médecins Sans Frontières et effectuez une mission de 3 ans dans le Nord du Cambodge. Qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans l'engagement humanitaire ?

Au départ, je voulais faire zoologie car j’ai grandi en contact avec Diane Fossey (la célèbre éthologue et primatologue américaine, NDLR) et ses fameux gorilles, et mon admiration envers elle était sans borne. Durant mon enfance, j’ai aussi côtoyé des humanitaires de différentes nationalités, d’autant que grandissant dans un pays pauvre, il m’était difficile de ne pas voir la réalité. À l’époque, j’étais fascinée par l’engagement de ces humanitaires dans le domaine scientifique (écologie, parasitologie, immunologie…). Le choix de mes études s’est par conséquent fait très naturellement, tout autant que mon orientation professionnelle en début de carrière lorsque j’ai commencé avec MSF.

Pourriez-vous nous expliquer ce en quoi consistait votre métier de biologiste au sein de MSF ?

Ma première mission s’est faite au Cambodge, dans le nord du pays, au début des années 90, lorsque le pays commençait à se rouvrir au monde, très éprouvé. J’y ai passé trois ans, fondamentaux pour la suite de mon existence. Puis j’ai rempli différentes missions, toujours dans le cadre de MSF, en particulier des missions de terrain en tant que biologiste en Afrique sub-saharienne. Pour être plus précise, j'ai participé à différents projets : réhabilitation des laboratoires de biologie médicale dans les hôpitaux provinciaux, formation des laborantins aux examens de base, supervision de banques de sang. Les recherches en vogue à l'époque portaient en particulier sur le paludisme et la tuberculose. Si je dois faire un retour en arrière, je garde en mémoire la complexité du terrain, car il y avait alors encore de nombreux champs de mines, avec la conséquence d’importantes cohortes de personnes mutilées aux urgences et en chirurgie orthopédique.

Avec votre époux Gilles Rousseau, vous avez adopté votre fille Clara au Cambodge en 2002.

Avec mon mari, qui est français et médecin généraliste (lui aussi avec une spécialisation à Anvers en médecine tropicale), nous avions l'intention d'avoir des enfants. Pour cela, pratiquement dès le départ nous nous sommes clairement donné les deux choix possibles. C'est l'adoption qui a su primer dans notre vie, avec l’arrivée de Clara en 2002, au Cambodge. C’est un pays que nous admirons chacun depuis toujours. C’est donc très naturellement que nous avons cherché à y adopter notre enfant.

ptea claraVous avez fondé l'association D'une Famille à l'Autre en 2007, et créé la maison d'accueil Ptea Clara en 2009, le pays d'origine de votre fille. Quel était votre 1er objectif ?

Mon premier objectif était de tenir une promesse initiale envers les enfants du Cambodge, comme suite à ma découverte de ce pays dans les années 90, en mission MSF. J’ai alors pris conscience, très jeune encore, que certains enfants y étaient martyrisés, vendus, prostitués ou réduits en esclavage d'autres façons également. Par la suite, déjà parents et de retour en France, avec mon mari, nous avons cherché à rétribuer au Cambodge l’immense don qu’il nous avait fait.

Là, malgré quelques rencontres clés au Cambodge qui ont suscité toute notre admiration et nous ont ensuite servi de modèle – en particulier le Dr Keo San, qui est le président honoraire de notre projet et envers lequel notre gratitude est inconditionnelle – nous ne sommes pas parvenus à trouver le projet où pouvoir nous engager formellement. De fil en aiguille, nous avons décidé de le créer.

À partir de là, dans notre entourage immédiat, en France, dès 2006, les premiers bénévoles et les premiers sponsors ont naturellement surgi, essentiels pour la mise en place progressive de notre projet qui au départ était prévu pour un maximum de 50 enfants dans un espace résidentiel. C’est comme cela que notre association « D’une famille à l’autre » est née en 2007, puis que le projet Ptea Clara a pu commencer à voir le jour sur place et s’est peu à peu développé dès 2009.

Ptea Clara accueille une cinquantaine d'enfants confiés, abandonnés ou en grande détresse sociale. Quels sont les défis du quotidien ?

Ptea Clara accueille actuellement 58 enfants. Ce chiffre varie selon les demandes et aussi selon les enfants qui nous sont confiés et ceux qui peuvent, après enquête des services sociaux et en fonction de la demande des parents, repartir vivre avec leur famille d'origine.

Parmi les défis du quotidien, certains concernent les enfants, d’autres nous concernent nous, et concernent aussi notre projet dans le futur.

Notre premier défi, d’un point de vue personnel, est de savoir s'intégrer dans une société très différente de la société belge ou la société française, savoir comprendre et apprécier les différentes personnes qui nous entourent, et à la fois garder sa propre identité et la cohérence entre les deux pour la gestion du quotidien. Étant fondamentalement une "Belge du bout du monde", basée au Cambodge depuis 2009, peut-être est-ce l’inverse qui, pour moi, peut demander plus d’énergie, lorsque je suis en Europe.

Ceci étant, les relations avec les autorités de tutelle dans le pays nécessitent une attention de tous les instants, notamment en raison, à tout moment, de différences culturelles entre nos mentalités, et aussi – particulièrement d’actualité – en raison de certaines luttes de pouvoir s'exerçant entre les grosses ONG et les agences internationales, qui impactent sur le terrain au Cambodge aujourd’hui.

En ce qui concerne les enfants, notre premier grand défi quotidien consiste à préserver un lieu qui soit un sanctuaire de l'enfance, où chaque enfant peut conserver son individualité et retrouver son droit fondamental à une enfance : sécurité, protection, respect, amour, santé, éducation. Il faut construire et savoir faire évoluer le projet pour que les enfants khmers qui vivront à Ptea Clara jusqu'à leur majorité et leur autonomie financière, continuent à y trouver un havre de paix, de résilience et de développement, pour devenir des adultes à même de s'intégrer en tant que tels dans leur société d'origine. Pour cela, il est indispensable de s'assurer que les enfants tissent au quotidien des liens avec leur pays et leur société, dans leur tradition et dans le devenir du pays.Le Cambodge est un pays très ancien, très riche culturellement. Notre but est que les enfants qui grandissent avec notre aide grandissent 100% khmers et deviennent les Khmers et Khmères de demain, pour, eux, contribuer à la construction du Cambodge et à son évolution autonome.

Dans ce but et compte tenu des besoins évidents dans le village voisin, nous avons mis en place du parrainage scolaire communautaire (PSC, ce qui en anglais s'appelle couramment food for education) pour certains enfants qui sont encore en lien avec au moins un membre adulte de leur famille. Les enfants sont encouragés à suivre une scolarité dans l'école du village en échange de leur garantir les uniformes, chaussures et fournitures scolaires, un vélo pour aller à l’école, ainsi qu’un suivi attentif, voire également des biens de première nécessité comme du riz. Ces enfants sont aussi invités à suivre des cours de soutien à Ptea Clara, des cours d'anglais et de français.

Toujours dans ce même but et en fonction des besoins les plus pressants qui émergent là où nous sommes installés, en plus de la Maison d’accueil de Ptea Clara et du PSC, nous commençons actuellement la mise en place d'une crèche de jour pour les familles les plus nécessiteuses qui ont besoin de confier leur enfant pour aller travailler.

Ces différents échanges permettent de tisser des liens entre les enfants du village et ceux qui vivent Ptea Clara, mais aussi entre les enfants de Ptea Clara avec le village, etc. pour constituer peu à peu un cercle relationnel vertueux où les liens réels peuvent perdurer. En effet, les besoins du terrain évoluent, les enfants grandissent, certains sont déjà adolescents, certains sont collégiens, et notre projet s'étend, ce qui est du reste un très bon signe du succès de celui-ci et de nos prévisions !

Un autre défi du quotidien, évident au vu de ces différents axes, est bien sûr la question de la cohésion d'une maison dans laquelle cohabitent quotidiennement plus de 50 enfants et le personnel, sans oublier les enfants qui viennent tous les jours étudier dans nos murs, goûter inclus.

Entre logistique et difficultés, c’est une réalité à laquelle font face toutes les structures réunissant autant d'enfants de différentes origines. Cette réalité est bien entendu accentuée par les difficultés et les traumatismes auxquels les enfants ont été confrontés avant leur entrée à Ptea Clara, et du fait de la différence culturelle abyssale qui existe entre notre culture d’origine et la culture khmère.

Enfin, le défi nodal, notre quadrature du cercle vertueux destiné à préserver ces enfants khmers et leur droit à l'enfance tout en les accompagnant vers l'âge adulte et leurs propres défis dans le futur, c’est bien évidemment le financement du projet et sa pérennité.

Un projet comme le nôtre signifie en effet de savoir garantir mensuellement les moyens pérennes pour faire tourner la structure. L’argent : soit plus de 8 000 € par mois actuellement, tandis que les besoins de collégiens ou lycéens que certains sont devenus diffèrent de ceux des enfants qu’ils étaient à leur arrivée, et la préparation d’adultes prêts à s’intégrer en travaillant dans leur société, exige leur formation professionnelle et les moyens indispensables pour cela.

Pour le bureau de bénévoles de notre association, la réalité du financement du projet implique un travail constant, indispensable, de communication et organisation pour réunir les fonds nécessaires et pour que ce que nous recevons de nos donateurs, adhérents, parrains, marraines, soit administré en toute transparence afin que les engagements des uns et des autres perdurent dans le temps alors que nos actions, « d’une famille à l’autre », se déroulent si loin de chez eux.

À ce titre, tandis que notre projet repose depuis le début uniquement sur des bonnes volontés, nous savons que nous pouvons compter sur des sponsors et des partenaires d'une fidélité et d'un engagement exemplaires, mais aussi sur des adhérents et parrains ou marraines dévoués et inconditionnels. Et ceci, alors que depuis le début chacun est libre de nous quitter s’il le souhaite. En effet, nous ne croyons pas à la contrainte mais au respect fondamental de nos interlocuteurs, soient-ils adultes ou enfants, et à l'engagement des uns et des autres dans un projet aux valeurs partagées.

Dans un esprit de continuité et de développement progressif, nous sommes par conséquent toujours à la recherche de nouveaux donateurs, partenaires, et parrains ou marraines de notre structure ou de nos différents projets. Nous envisageons  actuellement de réaliser ce qui me tient à cœur depuis le début en tant que Belge : parvenir à ouvrir une antenne de notre projet en Belgique, et pour cela trouver les bonnes volontés et les partenaires dont nous avons besoin.


En parallèle à votre projet humanitaire, vous avez également développé un projet touristique qui permet, en partie, de cofinancer Ptea Clara.

Il s’agit d’un projet touristique, à Phnom Penh : Phocea Mekong. Nous organisons des croisières sur cet immense fleuve qu’est le Mékong, sur des bateaux traditionnels que mon mari, Gilles, a revus et entièrement redessinés car il est passionné de navigation. Nous avons conçu ce projet en parallèle, en toute indépendance et sans qu’il ait quoi que ce soit en commun avec Ptea Clara.

Certains liens entre les deux existent cependant, dans la mesure où une partie des bénéfices que nous retirons de Phocea Mekong sont reversés au projet humanitaire Ptea Clara. Tout en honorant la beauté du pays, nos excursions sur le Mékong sont bien évidemment aussi l’opportunité pour nous de communiquer sur Ptea Clara et sur la problématique de fond des enfants au Cambodge, qui est à l'origine de la fondation de Ptea Clara.


Nombreux sont les jeunes diplômés qui souhaitent s'investir dans l'humanitaire. Au-delà de l'envie, c'est une démarche qui doit être réfléchie et qui ne s'improvise pas. Quel conseil donneriez-vous aux personnes qui souhaitent s'engager ?

Mon point de vue est que chacun doit trouver son propre chemin. Certaines ONG et certaines organisations internationales offrent des carrières dans l'humanitaire. Seuls les diplômés et ceux qui sont déterminés à y faire carrière et en ont les compétences peuvent l'envisager. Dans ce cas, cela passera d'abord par de très solides études et une spécialisation raccord, et la personnalité qui va avec pour ce milieu. Qu’il s’agisse de travail humanitaire bénévole ou rétribué, de terrain ou en amont (qui va fournir les moyens du travail de terrain), « l'humanitaire », c'est un monde du travail à part entière, très complet et complexe. Certains parcours de vie vont mettre les uns ou les autres – pas forcément seulement les diplômés des carrières clés – face à un parcours qui ensuite s'avérera un parcours humanitaire de fond.

Dans un projet comme le nôtre, où 140 enfants reçoivent actuellement notre assistance, et où au total 230 enfants ont déjà bénéficié de notre aide inconditionnelle à un moment ou à un autre, nous travaillons tous bénévolement en amont pour intervenir au plus juste sur le terrain, où je suis moi aussi une bénévole, et où seul le personnel, 100% khmer, est salarié et en vit.

Face à une volonté ou à une vocation humanitaire, si je devais formuler mon point de vue, mon conseil serait donc probablement celui de bien s’assurer de confronter la réalité : les propres rêves, les ambitions, les parcours et les moyens dont chacun dispose, les besoins et les moyens qui vont pouvoir émerger concrètement dans l’univers personnel et l’univers professionnel, et la réalité du terrain.

Comment avoir un réel impact, au bénéfice des populations locales ?

Pour autant que pour certains cela puisse sembler une minuscule goutte d'eau si on songe à la situation d’un pays tout entier, je crois qu’on peut parvenir à être bénéfique pour les personnes d’un pays en étant rigoureusement à l'écoute des besoins et des demandes d'aide de ces personnes, au fur et à mesure, dans la continuité relationnelle, et en étant réalistes et conscients – autant de la culture et des circonstances du pays, que de nos moyens, financiers, physiques et psychiques, que de la demande et de la réalité de ce qui est possible.


Quelques mots, pour conclure ?

Pour conclure, et avant de vous remercier avec un brin de nostalgie d’être venus vers moi en tant qu'alumnus, j’ai été passionnée dès l’enfance par la vie animale et le travail humanitaire de terrain dont j’étais témoin. Puis la biologie, science de la vie, m’a passionnée au point de m’y spécialiser et devenir scientifique. À ce stade, c’est sans le moindre doute les Facultés de Namur qui m’ont permis de m’ouvrir à une exploration systématique et méthodique de la vie sous toutes ses formes. Ensuite, toujours fidèle à moi-même, c’est quand même finalement la femme de terrain et d’action qui a pris le dessus chez moi, mais toujours avec la vie au centre de mes combats : celle des enfants du Cambodge.

Merci, et toute bonne chance à ceux qui commencent leurs études et envisagent leur parcours professionnel entre vos murs.

 

(Propos recueillis par M. Belin)

 

Pour découvrir et soutenir le projet de la Maison d'enfants Ptea Clara : www.ptea-clara.com